24 juin 2017

Avantages du repos

Je tressaille de joie à chaque lettre que je reçois de vous : c’est que je les considère non plus comme des promesses, mais comme des garanties. Continuez, je vous en prie, je vous en conjure —. Eh ! quelle plus digne prière adresser à un ami, que celle dont lui-même est l’objet ? Dérobez-vous, si vous le pouvez, à vos occupations ; sinon, il faut vous y arracher.
Voilà bien assez de temps de perdu ; mettons-nous, sur notre déclin, à en rassembler les débris. Quel mal peut-on y trouver ? nous avons vécu en pleine mer ; nous voulons mourir au port. Ce n’est pas que je vous conseille de faire de votre retraite un moyen de célébrité ; vous ne devez ni l’afficher, ni la cacher aux yeux. Jamais, en effet, tout en condamnant la folie des hommes, je ne prétendrai vous réduire à chercher un antre et l’oubli ; mais faites que votre retraite se laisse voir sans frapper les regards. Permis ensuite à ces hommes qu’aucun engagement ne lie, qui sont libres de leur avenir, permis à eux de décider si leurs jours s’écouleront dans l’obscurité ; pour vous, vous n’êtes plus libre. La vigueur de votre génie, l’élégance de vos écrits, l’éclat, le rang de vos liaisons, vous ont mis au grand jour. Tel est le renom qui vous assiége, que, plongé, englouti, pour ainsi dire, dans la retraite la plus profonde, votre passé vous décèlerait. Point de ténèbres pour vous désormais ; partout où vous fuirez, presque tout l’éclat de votre gloire vous suivra.

Mais le repos, vous pouvez y prétendre, sans exciter d’envie chez les autres, de regrets ni de remords dans votre âme. Eh ! que laisserez-vous dont l’abandon doive vous paraître pénible ? Des clients ? ils sont moins attachés à vous, qu’à ce qu’ils en attendent. Des amis ? On en voulait autrefois, aujourd’hui on ne veut que des dupes.- Mais les vieillards délaissés changeront leurs testaments ; les complaisants iront frapper à d’autres portes. – Un grand bien se paye cher. Lequel préférez-vous, de renoncer à vous-même ou à quelques avantages ? Ah ! que ne vous a-t-il été donné de vieillir dans la situation modeste où le sort vous avait fait naître, et de ne pas être porté par la fortune au faîte de la grandeur ! Elle vous a éloigné du vrai bonheur, cette rapide prospérité qui vous a élevé aux commandements, aux administrations, aux honneurs qui en sont la suite : de plus grands emplois vous attendent encore, et vont se succéder sans relâche.

Quelle sera l’issue de tout ceci ? qu’attendez-vous pour quitter cette carrière ? Que vous n’ayez plus rien à désirer ? ce temps n’arrivera jamais. Semblables à cette série de causes dont l’enchaînement produit la destinée, nos désirs se succèdent incessamment : un désir assouvi fait place à un autre désir. Jamais la vie où vous êtes jeté ne vous présentera d’elle-même le terme de votre servitude et de vos misères. Dérobez votre tête au joug qui l’écrase ; mieux vaut qu’elle tombe une fois que de plier sans cesse. Rentré dans la vie privée, vous aurez moins, mais vous aurez assez. Aujourd’hui, les jouissances qui se précipitent en foule et de toutes parts dans votre âme ne peuvent en combler le vide : or, lequel préférez-vous d’être pauvre, mais rassasié ; riche, mais affamé ? La prospérité rend avide, et expose à l’avidité d’autrui. Tant que vous n’aurez pas assez pour vous, vous n’aurez pas assez pour les autres. – « Mais comment sortir de cet état ? » – Comme vous pourrez, mais il en faut sortir. Songez combien vous avez bravé de périls pour vous enrichir, de fatigues pour arriver aux honneurs. Il faut bien aussi oser quelque chose pour le repos ; ou bien, condamné aux embarras de quelque gouvernement, et ensuite des magistratures urbaines, se résoudre à vieillir parmi le fracas des affaires et des orages sans cesse renaissants, que ni la modération, ni l’amour du repos ne peuvent faire éviter. Eh ! qu’importe que vous vouliez vous reposer ? Votre fortune ne le veut pas. Et que sera-ce, si vous lui permettez de s’accroître ? vos alarmes augmenteront en raison de ses progrès.

Je veux, à ce sujet, vous rapporter un mot de Mécène, une vérité que lui arracha la torture des grandeurs : « La hauteur même nous foudroie. » Si vous voulez savoir d’où je tire ce mot, c’est de son livre intitulé Prométhée. Il veut dire, « nous expose à la foudre. » Est-il donc puissance au monde, assez grande pour autoriser une telle ivresse de langage ? Mécène avait du génie ; il était fait pour donner des chefs-d’œuvre à l’éloquence romaine, si la prospérité ne lui eût ôté sa force et jusqu’à sa virilité. Tel est le sort qui vous attend, si déjà vous ne pliez les voiles, si vous ne regagnez le bord vers lequel il voulut, mais trop tard, se diriger.

Je pourrais m’acquitter avec cette pensée de Mécène ; mais, tel que je vous connais, vous me chercheriez querelle ; vous ne voulez que des pièces bien frappées et de bon aloi. Comme à son ordinaire, Épicure me servira de banquier : « Avant, dit-il, avant de regarder à ce que vous devez boire et manger, regardez à ceux avec qui vous devez boire et manger. » Car, dévorer des viandes, sans partager avec un ami, c’est vivre comme les lions et les loups. Vous n’éviterez ce malheur qu’en cherchant la retraite ; ailleurs, vous aurez des convives désignés par un nomenclateur dans la foule qui vous fait la cour. Mais c’est s’abuser, que de chercher ses amis sous un vestibule, de les éprouver dans un festin. Le plus grand malheur de l’homme en place, et que la Fortune assiège, c’est de se croire aimé des gens qu’il n’aime pas ; c’est de regarder ses bienfaits comme un moyen sûr de se faire des amis ; tandis que souvent l’on hait, à proportion que l’on reçoit. Une dette légère fait un débiteur ; une grosse dette fait un ennemi.

- « Quoi ! les bienfaits n’engendrent pas l’amitié ? » – Ils peuvent le faire, si le discernement les dirige ; si on les place, au lieu de les semer au hasard. Aussi, maintenant que vous commencez à vous appartenir à vous-même, suivez le précepte du sage ; considérez moins le bienfait que celui qui le reçoit.

Sénèque, lettres à Lucilius, lettre XIX

 

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