23 avril 2017

Attendre la mort avec calme et fermeté

Je l’ai vu, Bassus Aufidius, cet homme vertueux, je l’ai vu livré à de rudes secousses, et luttant contre son grand âge ; mais la charge est trop forte, pour qu’il s’en relève jamais ; la vieillesse s’est appesantie sur lui tout entière. Vous savez qu’il a toujours été frêle et débile ; longtemps il a maintenu la machine, ou, pour mieux dire, il l’a rajustée : elle vient de manquer tout à coup.

Dans un navire qui fait eau, on peut boucher une ou deux ouvertures ; mais quand il cède et se fend de toutes parts, alors plus de ressources : il va s’engloutir. Ainsi, dans un corps usé par la vieillesse, on peut quelquefois soutenir, étayer la faiblesse de l’âge : mais si, de cet édifice tombant de vétusté, la charpente se disjoint ; si, tandis qu’on y met la main d’un côté, elle s’écroule de l’autre, alors il ne reste plus qu’à songer à la retraite. Néanmoins, notre ami Bassus est plein d’énergie. Heureux effet de la philosophie ! quel que soit l’état du corps, elle donne à l’âme la force, la sérénité, la joie, en présence du trépas ; la fermeté, au milieu de la dissolution physique.

L’habile navigateur se risque sur les flots avec une voile déchirée ; son vaisseau est-il démâté ? il tient la mer avec ses débris. Ainsi fait notre ami Bassus ; il envisage sa fin avec des yeux, avec un courage que, si c’était celle d’autrui, vous trouveriez trop calme assurément.

C’est une grande chose, Lucilius, et qu’il faut longtemps apprendre, que de partir sans murmure, quand on est arrivé au terme inévitable. Les autres genres de mort laissent place à l’espérance. La maladie cesse, l’incendie s’éteint, l’écroulement qui doit vous écraser vous dépose à terre, le flot qui vous engloutit vous rejette plein de vie, le soldat retire son glaive prêt à frapper ; mais plus d’espoir, quand c’est la vieillesse qui mène au trépas ; contre elle seule il n’y a pas de recours. Nul genre de mort n’est plus doux, mais nul n’est plus long. Je dirai de notre ami Bassus, qu’il assiste à ses funérailles, se rend les derniers devoirs, se survit à lui-même, et supporte avec courage la perte qu’il vient de faire. Il nous parle sans cesse de la mort, mais il a soin de nous avertir que, « si ce moment a quelque chose de douloureux et de terrible, la faute en est au mourant, et non pas à la mort ; l’heure où elle vient n’est pas plus redoutable que celle qui la suit. Craindre ce qu’on ne doit pas souffrir, n’est pas plus raisonnable que craindre ce qu’on ne doit pas sentir. Est-il croyable que l’on sente un état qui nous rend insensibles ! Ainsi, dit-il, la mort est si loin d’être un mal, qu’elle met à l’abri de tous les maux. »

Ces maximes, souvent répétées, je le sais, le seront souvent encore. Mais je leur ai trouvé moins de poids dans les livres, dans la bouche des philosophes : ils prêchent le mépris d’un péril lointain. Quelle est plus puissante, la parole de Bassus ! il parle de la mort, et l’a sous les yeux ; et même, puisqu’il faut vous le dire, je crois que l’on est plus courageux, face à face avec elle, que lorsqu’on s’en approche. En présence de la mort, l’impossibilité d’échapper donne du cœur aux moins aguerris.

Ainsi le gladiateur le plus lâche pendant le combat, tend la gorge au vainqueur, et guide le fer incertain. Mais l’idée d’un trépas lent, quoique assuré, exige un courage soutenu, courage plus rare, dont le sage est seul capable. Aussi, l’écoutais-je avec le plus grand plaisir prononcer en quelque sorte sur la mort, en décrire la nature, comme l’ayant examinée de près. Le témoignage le plus puissant auprès de vous serait sans doute celui d’un mort ressuscité qui, d’après sa propre expérience, vous dirait que la mort ne fait aucun mal. Retour ligne automatique
De même, sur le trouble où nous jettent les approches de la mort, qui peut mieux nous éclairer que ces hommes qui se sont mesurés avec elle, qui l’ont vue arriver, et qui l’ont accueillie ! Eh bien ! parmi ces derniers il faut compter Bassus ; il n’a pas voulu nous laisser dans l’erreur : Oui, dit-il, il est aussi insensé de craindre la mort que de craindre la vieillesse. La mort suit la vieillesse comme la vieillesse suit l’âge mûr. C’est ne vouloir pas de la vie, que de se refuser à mourir un jour. La mort est la condition de la vie, elle en est le terme. La craindre est donc une folie. On craint l’incertain ; le certain on ne peut que l’attendre. La mort est une nécessité commune, inévitable.

Qui oserait se plaindre d’un sort dont nul n’est exempt ? Le premier point de l’équité, n’est-ce pas l’égalité ? Mais à quoi bon plaider ici la cause de la nature ? Elle-même se soumet toute la première aux lois qu’elle nous impose ; elle crée pour dissoudre ; elle dissout pour créer de nouveau. Certes, s’il est un homme assez heureux pour que la vieillesse l’endorme doucement, et le retire peu à peu de la vie, au lieu de l’en arracher tout d’un coup, ne doit-il pas rendre grâces aux dieux qui l’ont conduit, rassasié d’années, à ce repos nécessaire à l’homme, agréable à l’homme fatigué ? Eh ! n’en voit-on pas souhaiter la mort avec plus d’ardeur qu’on ne demande ordinairement la vie ?
Mais j’ignore quel est le plus propre à nous encourager par son exemple, de l’homme qui prévient la mort, ou de celui qui l’attend avec calme et sérénité ; l’audace du premier n’est bien souvent qu’un transport furieux, un mouvement d’indignation ; le calme de l’autre est réfléchi et inaltérable. On court à la mort par dépit contre elle ; nul ne la voit venir avec joie, si dès longtemps il n’y est préparé.
Je l’avouerai donc : quelque amitié que je porte à Bassus, d’autres motifs m’attiraient sans cesse auprès de lui. Le trouverais-je toujours le même ? et l’énergie de son âme ne diminuerait-elle pas avec la vigueur de son corps ? Elle croissait au contraire, elle se manifestait de plus en plus, comme la joie du coureur qui touche au septième stade et à la palme. Fidèle aux dogmes d’Épicure : « D’abord, nous disait-il, j’espère que le dernier moment n’a rien de douloureux ; s’il l’est, le mal est compensé par son peu de durée ; toute douleur est courte, alors qu’elle est violente. Au reste, si cette séparation de l’âme et du corps arrivait douloureuse, je me rappellerais bien que cette douleur doit être la dernière de toutes. Je ne doute pas néanmoins que l’âme d’un vieillard ne soit sur ses lèvres, et prête à partir au moindre effort. Le feu qui s’est attaché à des substances solides ne peut être éteint que par l’eau et quelquefois par l’écroulement de ce qu’il dévore ; faute d’aliments, il cesse de lui-même. »

Tels sont, cher Lucilius, les discours que volontiers j’écoute ; ils ne sont pas nouveaux, mais ils me font, pour ainsi dire, assister à la mort. N’ai-je donc jamais vu de mort volontaire ? J’en ai vu, et plus d’une ; mais se présenter à ta mort sans haine de la vie, la recevoir avec calme, sans l’aller chercher, voilà qui a plus de poids auprès de moi. « Nos tourments, disait-il, sont notre ouvrage ; nous perdons la tête quand nous croyons la mort près de nous. Eh ! près de qui n’est-elle pas, et partout et. toujours ! Une cause de mort nous menace, à ce qu’il nous semble ; eh ! combien d’autres plus imminentes dont nous ne nous délions pas ! » Un homme allait immoler son ennemi : une indigestion a prévenu le coup. Si nous voulions démêler les causes de nos alarmes, nous les trouverions tout autres qu’elles ne nous paraissent. Ce n’est pas la mort, mais l’idée de la mort qui nous effraie : on est toujours également près d’elle. Si donc la mort est à redouter, il faut la redouter à chaque instant ; à quel instant sommes-nous à l’abri de ses coups ?
Mais je dois craindre qu’une si longue épître ne soit pour vous plus redoutable que la mort ; c’est pourquoi je finis. Quant à vous, songez toujours à la mort, pour ne la craindre jamais.

Sénèque, Lettres à Lucilius. Lettre XXX.