21 avril 2017

A travers la Mitidja

Promenade durant la colonisation française

Si vous désirez voir en action la fermentation de la vie algérienne, dans un coin où elle soit particulièrement intense, il pourra arriver qu’on vous envoie tout simplement dans la Mitidja.

Vous pourriez aller à Boufarik, qui est à trente kilomètres d’Alger, en chemin de fer. Mais si un colon influent et informé vous propose de vous emmener en automobile, c’est une solution bien préférable. Vous traverserez les collines du  Sahel puis la plaine de la Mitidja, à travers un enchaînement ininterrompu de cultures. Quelquefois du blé, dans les coins du Sahel où la marne sous-jacente affleure, parce que les marnes ne peuvent pas porter autre chose. Mais surtout des vignes, des vignes.

Quand vous serez descendu dans la plaine de la Mitidja, la vigne restera encore prédominante. Mais vous verrez apparaître des prairies avec des bêtes au vert : pas les bêtes africaines, les petits bœufs de Guelma, hauts comme des ânes, ni même les petits chevaux barbes secs, endurants, médiocrement membrés, avec leur train de derrière ravalé qui leur interdit le saut des obstacles. Ces bêtes africaines vous en verrez tant que vous voudrez ailleurs. Mais ici, la vache qui vous regarde passer est la grosse vache de chez nous; le cheval est le cheval breton, puissamment musclé, un peu lourd : la Mitidja gorgée d’eau peut s’offrir ça. Ce qu’il y a de plus apparent dans le paysage, ce sont les arbres très denses, des arbres dont la disposition accuse la volonté de l’homme, alignés en galeries de saules le long des canaux, en murs de grands cyprès qui brisent le vent, groupés en jardins d’orangers ; c’est que l’irrigation est partout.

Les fermes et les villages sont des fermes et des villages de chez nous, nettement européens. Rien dans leur architecture, pas plus que dans la tenure du sol, ne rappelle au passant qu’il a traversé la Méditerranée. Vous verrez dans les vignes, le cylindre de sulfate de cuivre au dos, des ouvriers en sarouale et en djellaba. Vous pourrez voir sur les routes des casseurs et surtout des casseuses de pierres, vêtues différemment, de draperies flottantes aux couleurs vives. Ce sont des Amouriets, immigrés temporaires de l’extrême Sud. Dans ce pays où une tribu se spécialise volontiers dans un métier, on n’a jamais pu savoir pourquoi les Amours ont spécialisé leurs femmes dans le métier de casseuses nomades de pierres. À ces signes, vous reconnaîtrez que vous êtes tout de même en Afrique.

A y regarder de près, on reconnaît au paysage d’autres traits originaux, qui ne sont pas de chez nous.

Vous croiserez peut-être sur la route plus d’autos que vous ne feriez dans nos campagnes françaises en dehors des grandes artères : des autos qui vont à Alger ou qui en viennent. C’est qu’Alger est une ville monstre pour le pays : dans un rayon de 50 kilomètres tout se rattache à Alger, c’est le cœur qui envoie la vie aux extrémités en pulsations ininterrompues ; tous les gros colons de la Mitidja, outre leur installation à la ferme, ont un appartement à Alger, principe d’une navette éternelle.

Ce qui est le plus frappant c’est le machinisme agricole.

On voit se dresser les pylônes grêles des aéromoteurs ; cet autre pylône plein qui crève le ciel là-bas, actionné par un moteur dont le tic-tac bourdonne dans l’oreille, c’est une machine à hacher et à botteler le fourrage. La terre ici n’est pas émiettée comme chez nous, entre une infinité de propriétaires, à la fois trop petits, et d’ailleurs trop traditionnels, pour avoir l’argent hardi. Ce pays-ci à tout prendre est encore plus américanisé qu’européanisé.

Emile-Félix Gautier, Un siècle de colonisation. (Collection du Centenaire de l’Algérie), F. Alcan, édit