Algérie : La nausée

Il ne s’agit pas du célèbre roman de jean Paul Sartre. Lisez d’abord, vous comprendrez le choix de ce titre.

L’une des ruineuses erreurs politiques des premiers dirigeants de l’Algérie indépendante a été de ruiner le secteur agricole en instituant, dès 1963, l’autogestion pour les 2.700.000 hectares des meilleures terres que les colons français avaient fait prospérer. L’autogestion a été une pâle copie du communisme à la yougoslave. En Algérie, les domaines dits autogérés ont fini par accumuler les déficits et devenir une lourde charge pour les finances publiques.

A partir de 1971, les idéologues au pouvoir se sont mis, sous l’étiquette de révolution agraire, à confisquer les terres appartenant à des Algériens et à les confier à des pseudo coopératives qui ont finir de ruiner ce qui restait du secteur public agricole.

Pendant que la population quadruplait, la production agricole stagnait, voire diminuait. Seules les recettes provenant des exportations d’hydrocarbures ont empêché la population de mourir de faim.

Nouvelle donne dans les années 90 la page du socialisme est tournée. Le pouvoir, sans le dire, change de politique. Les domaines autogérés sont disloqués. Certaines terres sont concédées à des personnages particulièrement méritants, par leur fidélité au régime s’entend. Les terres de la pseudo révolution agraire sont restituées en douce à leurs anciens propriétaires qui, dans l’intervalle, ont reconverti leurs activités dans le commerce, l’industrie ou la spéculation. Le pouvoir a alors pris conscience de l’importance du secteur agricole et mis en place un fonds national de développement de l’agriculture (FNDA). Mais comme la plupart des décisions prises par le sommet, celle-ci se traduit, sur le terrain, par un échec total ou partiel. En partie à cause de l’incompétence, de la vénalité, de l’étroitesse d’esprit ou du manque de conscience professionnelle des agents chargés de l’application .pour une autre partie à cause des vautours ou plutôt des sauterelles (je ne dirai pas des requins, il n’y en a pas en Méditerranée) en clair des fripouilles qui dilapident les deniers publics.

Après ce long préambule, voici un exemple péché dans les colonnes du quotidien algérien El Watan du 18 octobre dernier et signé par une journaliste talentueuse et courageuse, Salima Tlemçani qui, entre autres, a couvert le procès de l’affaire Khalifa au cours de l’été 2006.

Il s’agit d’un rapport de la Cour des Comptes qui a mis en évidence le scandale de la Générale des concessions agricoles de Djelfa.

Pour ceux qui l’ignorent, Djelfa est une ville moyenne de l’Atlas saharien, à 300 km au sud d’Alger, au climat steppique et dont la (maigre) ressource principale est l’élevage du mouton.) Une population pauvre, affligée de nombreux divorces. On m’a rapporté que des aigrefins attendent à la sortie du tribunal les malheureuses répudiées pour mettre la main dessus, certainement pas pour les consoler.

Le rapport de la cour des comptes révèle de nombreuses et importantes dilapidations de deniers publics.
Exemples :
Entreprise Chérif Hamoud : trop perçu de 1.950.075 dinars
Entreprise Kaciba Omar : trop perçu de 2.058.460,20 dinars
La société Ethyag a perçu indûment 13.563.957,44 dinars
Les entreprises Diar Safami, Malik Achour, Safia Dahra, Alter, Cosider, Agral, Safa Atlas doivent rembourser à la GCA des avances qu’elle leur a consenties depuis 1999 et qui totalisent 64.141.327,12 dinars.
Des factures ont été payées pour des montants très supérieurs à celui des travaux réalisés.
Quant à la gestion de la GCA, un autre rapport de la même institution signale les anomalie suivantes :
Marchés de 201.500.000 dinars attribués à des entreprises déficitaires :
Entreprise Diar Safami pour la livraison de maisons préfabriquées.
Entreprise Altel pour des travaux d’amélioration foncière non exécutés.

Des fonds s’élevant à 128.557.424,35 dinars prévus pour l’augmentation des surfaces agricoles utiles ont été attribués aux bénéficiaires de concessions agricoles.

La GCA a acquis, sans appel à la concurrence, des équipements auprès de certaines entreprises dans le but de leur procurer du travail. Il s’agit de l’acquisition de 16 groupes électrogènes pour 24.579.553,42 dinars et de kits d’aspersion pour 711.918.615,43 dinars auprès de Ethyag, Rebaïne Samir, Bougarne Boufeldja et Trabassam.
La majorité du matériel a acquis entre 2001 et 2004 n’est pas utilisée ; mal stockée au niveau des APC, elle est exposée au vol.
La dotation de l’Etat pour 71 périmètres agricoles répartis sur 14 wilayas s’élève à 9.396.474.962 dinars. On ne peut donc pas reprocher à l’Etat de n’avoir autorisé le financement. Cependant, sur ce montant, 7.756.306.278,77 DA ont été en partie gaspillés. Les paiements relatifs aux travaux réalisés ont été de 4.683.166.049,94 DA. Certains de ces travaux, réalisés par des privés et qui leur ont été payés, ont du être refaits par la GCA. Il en est ainsi de onze opérations dans la wilaya d’El Oued refaites pour 361.957.248 dinars.

Sur la base des rapports de la Cour des comptes, le ministère de l’Agriculture a porté plainte. Le parquet de Djelfa a mis en examen 127 personnes. 70 ont déjà été entendues. 7 ont été mises sous mandat de dépôt. Parmi elles, le PDG de la GCA et l’ex-directeur technique. 8 autres prévenus, dont des entrepreneurs, ont été placés sous contrôle judiciaire. Vingt-deux mandats d’arrêt ont été lancés contre deux autres en fuite. Parmi les personnes citées à comparaître figure Mohamed Sadani, l’ex président de l’Assemblée populaire nationale en tant que bénéficiaire du financement d’un projet d’agriculture dans la région.

A noter que les détournements de fonds dans le secteur public agricole ne sont pas nés d’hier. Apparus sous Ben Bella, ils ont continué sous Boumediene et Chadli. Ils sont inhérents au système politique en place et à l’atavisme hilalien.
Avec le passage au libéralisme économique, ils ont atteint une ampleur inouïe.
Qui est responsable de ce gâchis ? Le ministre qui a nommé un DG incompétent et vénal ? La présidence de la République qui a laissé passer son décret de nomination ? L’absence de contrôle interne à l’entreprise ? Toujours est-il que les milliards sont perdus, pas pour tout le monde.

Le secours mensuel accordé par l’APC de Fort National aux personnes âgées totalement démunies est de 900 dinars chacune. Une nuit au Hilton d’Alger coûte 10.000 dinars. Corrompus et corrupteurs s’y retrouvent. Ai-je raison de parler de nausée ?

Il est tout de même rassurant de constater que les pouvoirs publics ne ferment plus les yeux. Mais, comme dirait Omar Khayyam, ne cherchent-ils pas à combler de pierres l’océan ?

Signé (avec rage) Hocine Benhamza

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