Arrivée nocturne à Alger

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Il était nuit quand la Ville de Naples est entrée dans la rade d’Alger. Sur la droite, apparaît un point lumineux dont l’intensité grandit à mesure qu’on approche : c’est le phare. Puis, une grande lueur indistincte se montre à l’avant du navire, et semble sortir de la mer à l’horizon : c’est la ville, dont les mille clartés, d’abord réunies en un brouillard lumineux, se détachent ensuite l’une de l’autre pour briller isolément dans l’obscurité. Voici le resplendissant éclairage du boulevard de la République, qui mire dans la nappe sombre du port sa longue ligne de feux. Nous franchissons la passe ; une immobilité soudaine, surprenante après la trépidation continuelle du navire tout le long du voyage, nous apprend que nous sommes arrivés.

A peine levé, je vais me promener sur la place du Gouvernement et le boulevard de la République, que j’ai traversés la nuit dernière. Je parcours le curieux quartier de l’Amirauté, l’ancienne île du Penon, où les Espagnols avaient construit une forteresse pour tenir les pirates en échec, et que Khaireddine, après les avoir chassés, réunit à la ville par une jetée. Le principal bâtiment du fort espagnol est encore debout avec ses vieilles murailles, à l’abri desquelles la garnison pouvait tirailler à son aise contre l’ennemi, toujours visible et à portée de fusil. Depuis qu’Alger, nettoyé des bandits barbaresques, est devenu une honnête ville française, on l’a couronné par un phare dont la lumière annonce au navigateur le voisinage de la terre. On y voit quelques inscriptions espagnoles et arabes, quelques ornements mauresques. Les quais, bordés de sombres voûtes, rappellent encore l’ancien nid de pirates, et font songer aux malheureux esclaves chrétiens qui ont si longtemps traîné leurs chaînes dans ce beau pays, dont la cruauté et le fanatisme des hommes avaient fait un enfer.

Une voiture nous emmène, madame F… et moi, faire le tour d’Alger, qu’enveloppe une route toute bordée de villas. Cet agréable chemin grimpe jusqu’au sommet de la colline sur le penchant de laquelle la ville échelonne ses blanches maisons, et redescend par le côté opposé au point de départ. De la hauteur de la Kasba, le promeneur plonge ses regards sur la ville et le port, immédiatement au-dessous de lui, et voit jusqu’à l’horizon la mer étendre sa nappe calme, de ce bleu tendre que j’aime tant.

Nous nous rendons ensuite au Jardin d’Essai, beau parc où l’on a réuni toutes les productions de l’Algérie et celles qu’on pourrait y introduire avec succès, à la fois jardin botanique et jardin d’acclimatation. Nous y voyons des bananiers, des dragoniers vigoureux, des autruches élevées dans des parcs spéciaux, qui se reproduisent aussi bien qu’en liberté. Nous remarquons surtout une allée de bambous aux troncs gros comme des arbres, dont les têtes, au feuillage sombre, se réunissent en berceau au-dessus d’une allée. Mais notre admiration éclate quand nous arrivons à une longue avenue de palmiers dont les troncs élégants s’élancent vers le ciel, tandis que, dans le lointain, un morceau de mer bleue, sur laquelle court une voile blanche, forme la plus délicieuse des perspectives. Nous atteignons la plage à l’endroit même où, à ce qu’on raconte, débarqua Charles-Quint. On imaginerait difficilement un paysage plus séduisant que celui de la rade d’Alger vue de ce point. La blancheur de ses maisons, descendant en désordre le flanc de la colline, forme un contraste plein de charme avec le bleu du ciel et le bleu de la mer. Un soleil éblouissant baigne de sa lumière vive et claire ce tableau aux tons chauds, d’où se dégage une grâce infinie.

Ernest Fallot, Alger, 3 mars 1884.

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