Berbères et Africains dépossédés de leur civilisation

Vie et croyances des Imazighen (VI)

Nous avons conclu dans le précédent article en disant que sans les Libyens et les Éthiopiens l’Égypte ne serait pas. En effet, dans le précédent article il était question de catastrophes qui ont eu lieu dans cette partie de l’Afrique communément appelé le Sahara, autrefois, véritable jardin d’Eden. Qu’en était-il avant sa désertification ? Que sont devenus ses habitants ? Voilà les deux questions auxquelles nous tenterons de répondre. Rassurez-vous, notre but n’est pas d’exploiter le « mythe de l’Atlantide », mais tenter de réhabiliter celle d’avant le Sahara, longtemps ignorée, faute de preuve, hélas, si ce n’est celle de l’étouffer délibérément. De telle sorte que nous avons assisté à toute une série de sophismes libérant ainsi des paralogismes concernant l’amazighité de la même façon que l’on dénie le génie des Libyco-Éthiopiens véritables précurseurs du phénomène pharaon.

Bien qu’il y’ait eu des spéculations démesurées sur l’Atlantide, il y’a eu aussi des spéculations sur celles des Imazighen assez similaires. Bien évidemment, nous n’allons pas nous attarder longuement sur toutes les versions fantasmagoriques de certains écrivains antiques à l’imagination débordante et friands en calembours et qui se distillent dans un amateurisme journalistique avant terme sur les Imazighen et leurs cousins de la basse Afrique Éthiopiens pour asseoir leur légitimité colonialiste, ni de celui des chroniqueurs, écrivaillons arabes qui se sont découverts une langue avec laquelle ils devinrent imbattables sur l’art de plagier les écrits des aventuriers grecs, devenus les adeptes de la rapine en tout genre pour justifier leur expansionnisme islamique et colonialiste. Comme nous le savons, ces historiens de contes et légendes ont ainsi associé les origines amazigh à des Perses, à des Indiens, à des Cananéens, à des Nordiques, à des Gaulois, et pour finir aux Yéménites par les « grands » géographes arabes (dont Ibn Battuta célébrissime Amazigh qui se cherchait un trône auprès de sa nouvelle conquête de la péninsule arabique !) que même Ibn Khaldun a tenu mordicus à leur donner une généalogie biblique : Canaan, fils de Cham, fils de Noé… et pour ne pas s’en sortir du tout, le colonisateur français a définitivement donné l’identité arabe aux Imazighen, allant jusqu’à user du terme « Maghreb arabe » dès 1830. Et qu’à cela ne tienne, on se mit en Algérie à faire coïncider le début de l’histoire dans les manuels avec l’avènement de l’islam dans le nord de l’Afrique. Ce qui précédait fut expédié en quelques paragraphes renvoyant à une jâhiliyya (l’état d’ignorance et de sauvagerie antéislamique) connotant aussi l’isti‘mâr (le colonialisme) : l’Empire romain, établi sur l’Afrique du Nord deux millénaires plus tôt, était vu purement et simplement comme un pouvoir colonial étranger oppressif, cela en contresens anachronique symétrique aux fantasmes français en la matière, qui représentaient l’Empire romain d’Afrique en continuité civilisationnelle européenne, comme un prestigieux précurseur de l’Algérie française.

Mais déjà, dans le mémoire présenté à l’Organisation des nations unies (ONU) en septembre 1948 par Messali, était entendu que l’histoire de l’Algérie ne commençait qu’à partir de l’islamisation du pays. Messali demeurait même en retrait par rapport à cette manière de Lavisse algérien que fut l’historien officiel de la construction nationale, Ahmed Tawfiq al-Madani. Pourtant, la contribution originelle à ce mémoire du jeune militant et intellectuel Mabrouk Belhocine faisait amplement référence à l’histoire précédant l’islam. Mais Messali avait censuré le jeune téméraire et fait bureaucratiquement expurger la version finale. Pourtant, l’ancienneté du fait berbère en Algérie est une évidence. On sait que la conquête islamo-arabe n’a pas déplacé vers l’Algérie ou dans toute l’Afrique du Nord des foules démesurées, pas plus que, par exemple en Europe, les invasions germaniques en France et en Espagne. Aujourd’hui, on peut raisonnablement affirmer que, peu ou prou, les Nord-Africains sont très majoritairement des Berbères arabisés, nonobstant tels radotages d’intellectuels idéologues qui ont voulu faire d’eux des Yéménites originels.

Aucun historien de l’Algérie ne peut cependant nier ou sous-estimer la place imposée, en Algérie, de l’ancrage islamo-arabe qui serait plus que millénaire, y compris dans les zones restées berbérophones où l’arabe est devenu langue du sacré et langue de haute culture. Le pays chaoui, dans la partie sud-orientale de l’Algérie, berbérophone, fut l’une des régions où, dès les années 1930, le mouvement culturaliste islamo-arabe des « ulamâ » s’implanta le mieux. Et, pendant la guerre de libération de 1954-1962, c’est en Kabylie – en wilâya 3 – que l’Armée de libération nationale (ALN) insista le plus sur l’œuvre d’éducation à réaliser in situ, pour les générations montantes, sous l’oriflamme de l’islam et de la langue arabe ; cela sous l’impulsion de son chef, le colonel Amirouche, qui était évidemment berbérophone – un berbérophone dont des témoignages disent qu’il lui prenait parfois de faire semblant de ne pas comprendre le kabyle. Il n’est pas impossible que de telles situations hybrides aient pu exister à l’époque romaine, entre le berbère et le latin.

Mais revenons aux choses sérieuses. Qu’elles sont les données de l’anthropologie. La formation de la population berbère, ou plus exactement des différents groupes berbères, demeure une question très controversée parce qu’elle fut mal posée. Les théories diffusionnistes ont tellement pesé depuis l’origine des recherches que toute tentative d’explication reposait traditionnellement sur des invasions, des migrations, des conquêtes, des dominations. Or les Berbères ne venaient de nulle part comme nous l’avions vu précédemment.

Reprenons nos questionnements sur l’histoire d’avant le Sahara et de ce qu’étaient les continents en ces temps-là, car n’oublions pas que le caractère géographique est totalement différent de ce que nous connaissons jusque-là. Au début du XXe siècle, Alfred Wegener [1] remarque que par la disposition des continents, la côte est de l’Amérique du Sud semble s’emboîter parfaitement dans la côte ouest de l’Afrique. D’autres bien avant lui s’en sont aperçus, mais il est le premier à alors proposer, à partir de cette observation, la théorie de la dérive des continents : un supercontinent, la Pangée, se serait fragmenté au début de l’ère secondaire et, depuis cette date, les masses continentales issues de cette fragmentation dériveraient à la surface de la Terre.

Au cours du XXe siècle, il fut accepté par les géologues que les continents bougent à la surface de la planète, à l’échelle des temps géologiques. Ce processus est connu sous le nom de « dérive des continents » et est expliqué par la tectonique des plaques. La surface de la Terre est constituée de sept plaques tectoniques majeures (ainsi que de nombreuses mineures). Ce sont celles-ci qui dérivèrent, se séparèrent et s’assemblèrent pour former au fil du temps les continents que nous connaissons aujourd’hui.

Par conséquent, il existait d’autres continents dans le passé géologique, les paléo-continents. On a pu déterminer qu’il y a eu des époques de l’histoire de la Terre où il n’y avait qu’un seul grand continent à sa surface. Le plus récent, la Pangée remonte à 180 millions d’années. Le prochain « continent unique » devrait apparaître dans 250 millions d’années par le rapprochement de l’Afrique, de l’Eurasie et des Amériques, il s’agirait de la Pangée ultime.

Dans quel territoire géographique se trouvaient-elles les îles Canaries, bien évidemment au Nord de l’Afrique. Solon rapporta un récit lors de son voyage en Egypte qu’il eut d’un prêtre de Saïs, dans le Delta : « Sur les bords des Colonnes d’Hercule était rattachée une île plus étendue que la Libye. De là, les voyageurs pouvaient passer à d’autres îles, desquelles les bords de la mer qui, proprement, est appelée Pontos. Dans cette étendue il y’avait des rois dont la puissance, ils régnaient en outre sur tous les pays du côté de la Libye jusqu’en Egypte et du côté de l’Europe jusqu’à la Tyrrhénie… Mais, dans les derniers temps, il arriva des tremblements de terre et des inondations…, et dans l’espace d’un jour et d’une nuit fatale, la terre faisant partie de l’Atlas disparut dans la mer ».

Le rattachement des îles Canaries à l’Afrique du Nord n’en sont pas les seules à avoir appartenues à l’espace africain nous dit Louis Germain, géographe (études de la faune et la flore dans les régions volcaniques), mais aussi les Açores, Madère, le Cap Vert ont été réunies autrefois en une masse continentale unique qui est l’Atlant. L’idée que les îles Canaries sont « une suite de montagnes d’Afrique », déjà émise par Buffon [2] et que l’on retrouve même les historiens, [3] a été définitivement confirmée par les recherches de Louis Gentil. [4] Le savant géologue-explorateur, après avoir montré, à la suite de son premier voyage au Maroc (1904-1905), que la chaîne du Haut Atlas se prolonge jusqu’à la côte Atlantique, a prouvé, au retour d’une nouvelle expédition (1909), que les plis de cette chaîne montagneuse vont, en s’abaissant graduellement, s’ennoyer sous les eaux de la mer entre le cap (R’ir et la forteresse d’Agadir pour se relever plus loin aux îles Canaries. L’aire continentale ainsi définie se reliait à la Maurétanie et au Portugal et devait avoir pour limite sud une ligne de rivage qui, partant des environs du Cap Vert, traversait l’Atlantique pour se rattacher à un point indéterminé du continent américain, probablement le Venezuela. Du point de vue climatologique, nous dit Louis Germain, il est analogue à celui des régions méditerranéennes de l’Europe actuelle, au sud le climat était beaucoup plus sec, plus chaud, à peu près désertique. Dès cette époque, le Midi de l’Atlant était rattaché à la zone désertique qui s’étend aujourd’hui de la côte occidentale d’Afrique jusqu’au cœur de l’Asie. Ainsi, l’Atlant n’est pas un mythe, mais une réalité de territoire intimement soudée à l’Afrique occidentalo-septentrionale, où E.-F Berlioux [5] situe le continent de Platon tout entier. Cela expliquerait la route suivie par de très anciennes migrations humaines qui empruntèrent le « détroit sud-rifain » de Louis Gentils [6] et ceux devenus pré-Égyptiens vers l’Est.

D’après Henri-Jean Hugot, Anthropologue et spécialiste de la Préhistoire saharienne, le Sahara était un grand carrefour entre le Soudan [7] et les Berbères nord-africains. C’est en effet l’art rupestre saharien constitue l’un des étonnants « livres d’heures » de l’Humanité. Sa datation est malheureusement un des problèmes les plus délicats pour le préhistorien, mais en définitive nous renseigne sur la fulgurante civilisation du néolithique où se mêlent des descendants des cromagnoïdes capsiens libyens, venant du nord, ou néolithisés sur place, et des éléments de tradition soudanienne, venant du sud ou du creuset. Tous ces groupes néolithiques vivent d’élevage, d’agriculture, dans un pays suffisamment arrosé, un vrai « jardin fertile » africain.

Dès leurs débuts, vers le 6e millénaire avant J.-C., ils ont atteints les hauts sommets de l’art et d’industrie : ces populations que la mort guettait nous ont laissé leurs merveilleuses peintures et gravures rupestres. Et de fonder une religion, qui a influencé, quelques millénaires plus tard, l’Égypte des Pharaons. Dont ils étaient les premiers précurseurs. Toutes les dynasties, jusqu’à Ramsès III, étaient composées de Libyco-Éthiopiens et bien plus après.

A suivre…

Zéralie

Bibliographie

V. et F. Sarano, le Guide de la Libye, éd. La Manufacture, Paris, 2001.
FONTAINE Jacques (éd.1 – Sociétés sahariennes entre mythe et développement, Les Cahiers d’Urbama, no 12.
Alfred Wegener, La genèse des continents et des océans, 1928.
J. Hawkes, Atlas culturel de la préhistoire et de l’antiquité (Elsevier-Séquoia, 1978). Titre original : The atlas of early man (1976).
M. Oliphant, L’atlas du monde antique (Solar, 1993). Titre original :the atlas of the ancient world (1992).
Marceau Gast et J. Adrian, Mils et sorgho en Ahaggar, étude ethnologique et nutritionnelle, Mémoire du CRAPE, AMG, Paris, 1965 ; et les deux contributions au numéro 5, hors série, d’Autrement de novembre 1983 : « Mutations sahariennes », pp. 67 – 82 et « L’ethnologie pour qui ? pour quoi ? » (interview de Brigitte Dayan), pp. 124 – 128 ; et plus précisément les arguments avancés p. 127.
Johannes Nicolaisen, Ecology and culture of the pastoral tuareg, Copenhague, Musée national, 1963.
Philippe Lefèvre-Witier et Hélène Claudot-Hawad, Desertification and Nomadic Civilisation in the Sahara : A Twin Birth.
Lefèvre-Witier, P., Claudot-Hawad, H., 2009, Désertification et civilisation nomade au Sahara : naissances conjointes.

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