Algérie : le retour des invasions orientales

Sortons un peu du pré carré kabylo-kabyliste, des embrouilles imazigho-imazighiques et des stérilités rcdo-ffsistes pour observer un court instant le vaste monde. Enfin, restons modestes et contentons nous de regarder un peu ce qui se passe ces jours-ci dans notre république unie, nationale et officielle préférée, j’ai nommé l’Algérie.

Mes amis, je vous le dis comme je le pense : notre chère ripoublique couscoussière et islamiste d’Algérie est en danger. En effet, les Orientaux sont partout. Une nouvelle vague, que dis-je, un raz-de-marée, un tsunami venu de l’Est est en passe de submerger la vaillante république démocratique et châabesque d’Algérie.

Commençons par le commencement et attaquons nous aux envahisseurs venus de l’Extrême orient. En effet, si, depuis 14 siècles les Nord-Africains se sont habitué à recevoir avec leur hospitalité légendaire tous les pillards, imams hérétiques, sultanets [1] disgraciés et vrais-faux professeurs d’arabe venant des pays ikhwan [2] d’Égypte et du Moyen-Orient, ils n’étaient pas jusque là accoutumés aux Coréens, Chinois et autres Japonais.

Pijo barakat, tahya Toyota ! [3]

Or, ceux-ci débarquent en force. On a déjà beaucoup glosé sur l’offensive chinoise en Afrique, particulièrement visible en république bananière et dattière d’Algérie (dont la Chine est devenue en 5 ans le 4e partenaire économique). Mais il ne faut pas négliger les efforts japonais et coréens. Plus discrets que les Chinois, ils se taillent pourtant de jolies niches, réussissant même l’exploit de battre l’ancienne-puissance-coloniale-génocidaire-de-l-identité-algérienne et accessoirement premier-partenaire-commercial-de l’Algérie sur un terrain oh combien symbolique : la bagnole. Dans l’esprit de tout Français qui se respecte, l’Algérien ne peut conduire qu’une vieille Peugeot 405 déglinguée, surchargée de colis, de gosses, de volailles vivantes et de femmes enfoulardées se mouvant avec la gracilité de sacs à patates. Toujours selon cette vision, l’Algérien est fou amoureux de sa vieille guimbarde, qu’il appelle, avec son pittoresque accent, sa « Pijo ».

Et bien, amoureux des clichés éculés, tenez vous-le pour dit : l’amour de l’Algérien pour sa « Pijo » ou sa « Rino » (Renault) est mort. Le chauffeur (ou plutôt le chauffard) algérien se tourne désormais vers les jolies asiatiques. Les chiffres de ventes de véhicules 2005 en république absurde d’Algérie résonnent comme un bon coup de gong aux oreilles des constructeurs roumis : la marque la plus vendue en Algéristan est la coréenne Hyundai, suivie de près par le numéro 2 mondial, le japonais Toyota. « Rino » et « Pijo » sont assez loin derrière, respectivement 3e et 4e, talonnés par l’américano-coréen Chevrolet, 5ème. Sur les 15 premières marques, on dénombre 8 nippones et coréennes. Une vraie invasion on vous dit ! Espérons que leur tenue de route saura résister à la conduite un tantinet nerveuse de l’Algérien entamant son 158e virage sur la corniche kabyle, direction Jijel.

Ya Temmar el hmar ! [4]

Autre vague d’invasion orientale, celle des Golfeurs. Pas les habitués du green et du put mais plutôt les habitants du Golfe Persique. Après les muftis qataris c’est au tour des [businessmen et décideurs économiques émiratis de fouler le sol de la république gazière et pétrolière d’Algérie. D’après la presse algérienne à peu près unanime, cette visite fut un franc succès, nos amis moyen-orientaux allant investir dans une banque privée, les ports algériens et la Bourse d’Alger, ce à quoi il faut ajouter le partenariat avec l’émirat de Dubaï (membre des Émirats Arabes Unis), annoncé en avril, dans le domaine des nouvelles technologies. En somme, un avenir radieux fait de fructueuses relations commerciales avec les Émirats s’annonce pour la république calamiteuse et inorganisée d’Algérie ; avenir basé sur l’intéressant principe suivant : « Je te file mes pétrodollars, tu me files tes pétrodollars et à la fin on aura plein de pétrodollars. » On n’arrête pas le progrès économique. D’ailleurs, comme dans le domaine automobile, cette visite réussie sonne comme un grand claquement de derbouka aux oreilles du patronat français, dont le déplacement concomitant à Alger fut beaucoup moins prolifique.

Au-delà des chiffres, retenons deux éléments peut-être anecdotiques mais assez distrayants de cette visite de nos ikhwan émiratis :

Tout d’abord, il faut noter que le ministre de l’économie émiratie est une ministre, Cheikha Loubna El Kacimi. Constatant que les Émirats ont une « cheikha » à la tête de leur économie (qui marche plutôt nettement mieux que l’économie algérienne), il m’est venu une idée. Pourquoi ne pas puiser dans le patrimoine national (et indivisible) de cheikhates algériennes pour renouveler nos tristes effectifs ministériels et moustachus ? A titre personnel, je verrais bien Cheikha Rimitti à l’Économie, à laquelle on pourrait adjoindre Cheikha Rabia [5] à l’Agriculture. Avec ces deux-là aux commandes, je vous garantis que les fainéants de fonctionnaires de l’ONCV (Office National de Commercialisation des Produits Vitivinicoles) seraient rapidement remis au travail, et le vin de Mascara ou de Tlemcen regagnerait son lustre d’antan.

Enfin, le Soir d’Algérie rapporte que lors d’une réunion avec la délégation émiratie, le non-moustachu Abdelhamid Temmar, ministre des Participations et de la Promotion (vous ne savez pas ce que ça veut dire ? Pas grave, moi non plus, et ça ne m’empêchera pas de dormir) a tenu à s’exprimer en langue arabe. Quoi de plus normal, me direz-vous, qu’un ministre national et officiel (bien que non-moustachu) de la république fantoche et militaire d’Algérie s’exprime dans sa langue nationale et officielle (l’arabe, cf. article 3 de la Constitution algérienne) ? Mais d’après le Soir, le brave M. Temmar a surtout fait montre de son… ignorance et de sa mauvaise maitrise d’al Fus-Ha [6]. Lahchuma ! Un ministre algérien qui ne sait pas parler arabe moyen-oriental, et qui le prouve devant des Moyen-Orientaux ! C’est à se demander où sont passés les milliards de dinars consacrés depuis 1962 à différents programmes d’arabisation totale de la population algérienne. Imaginez l’embarras du pauvre Temmar : soit il s’exprimait en arabe al fus-ha (ce qu’il fit) et prouvait sa mauvaise maîtrise de cette langue, soit il tentait de faire illusion en utilisant le darija al-Jazaïr [7] et risquait l’incident diplomatique grave (en effet, un officiel émirati aurait sûrement mal pris de se faire interpeller par un « Wach kho ! Intik jonom ? » prononcé avec l’accent de Bab el Oued). De plus impossible pour lui de s’exprimer dans la langue de Bugeaud, pardon, de Molière : c’eut été perçu comme une faute de goût que d’utiliser la langue du « génocidaire de l’identité algérienne ». Restait l’option de l’anglais avec l’accent américain. Vous objecterez qu’il n’est guère plus flatteur de se faire coloniser par Walt Disney que par le maréchal Bugeaud. Et bien vous avez tort. Temmar et les autres devraient tous se mettre à l’anglais hollywoodien. Ne savent-ils pas que leur peuple appelle leur république le « Bled Mickey » ?

Notes

[1sultanet : équivalent oriental du roitelet

[2ikhwan : frères en arabe. Par exemple « Hizb al-Ikhwan al-Muslimun » signifie « Parti des frères musulmans »

[3Pijo barakat, tahya Toyota : Peugeot ca suffit, vive Toyota (NB : honnêtement ça sonne plus drôle en arabe)

[4hmar : âne, en arabe

[5Cheikha Rimitti et Cheikha Rabia : chanteuses du style raï des origines

[6al Fus-Ha : arabe littéral, standard

[7darija al-Jazaïr : arabe dialectal algérien, très différent de l’arabe officiel

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