23 avril 2017

Condition de la femme kabyle en 1884

Nous avons achevé la partie la plus raide de l’ascension ; nous avons atteint la crête, sorte d’étroit plateau que nous n’avons plus qu’à suivre pour arriver à Fort-National. De tous côtés apparaissent, au milieu des oliviers, des villages aux toits bruns perchés sur des pointes de mamelons ou accrochés aux flancs escarpés de la montagne. On sent qu’on se trouve au milieu d’une population nombreuse. Des femmes et des jeunes filles, la tête enveloppée d’un linge de couleur, avec des ornements bizarres au cou et aux jambes, descendent à la fontaine, leur cruche en terre, de forme antique, appuyée sur l’épaule. Rude est la tâche de ces pauvres créatures, obligées d’aller chercher, quelquefois à une grande distance, l’eau nécessaire à leur ménage, et de la remonter elles-mêmes au village. Elles sont chargées aussi de faire la provision de bois ; semblable tâche paraîtrait déshonorante à un homme.

On rencontre souvent des jeunes gens qui se promènent les mains vides, à côté de leur vieille mère, accablée sous le poids d’un fardeau trop pesant pour ses forces. Un pareil spectacle, qui révolte un Européen, paraît tout naturel à un Kabyle, pour qui la femme est un être inférieur à l’homme.

Mon ami, le pasteur L…, de Tizi-Ouzou, me racontait à ce sujet l’amusante anecdote suivante. Il se promenait un jour en voiture avec madame L… ; arrivé à un passage difficile, il était descendu et conduisait le cheval par la bride. Vient à passer un Kabyle de sa connaissance qui engage la conversation avec lui :

« Que vous êtes singuliers, vous autres Français, dit-il ; tu es là à te fatiguer pendant que ta femme se repose ; remonte donc en voiture et fais-la travailler, »

Inutile d’ajouter que M. L… n’eut garde d’écouter ce conseil ; il en profita, au contraire, pour adresser à son interlocuteur un sermon bien senti sur le respect dû à la femme ; mais je doute fort qu’il ait eu un grand succès.

Ernest Fallot, Fort-National, 15 mars 1884

P.-S.

Logo d’illustration, tableau d’Yvonne Kleiss-Herzig (1895-1968) « famille kabyle en déplacement »

2 Comments

  1. Ariul de Kabylie dit à ma mère : si tu veux l’égalité reste à la maison je vais te mettre la liberté entre les oreilles… Depuis, c’est moi qui fait l’âne a la place de ma mère sur les chemins de la liberté, l’égalité, la fraternité et suivies par 11 frères et sœurs qui se suivent les uns les autres et devinez qui donnes les coups de triques aux bourricots…

  2. Un grand merci pour ces récits dont je n’avais pas connaissance. J’attends toujours avec impatience la publication d’articles et je suis content de voir que le site reprend vie.

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