21 avril 2017

L’Australie torture les réfugiés

L'îe du désespoir

À Nauru, le gouvernement australien gère une prison à ciel ouvert destinée à infliger suffisamment de souffrances pour dissuader des personnes parmi les plus vulnérables au monde de rechercher la sécurité en Australie.

Anna Neistat, directrice des recherches à Amnesty International est l’une des rares personnes à avoir réussi à se rendre sur cette île reculée et secrète pour enquêter sur les violations des droits humains.

Fondé sur des mois de recherches, notamment sur des entretiens menés avec plus de 100 personnes à Nauru et en Australie, le nouveau rapport intitulé ‘Island of Despair’ dénonce la politique de « traitement » des réfugiés et demandeurs d’asile mise en place par le gouvernement australien sur l’île de Nauru pour ce qu’elle est : un régime délibéré et systématique fondé sur la négligence et la cruauté.

« Faire souffrir » : une stratégie pour dissuader les réfugiés

Le gouvernement australien soumet les réfugiés et demandeurs d’asile à un système élaboré reposant sur des atteintes aux droits humains, en violation flagrante du droit international, dans le but de leur barrer l’accès à ses côtes.

Il envoie des femmes, des hommes et des enfants vulnérables, dans un site isolé dont ils ne peuvent pas partir, précisément dans le but de les faire souffrir. Et ils souffrent en effet – de manière destructrice et parfois irréparable.

En mars 2015, Darius, un petit garçon de 5 ans a été agressé par une des officiers du camp quand celle-ci a lancé un caillou sur un groupe d’enfants. Darius a été frappé par le caillou et s’est fait cassé la dent. Son papa nous raconte les séquelles que cette agression ont laissé sur son fils et sa maman:

Ma femme a été encore plus profondément affectée par cet incident, et mon fils a depuis commencé à développer des troubles mentaux: il fait pipi au lit, il a développé des symptômes d’autisme -il parle à peine-, il fait des cauchemars, des crises de panique. Ma femme est devenue anxieuse; elle a augmenté sa dose de médicaments, mais rien n’y fait. Ces derniers mois elle est restée au lit, [des agents de santé] venaient la voir environ une fois par semaine. En fait j’ai dû faire l’infirmier pour ma femme et mon fils. »

L’Australie a dépensé des milliards de dollars pour créer et maintenir un système de traitement extraterritorial intrinsèquement abusif. D’après le Bureau australien d’audit national, la gestion en dehors des frontières sur les îles de Nauru et de Manus en Papouasie-Nouvelle-Guinée coûte plus de 390 000 euros par personne et par an.

La majeure partie de ce budget sert à payer les entreprises auxquelles le gouvernement sous-traite les services à Nauru. Nombre d’entre elles ont annoncé vouloir mettre un terme à leurs activités sur l’île. Certains employés de ces entreprises sont devenus des lanceurs d’alerte, et encourent des poursuites pénales pour avoir divulgué des informations sur la situation désespérée qui prévaut à Nauru.

Arrêté pour tentative de suicide

Hamid Reza Nadaf, réfugié iranien qui a un jeune fils, a déclaré avoir été arrêté et emprisonné du 3 juin au 7 septembre 2016, sur la base de preuves clairement forgées de toutes pièces.

Sa détention était sans doute liée au fait qu’il a pris des photos du Centre de traitement des réfugiés. Son fils de huit ans, qui souffrirait de tuberculose, est resté seul au centre pendant la majeure partie de la détention de son père, qui a duré trois mois. En outre, les autorités nauruanes arrêtent des demandeurs d’asile et des réfugiés parce qu’ils s’automutilent – y compris lorsque le fait d’être gardés indéfiniment à Nauru est précisément ce qui a conduit à une nette dégradation de leur santé mentale.

C’est un cercle vicieux. Les personnes angoissées tentent de mettre fin à leur vie pour y échapper, et se retrouvent ensuite derrière les barreaux, jetées dans une prison à l’intérieur d’une prison.

Le traitement des réfugiés à Nauru s’apparente à de la torture

Le système auquel sont soumis les réfugiés et demandeurs d’asile à Nauru s’apparente à de la torture.

Du fait de la forte souffrance morale des réfugiés et de la nature délibérément nuisible du système, et du fait que l’objectif du traitement extraterritorial est d’intimider ou de contraindre d’autres personnes afin d’obtenir un résultat précis, le régime mis en place par l’Australie correspond à la définition de la torture inscrite dans le droit international.

Le Premier ministre, Malcolm Turnbull, assure que le gouvernement australien doit maintenir un système de « traitement » extraterritorial très ferme.

En tant que ministre des Communications, il avait déclaré en mai 2014 :

Nous avons pris des mesures rudes – certains diraient même cruelles … [mais] le fait est que si vous voulez mettre un terme au trafic d’êtres humains, il faut faire preuve d’une fermeté sans faille. »

L’hypocrisie de l’Australie, jusqu’à quand ? 

Quelques semaines après que le Premier ministre australien Malcolm Turnbull a vanté la politique de son gouvernement au sommet de l’ONU pour les réfugiés comme un modèle à suivre, notre rapport montre que la politique de l’Australie axée sur la dissuasion est directement responsable d’une longue liste de violations des droits humains.

La politique du gouvernement australien est à l’opposé de ce que les États du globe devraient s’efforcer de faire. Dans ce modèle, la protection est réduite au minimum et les préjudices portés à leur maximum. La seule direction dans laquelle l’Australie entraîne le monde sur la question des réfugiés est un dangereux plongeon vers le fond.

Il y a 60 ans, avec la signature du gouvernement australien, la Convention relative au statut des réfugiés entrait en vigueur. Aujourd’hui, ironie du sort, un pays qui doit tant aux réfugiés bafoue de manière flagrante le droit international et incite d’autres États à l’imiter.

Amnesty international

Lire le rapport en anglais : rapport île du désespoir