Baudelaire ou le « cimeterre » pince-sans-rire

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Dans la Revue des curiosités révolutionnaires, Georges Barral rapporte que Baudelaire lui exposa l’étymologie de son nom, ne venant pas du tout de bel ou beau mais de band ou bald.

« Mon nom est terrible, continua-t-il. En effet, le badelaire était un sabre à lame courte et large, au tranchant convexe, à la pointe tournée vers le dos de l’arme. C’était une sorte de cimeterre musulman, rectiligne au lieu d’être courbe. Introduit en France à la suite des Croisades, il fut employé à Paris jusque vers 1560, comme arme d’exécution.»

« Il y a quelques années, en 1861, on a retrouvé lors des fouilles exécutées près du Pont-au-Change, le badelaire qui servit au bourreau du Grand Châtelet, au cours du XIIe siècle. On l’a déposé au musée de Cluny. Voyez-le. Son aspect est terrifiant. Je frémis en pensant que le profil de mon visage se rapproche du profil de ce badelaire. »

– Mais votre nom est Baudelaire, répliqua Barral, et non pas Badelaire.

– Badelaire, Baudelaire par corruption. C’est la même chose.

– Pas du tout, votre nom vient de Baud (gai), Baudiment (gaiment), s’ébaudir (se réjouir). Vous êtes bon et gai.

– Non, non, je suis méchant et triste, conclut Baudelaire.

Le poète entrait dans les églises vers la fin de la journée et se prosternait devant l’autel, donnait les signes extérieurs de la piété la plus vive. Lorsque l’heure de la fermeture approchait, le bedeau, n’osant troubler un homme si pieux, l’avertissait par des « hum » discrets ; puis, lassé, finissait par lui toucher l’épaule : « Monsieur… on ferme... » Après se l’être fait répéter plusieurs fois, Baudelaire se levait, disant d’un ton cafard : « Mon frère, lorsqu’oubliant cette vallée de larmes, je m’abreuve aux sources de la volupté céleste... » puis changeant de ton : « Je n’aime pas qu’on m’… » Et il s’éloignait laissant le bedeau stupéfait.

Lorsqu’il se présenta à l’Académie française, il avait quarante ans et avait publié les Fleurs du Mal. Or, le titre seul de son volume lui fit un tort considérable et lui valut d’être reçu fraîchement. L’un des Immortels, au cours de sa visite, lui déclara tout net : « Ah ! si vous aviez écrit les Fleurs du Bien ! » Baudelaire, toujours pince-sans-rire, répondit alors :

– Mais, j’ai publié un livre sous ce titre qui est une mordante réplique à mon premier volume.

– Ah ! s’intéressa l’académicien, et quand cela ?

– Mais, en 1858, sous le pseudonyme de Henry Bordeaux.

L’académicien balbutia, ne promit rien, mais fut aimable. Baudelaire n’avait d’ailleurs pas menti. En 1858, un nommé Henry Bordeaux avait écrit les Fleurs du Bien. Il faut être un bien grand érudit pour s’en souvenir aujourd’hui.

D’après « Curiosités sur Baudelaire », paru en 1912

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