At Lqayed : un village au fond du 17e siècle

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Il est des lieux d’une beauté et d’une valeur insoupçonnées que le désenchantement ambiant conjugué à l’indifférence de l’État, ont rendus invisibles pendant qu’ils se meurent dans l’anonymat absolu.

Le village médiéval d’Ath-Lqayed en constitue assurément l’exemple le plus criant.

Pour s’y rendre, une randonnée pédestre est la mieux indiquée pour les amateurs de grands espaces naturels aux reliefs escarpés. Pour notre part, pressés de voir de plus près ce site dont on commence à peine à parler, nous avons choisi la voiture tant et si bien qu’en ces débuts d’hiver, le ciel, chargé d’épais nuages et de nimbus grisâtres, semble, depuis les premières heures du matin, indécis.

Le véhicule quitte donc les Ouadhias, ville tendrement lovée dans un thalweg providentiel, et s’engage aussitôt sur une route serpentant à travers la vaste plaine, contournant une suite de petites collines verdoyantes qui surgissent çà et là et déchirant des champs retournés par endroits.

Au sommet de la côte que nous atteignons très vite, nous apercevons apparaître le Djurdjura, tout de puissance et d’arcane, recouvert de son traditionnel burnous de neige et plus que jamais majestueux !

Une vue pittoresque

La route qui descend prend subitement l’aspect villageois ; étroite et sinueuse, elle offre de plus, vers le sud une vue pittoresque. Elle s’étire longuement au milieu de ce qui conviendra d’appeler, At-Lqayed nouveau ; constructions nouvelles éparpillées à travers une vaste oliveraie.

Des femmes en robes traditionnelles et foudhas, se succèdent, en files bariolées, sur le bord de la chaussée. Elles se dirigent toutes dans une même direction, signe révélateur, en Kabylie, d’un décès dans le village.

Notre chemin se dresse soudainement devant nous. Il retrouve sa sinuosité bordée essentiellement de vieux oliviers, des frênes et des chênes à glands doux, de récifs anguleux et épouse précisément les proéminences des flans de colline sur laquelle semble prendre naissance le massif de fer. Il passe, par endroits, entre une double broussaille de cactus, à travers un aspect devenant de plus en plus âpre à mesure que l’on s’éloigne de la plaine.

Quelques chaumières en ruines annoncent déjà la couleur de ce que sera le village ancien que nous nous impatientons d’atteindre sur le versant sud.

Un soleil doux réussit à percer pour nous accueillir en envoyant sa lumière vive entre deux cimes plongeant profondément dans les entrailles de l’espace.

Une œuvre feraounienne

Une aire étroite, carrefour de chemins menant vers les villages de Agouni Gueghrane ; paisiblement tapi au pied du vertigineux et non moins mystérieux « Rocher des corbeaux » et de Iâzounène, fait office de place du village, pastoral agora bordée par quelques demeures, une mosquée discrète et une stèle érigée à la mémoire des dizaines de martyrs de l’indépendance, digne mémoire du village, est le passage inéluctable vers notre destination.

Ath Lqayed, plusieurs fois centenaire, nous fait face et baigne dans une quiétude curieuse et ensorcelante. Un soleil doux enveloppe la vieille cité qui se met à vaporiser.
Le regard est tout de suite accroché par cette découverte inattendue.

Fièrement campé sur son piton, le village semble sortir droit de l’œuvre feraounienne :

« Le village est un ensemble de maisons et les maisons sont faites d’un assemblage de pierres, de terre et de bois. C’est à peine si elles laissent soupçonner la naïve intervention de l’homme-maçon. Elles auraient poussé toutes seules, telles qu’elles s’offrent à leurs occupants, que cela ne serait pas un miracle sur cette terre ingrate avec laquelle elles se confondent, sur laquelle chacun végète et où l’ont finit par se coucher sous une dalle de schiste… »

Les maisons serrées les unes contre les autres, modestes aux murs gris et toitures fades, solidaires dans une attitude de rempart contre des menaces hétéroclites et constantes, occupent un emplacement stratégique inégalable.

Une typologie toute en densité qui a traversé admirablement plusieurs générations pour arriver jusqu’à nous, témoigne d’une culture et d’une civilisation qui a su allier originalité et aspect pratique. Les vicissitudes du temps et l’homme semblent n’avoir eu aucune prise sur ces lieux, du moins, avant sa désertion.

Un homme d’un certain âge, visage aux traits fortement prononcés et burnous sur les épaules, accepte de nous servir de guide. Nous foulons pour la première fois, le sentier étroit qui mène au cœur de notre site. Dès l’amorce, un accès tortueux et uniquement piéton, véritable sentier de chèvres, escalade impétueusement le village vers la crête. Il se fraie un chemin dans la roche, zigzague avec le récif.
Des murs tenant péniblement, des maisons affaissées, des portes taillées et sculptées sur le bois de cèdre et de pin longent les bordures, rendant la ruelle encore plus étroite, des mâts en bois d’olivier tiennent encore debout au centre de ce qui fut des maisons,… constituent les décors par lequel le village ouvre ses bras au visiteur.

L’expédition à l’intérieur du village tigré par de nombreux cul-de-sac taillés dans le roc, se révèle être un véritable voyage dans la Kabylie du XVIè siècle, voir plus. En l’absence d’une investigation scientifique sérieuse, nul n’est capable de déterminer avec précision l’âge de ce musée à ciel ouvert immémorial et abandonné aux tristes dégradations.

L’expédition à l’intérieur du village tigré par de nombreux cul-de-sac taillés dans le roc, se révèle être un véritable voyage dans la Kabylie du XVIe siècle, voir plus. En l’absence d’une investigation scientifique sérieuse, nul n’est capable de déterminer avec précision l’âge de ce musée à ciel ouvert immémorial et abandonné aux tristes dégradations.

A mesure que nous prenons de l’altitude, des maisons tenant encore debout côtoient l’omniprésent olivier et par de rares endroits, des haies de cactus s’accrochent harmonieusement à la colline. Ce dernier a un double rôle : protéger les foyers et ornementer leurs abords immédiats.

Patine des siècles, toitures noircies

L’intérieur de ces maisons abandonnées

« semble porter la patine des siècles avec leurs toitures noircies et humides, leurs jointures de mortier qui lâchent, toutes ventrues et dont la toiture s’affaisse. ».

Nous nous invitons donc, non sans une naïve excitation, à l’intérieur de quelques-unes de ces maisons où règne un silence religieux et qui résistent encore aux assauts de la nature, pour crier leur farouche volonté de rester encore là, elles-mêmes ; vestiges archéologiques et épiques des ancêtres lointains des Ath Lqayed, courageux et altiers, hommes libres par excellence qui n’ont pas cessé d’être là, contre vents et marées, depuis des temps immémoriaux.

L’eau s’infiltrant du toit, en terre, menaçant ruine et délaissé depuis le départ des ses occupants vers la plaine, ruisselle sur le branchage noircis par la fumée du feu qui, en consumant du bois des siècles durant, a entretenu, par la chaleur qui s’en exhale et qui se répand dans toute la maison, la consistance de la terre qui nécessite en plus, un entassement dès les premières précipitations.

L’architecture propre à la maison kabyle (…) est dictée par la contrainte des éléments naturels environnants d’où sont récupérés les matériaux de constructions constitués de bois, de pierre et de la terre.

L’architecture propre à la maison kabyle, populaire, trouve sa naissance et ses préférences esthétiques d’appui dans l’aspect pratique en fonction de la nature et de ses reliefs. Elle est dictée par la contrainte des éléments naturels environnants d’où sont récupérés les matériaux de constructions constitués de bois, de pierre et de la terre.

Installée d’abord autour d’une seule pièce centrale surélevée sur l’adaynin ; un espace réservé aux animaux, qui préserve une énergie précieuse sans perte durant les rudes hivers et sur lequel sont placées des jarres. Ces dernières sont parfois intégrées dans les murs comme souvent est le cas pour les éléments de rangement.

Artisanat paysan et mains de femmes érudites

Les murs démontrent des éléments de raffinement et d’organisation spatiale tels que la pierre partiellement taillée vers l’extérieur, formant une surface unie à souhait, œuvre d’un artisanat paysan. Vers l’intérieur, ces murs se recouvrent de terre et d’argile pétrie dans le foin et la paille.

Aujourd’hui, il ne subsiste de ces formes décoratives que des traces déteintes et difficilement intelligibles.

Cet espace, peu porté à l’exubérance stylistique, était orné par les femmes de leurs mains érudites, à force d’éléments décoratifs comme les motifs et autres dessins symboliques en bas-reliefs faits de couleurs naturelles sur un fond laiteux, qui donnent à ces créations, qui semblent renfermer des signes d’un alphabet paléo berbère, une unité de ton, une finesse arachnéenne qui ne laissent guère indifférent. Aujourd’hui, il ne subsiste de ces formes décoratives que des traces déteintes et difficilement intelligibles.

Poursuivant notre ascension vers le ciel, nous croisons deux belles jeunes filles, cheveux en l’air, descendant le sentier en courant et remplissant les ruelles vides du village de leurs joviaux éclats de rires. Robes blanches aux couleurs resplendissantes, exquises, agrémentées d’étoffes moirées d’or et rouge sang, ajoute une note prodigieuse à ce lieu tout de poésie.

Passé légendaire et tumultueux

Au tournant d’un mur, nous nous retrouvons au sommet du coteau. Véritable lieu dont la vue domine des villages à perte de vue. Sur le roc, se dresse encore la tour de guet, un poste de garde de l ‘époque coloniale qui a servi de petit campement regroupant quelques soldats. Une véritable forteresse au cœur de la forteresse entourée d’une enceinte ; une muraille conservant encore ses merlons et ses créneaux découverts ; ces intervalles pleins et ces vides pratiqués dans un parapet pour permettre aux soldats de voir les assaillants comme au temps des fortifications gallo-romaines.

A quelques mètres de là, quelques maisons en ruines témoignent d’un passé tumultueux et portent encore les stigmates d’une résistance farouche au colonialisme. C’est là que l’on torturait les détenus de guerre avant de leur faire subir les pires monstruosités en les traînant dehors où, on les enterrait vivants avant de les déterrer suffoquant…

Pourtant, au vu de la beauté saisissante du site, rien ne rime avec ce passé qui reste dans l’inconscient de la descendance comme un hymne immortel voué, de toute son âme à un passé légendaire.

Panorama féerique

Eu contrebas, du côté du versant sud faisant face à la montagne époustouflante de sa beauté blanche, parée pour Yennayer, se pressent les maisons en cascade jusqu’au pied de l’inaccessible rocher. Quelques maisons effondrées depuis longtemps, dont la plate-forme, exiguë et dégagée, est miraculeusement transformée en terre servant à une agriculture de fortune.

Le versant nord offre, quand à lui, un panorama féerique. Le sommet de la colline, plonge tout de suite en décadence ; internant, par intervalles discordants, roches pointilleuses, pentes recouvertes d’herbes, chênes suspendus, végétations agressives, ravins sinueux et gouffres déchirant la masse rocheuse… créant une harmonie austère. En face, une falaise remonte du ravin et donne naissance à la vaste plaine qui s’étend indéfiniment.

Tout est à l’unisson du village enchanteur !

Allas Di Tlelli
Tiré du magazine « La Région » , mensuel du centre, N°01, Février 2007.

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