Lettre sur l’Algérie (III)

Spread the love

Le rôle que nous avons a jouer vis-à-vis des Arabes est plus compliqué et plus difficile :

Les Arabes ne sont pas fixés solidement au sol et leur âme est bien plus mobile encore que leurs demeures. Quoiqu’ils soient passionnément attachés à leur liberté, ils prisent un gouvernement fort et ils aiment à former une grande nation. Et, quoiqu’ils se montrent fort sensuels, les jouissances immatérielles ont un grand prix à leurs yeux, et à chaque instant l’imagination les enlève vers quelque bien idéal qu’elle leur découvre.

Avec les Cabyles il faut s’occuper surtout des questions d’équité civile et commerciale, avec les Arabes de questions politiques et religieuses.

Il y a un certain nombre de tribus arabes qui peuvent et qui doivent être dès à présent gouvernées directement par nous et un grand nombre sur lesquelles nous ne devons, quant à présent, vouloir obtenir qu’une influence indirecte.

Au bout de trois cents ans le pouvoir des Turcs ne s’était établi que très incomplètement sur les tribus éloignées des villes. Les Turcs cependant étaient mahométans comme les Arabes, ils avaient des habitudes analogues aux leurs et ils étaient parvenus à écarter des affaires l’aristocratie religieuse. Il est aisé de voir que n’ayant point pour nous aucun de ces avantages et étant en butte à des difficultés beaucoup plus grandes, nous ne pouvons espérer d’obtenir sur ces tribus la puissance qu’avaient acquise les Turcs ni même d’en approcher. Sur ce point notre immense supériorité militaire nous est presque inutile. Elle nous permet de vaincre, mais non de retenir sous nos lois des populations nomades s’enfonçant au besoin dans des déserts où nous ne pouvons les suivre, nous laissant nous-mêmes au milieu d’un désert où nous ne saurions subsister.

Tout l’objet de nos soins présents doit être de vivre en paix avec ceux des Arabes que nous n’avons pas l’espérance actuelle de pouvoir gouverner, et de les organiser de la manière la moins dangereuse à nos progrès futurs.

L’anarchie des Arabes, qui est si funeste à ces peuples, nous est fort nuisible à nous-mêmes, car n’ayant ni la volonté ni le pouvoir de les soumettre tout a coup par nos armes, nous ne pouvons espérer agir sur eux qu’à la longue par le contact de nos idées et de nos arts ; ce qui ne peut avoir lieu qu’autant que la paix et un certain ordre régneront chez eux. L’anarchie d’ailleurs qui pousse les tribus les unes sur les autres, les précipite sans cesse sur nous et ôte à nos frontières toute sécurité.

Nous avons donc un grand intérêt à recréer un gouvernement chez ces peuples et il n’est peut-être pas impossible d’arriver à ce que ce gouvernement dépende en partie de nous.

Aujourd’hui que le sceptre vient d’échapper des mains qui le tenaient depuis trois siècles, personne n’a un droit incontestable à gouverner ni de chance probable de fonder d’ici à longtemps un pouvoir incontesté. Toutes les puissances qui vont s’établir en Afrique seront donc chancelantes, et si notre appui est donné avec fermeté, avec justice et avec durée, les nouveaux souverains seront sans cesse portés à y avoir recours. Ils dépendront donc de nous en partie.

On doit viser avant tout à ce que ces Arabes indépendants s’habituent à nous voir nous mêler de leurs affaires intérieures et se familiarisent avec nous. Car il faut bien s’imaginer qu’un peuple puissant et civilisé comme le nôtre exerce par le seul fait de la supériorité de ses lumières une influence presque invincible sur de petites peuplades à peu près barbares ; et que, pour forcer celles-ci à s’incorporer à lui, il lui suffit de pouvoir établir des rapports durables avec elles.

Mais si nous avons intérêt à créer un gouvernement chez les Arabes de la Régence, nous avons un intérêt bien plus visible à ne point y laisser établir un seul gouvernant. Car alors le péril serait fort supérieur à l’avantage. Il nous importe beaucoup sans doute de ne pas laisser les Arabes livrés à l’anarchie, mais il nous importe encore plus de ne pas nous exposer à les voir rangés tous en même temps contre nous.

C’est sous ce point de vue que le dernier traité avec Abd-el-Kader et l’expédition projetée à Constantine sont de nature à exciter quelques craintes.

Rien de plus désirable que d’établir et de régulariser la puissance du nouvel émir dans la province d’Oran où son pouvoir était déjà fondé. Mais le traité lui concède en outre le gouvernement du beylik de Tittery et je ne puis m’empêcher de croire que l’expédition qui se prépare aura pour résultat final de lui livrer la plus grande partie de la province de Constantine.

On peut être assuré qu’au degré de puissance où Abd-el-Kader est parvenu, toutes les populations arabes qui se trouveront sans chef viendront d’elles-mêmes à lui. Il est donc imprudent de détruire ou même d’ébranler les pouvoirs arabes indépendants d’Abd-el-Kader ; il faudrait bien plutôt songer à en susciter qui n’existent pas encore. Or, si notre expédition de Constantine réussit, comme il y a tout lieu de le croire, elle ne pourra guère avoir pour résultat que de détruire Achmet sans mettre rien à sa place. Nous renverserons le coulougli et nous ne pourrons lui succéder ni lui donner un successeur arabe. Notre victoire livrera donc les tribus qui sont soumises à Achmet à une indépendance dont elles ne tarderont pas longtemps à aller faire le sacrifice dans les mains de l’émir qui les avoisine. Nous ferons l’anarchie et l’anarchie fera la puissance d’Abd-el-Kader.

Voilà du moins ce qu’on peut entrevoir de loin et dans l’ignorance où nous sommes des détails.

à suivre…

Alexis de Tocqueville, 1837

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *