24 juillet 2017

Cours de berbère en France

Cette interview a été réalisée en mars 2005, suite à la nomination de H. Sadi à une mission qui a été étouffée dans l’œuf.

Lorsque la mission a été créée, pourquoi vous a-t-on préféré à Salem Chaker et vous a-t-on nommé, vous, chargé de mission ?

La formulation même de votre question est significative de l’ampleur de la désinformation qui s’est répandue. Que s’est-il passé en réalité ? Contrairement à ce que l’on semble croire, le ministère n’a pas d’abord créé une mission, pour ensuite chercher à nommer le chargé de mission qui serait choisi dans un groupe de candidats potentiels ou déclarés.

Cette mission a été créée sur la base du dossier que j’ai monté. Le ministère n’en a pas eu l’initiative. Je n’entrerai pas dans des développements techniques qui seraient fastidieux. Je dirai simplement la chose suivante : le poste de chargé de mission est payé sur … mon poste budgétaire de professeur de mathématiques à l’Université d’Evry.

Vous voulez dire qu’il n’y a pas eu de création de poste ?

Non. Il s’agit d’une mise à disposition au bénéfice de cette mission qui n’aurait pas existé autrement.

J’ajoute que par rapport aux études berbères, mon poste n’a pas pénalisé ce domaine, puisque au contraire, c’est un poste de mathématiques qui a été utilisé pour financer une mission au bénéfice du berbère !

Mais l’Inalco [Institut national des langues et cultures orientales] a créé les épreuves de berbère au baccalauréat, et, depuis 1995, c’est cet Institut qui gère cette épreuve à la fois dans la phase d’élaboration des sujets aussi bien que dans la correction des copies. Pourquoi brusquement l’en écarter ?

L’Inalco n’a pas été écarté, il s’est écarté tout seul. C’est un enseignant de cet établissement qui a pris l’initiative – et il le revendique- de dénoncer la convention liant la Direction de l’enseignement scolaire [Desco] et l’Inalco en refusant de fournir les sujets et de corriger les copies à l’annonce de la création de la mission.

Il faut préciser que cette convention n’est pas spécifique au berbère mais porte sur l’ensemble des langues dites rares (le swahili, le peuhl, le cambodgien, etc.). Ce que l’Inalco faisait pour le berbère, il le faisait pour toutes ces langues qui sont plus de vingt en nombre.

Autre désinformation, l’Inalco n’a pas créé en 1995 l’épreuve de berbère au bac. Cette épreuve remonte à plusieurs décennies. En 1967, je m’étais moi-même inscrit à cette épreuve, lorsque j’ai passé mon baccalauréat ! En 1995, les épreuves qui étaient orales sont devenues écrites, c’est tout. Les examinateurs n’appartenaient pas tous à l’Inalco. S’il faut absolument parler de mise à l’écart, c’est Mohia qui verra son nom rayé de la liste des examinateurs en 1995. C’est du reste la deuxième fois qu’il était pris pour cible par le même professeur.

Revenons à votre mission, en quoi consiste alors votre travail ?

L’objet de ma mission était la mise en place pour ces épreuves d’une préparation qui, jusqu’ici, n’existait pas. Sur le site berbère de l’Inalco, il était écrit « il n’entre pas dans les missions de l’Inalco d’assurer un enseignement dans le secondaire ». Ce qui est logique, puisque l’Inalco est un établissement qui relève du supérieur. Je ne comprends pas pourquoi, subitement, l’enseignement du berbère dans le secondaire dépendrait de l’Inalco.

Par ailleurs, dans les stages de formation que je projetais de mettre en place en direction des enseignants, j’envisageais une collaboration avec tous les berbérisants, y compris naturellement ceux de l’Inalco.

On a dit que vous avez été nommé à ce poste grâce à vos liens avec le RCD.

L’argument politique, en fait la calomnie, n’a été invoqué que dans un deuxième temps, lorsque l’attaque sur la compétence s’est avérée un peu courte. J’y ai répondu par ailleurs.

La démarche est formidable. On accuse sans preuve, et à l’accusé de prouver son innocence ! C’est fort comme procédé. Personne ne songe à demander à celui qui calomnie de prouver ce qu’il avance…

Au-delà de la présente polémique, le rapport qu’entretiennent certains Kabyles avec la politique est étonnant. Ils rejettent violemment la politique, dénigrent les hommes politiques, mais ils n’arrêtent pas de faire de la politique. Il n’y a qu’à les écouter.

Je crois que nous ne sommes pas prêts pour un débat ouvert. La plupart des gens ont des idées arrêtées. Ils ne changeront pas, quoi que l’on dise. A quoi bon, dès lors, s’essouffler à démonter un scénario imaginaire qui sera aussitôt remplacé par un autre ? Qui se souvient des trois condamnations pour diffamation, prononcées par les tribunaux de Paris, et pourtant toutes fraîches à propos de l’affaire Matoub ? On se contente tout oublier et de fabriquer de nouvelles calomnies. L’essentiel étant d’en avoir une en réserve.

Introduire, à propos de cette mission, la politique algérienne – et quelle politique !- est une manoeuvre visant à jeter la suspicion sur un dossier nouveau pour l’institution scolaire. La surmédiatisation dont a bénéficié cette manipulation n’avait pas d’autre objectif. Songez qu’elle fait la une du journal « Le Monde ».

Invoquer sur ce sujet les « recommandations d’Alger » à l’Elysée tient du burlesque. J’appartiens à l’Education nationale depuis plus de trente ans. J’y ai exercé différentes fonctions, y compris celle de membre de cabinet du ministre, c’est évidemment à ce titre que mon projet a été retenu.

Comment expliquez-vous alors cet acharnement contre cette mission ?

Les dénigrements qui m’ont visé, et à travers moi la mission, m’ont surpris. Car tout de même, voilà un professeur qui est en poste à l’Inalco, poste qui n’est contesté par personne, qui est par ailleurs directeur du Centre de recherches berbères de l’Inalco, président de la Maison de la culture berbère et qui vient de prendre la direction de l’encyclopédie berbère depuis le décès de Camps. Mais il veut plus ! A priori, il y avait déjà de quoi occuper une vie. Mais toujours insatisfait, et briguant le poste inexistant d’inspecteur de berbère, il a vu, dans ma nomination à la Desco, une entrave à sa carrière qu’il exhibe sur Internet, et par-dessus tout, une atteinte au monopole qu’il veut exercer sur le domaine berbère. Dans tous les aspects de celui-ci, que ce soit la recherche ou bien l’enseignement, du primaire au supérieur, en passant par le secondaire, et même le monde associatif, rien ne doit échapper au contrôle de celui qui n’a pas écrit une seule page en berbère !

En quoi Salem Chaker cherche-t-il à contrôler le mouvement associatif ?

On l’a vu dans le fonctionnement du site proche de l’Inalco où ses interviews fleuves occupent tout l’espace. Aucune dissonance n’est tolérée. On se croirait revenu aux années de plomb. Un ami journaliste m’a signalé que sa mégalomanie l’avait poussé jusqu’à introduire son nom propre dans les statuts de la Maison de culture berbère. On lit dans l’article 4 de ces statuts :

« M. Salem Chaker, initiateur-fondateur de l’association est, pour la durée de l’existence de l’association, membre de droit du Conseil d’Administration. »

Un poème, ces deux lignes. Son nom n’est pas suivi de la seule qualité de « fondateur » qui le situerait au même rang que tous ceux dont il a recherché le parrainage. La qualité de fondateur est suivie de celle d’initiateur pour transmettre à la postérité sa relation patrimoniale avec cette Maison. Enfin le droit qu’il s’est arrogé est éternel et, s’il prévoit la fin de l’association, sa propre disparition n’est pas envisagée. Même les constitutions des dictateurs Staline, Kim Il Sung, Boumédiène ou Castro prévoyaient le décès du Chef. De plus, ils avaient le bon goût de ne pas confondre leurs fonctions avec leurs noms !

On pourrait disserter longtemps sur sa mégalomanie et sa soif de reconnaissance. Après avoir soutenu sa thèse d’Etat, il répétait à l’envi qu’il était le seul berbérisant de « rang magistral ». Depuis lors, Mammeri ne le désignera plus que sous le sobriquet de « rang magistral ». Je conseille à tous ceux qui veulent s’informer de lire son interview fleuve où il expose longuement ses mérites. Selon lui, c’est autour de sa carrière que devrait s’organiser le monde berbère, « Nation, peuple et société », comme l’écrivait un témoin du siècle dernier.

Revenons à cette crise, comment expliquez-vous l’imbroglio autour des cours du Lycée Lavoisier ?

Cette histoire ne me concerne qu’indirectement et de manière marginale. Ma mission consistait à mener une réflexion sur l’enseignement du berbère dans le secondaire, à élaborer des matériaux pédagogiques et surtout à constituer un pool d’enseignants de berbère capables d’intervenir dans ce même secondaire.

Ce que je peux dire au sujet des cours au lycée Lavoisier, c’est qu’on a confondu promesses électorales et décisions réglementaires. C’est Jean-François Copé qui en a parlé le premier dans le cadre de sa campagne aux élections régionales. Des candidatures spontanées semblent alors s’être manifestées ; à ma connaissance, aucune n’a été formellement retenue par le ministère de l’Education nationale. C’est en tout cas la conclusion que l’on peut tirer si l’on se réfère au texte mis en ligne en octobre 2004 sur votre propre site par celui qui aura été le plus bruyant de ces candidats. Lorsque j’ai pris mes fonctions, alors que l’année était déjà bien entamée, ce cours ne fonctionnait pas, même en janvier 2005 ! Je n’ai donc pris la place de personne. Pour honorer l’annonce qui en avait été faite par le porte-parole du gouvernement, le ministère m’a demandé si je voulais bien assurer ce cours. Cette demande n’émanait pas de moi. C’est pour rendre service aux élèves que j’ai assuré ce cours de manière bénévole, et la première séance, vous le savez, a eu lieu le 12 janvier 2005.

Oui, mais permettez-moi de revenir sur ce sujet, on dit de vous que vous n’êtes pas compétent pour enseigner le berbère…et que vous n’avez qu’« une agrégation de mathématiques ».

Chercher à déprécier une discipline aussi universelle que les mathématiques est ridicule. Pour parler ainsi, il faut être ignorant des rapports, apparus depuis les années trente du siècle dernier, que cette science entretient avec des disciplines des branches des sciences humaines comme l’anthropologie ou … la linguistique. A titre d’exemple, la notion même de phonème trouve sa meilleure définition dans un concept mathématique. Noam Chomsky, éminent linguiste s’il en est, est aussi mathématicien. A l’heure des équipes de recherches interdisciplinaires, de la traduction automatique et des industries de la langue, vouloir déprécier les mathématiques relève de la mauvaise foi. C’est de surcroît dangereux. Cela l’est particulièrement chez quelqu’un qui a pour rôle la formation de futurs chercheurs aux Langues orientales. Il ne s’agit que d’un réflexe conservateur visant à protéger des privilèges. Cela est digne des « douctours » et autres « oustads », titres dont la résonance cherche à dissimuler la vacuité du savoir. De plus, je n’ai pas été recruté comme enseignant de berbère, mais comme chargé de mission pour mettre en place un enseignement, et si ma candidature a été retenue, c’est qu’on l’a jugée bonne, en raison notamment de mon expérience au sein du ministère.

Oui, mais vous avez enseigné à Lavoisier…Cela vous a-t-il touché que l’on vous attaque sous cet angle ?

Sincèrement, non. Mohia et Mammeri n’ont pas échappé aux critiques émanant de ce héraut de la culture berbère. Voyez-vous, je suis en bonne compagnie ! Dans cette campagne calomnieuse manifestement fondée sur la jalousie et indigne d’un universitaire, si la carrière et le lobbying sont au premier rang, l’intérêt de la langue berbère ou celui des lycéens était totalement absents. Pire, ces derniers ont été pris en otages !

Je ne peux pas oublier que celui qui plastronne aujourd’hui en jouant à l’opposant radical depuis Paris restait prudemment calfeutré dans son appartement d’Alger lorsque nous manifestions sous ses fenêtres, Place du 1er mai au printemps 1980.

Votre itinéraire est atypique. Où est le lien entre les mathématiques et le berbère ?

Ce profil qui semble aujourd’hui atypique est le lot d’une génération. Mohia, Ramdane Achab, Mohand Laïhem, Arezki Naït Abdellah et beaucoup d’autres, ont fait des études de mathématiques tout en s’investissant dans les études berbères de manière désintéressée. Avec Arezki Naït Abdallah nous avions rédigé un polycopié des notes de conférences que Lionel Galand donnait à l’Ecole pratique des Hautes études. Plus tard, avec Mohand Laïhem et Ramdane Achab, nous avions réalisé un travail de néologie portant sur la terminologie mathématique. Ce qui m’amènera à publier un livre de mathématiques en berbère. Ceci pour l’aspect atypique de mon parcours. Mais en disant cela, je ne voudrais pas laisser croire que seuls les étudiants en mathématiques s’intéressaient à notre langue. Dans les publications comme le Bulletin d’études berbères de Vincennes dirigé par Mbarek Redjala ou, plus tard, Tafsut, nous attachions une importance particulière à la production en langue berbère.

Oublions un peu cette polémique, je voudrais m’adresser aux jeunes générations et porter témoignage de l’esprit qui nous animait.

Mon amour de la langue berbère me vient de mes parents. Comme pour la plupart d’entre nous, cette langue m’a été transmise avec le lait maternel. Je dois l’attrait pour la belle langue à mon père. C’est auprès de lui que j’ai écouté les premiers poèmes de Yusef U Qasi et de Ccix Muhend ; il chantait des nuits entières des chants traditionnels, en particulier ceux de Hadj Saïd d’Alma Gectum. Un de ces chants a été communiqué par mon frère Ramdane à Taos Amrouche qui l’a repris dans un de ses albums.

Au tout début des années 70, sensibilisé par les cours que j’avais suivis chez Mammeri, j’ai battu la campagne kabyle, magnétophone à la main. Je transmis à Mouloud Mammeri le fruit de ma récolte qui préparait son fameux recueil de « poèmes kabyles anciens ». La lettre, en kabyle, que je lui écrivis fut publiée par Boussad Ben Belkacem dans le bulletin d’études berbères de Vincennes. Jamais les études ardues de mathématiques que je menais ne m’ont détourné de cette culture avec laquelle j’entretenais un rapport existentiel.

A l’instar de mes camarades, je voyais bien que ce travail resterait lettre morte s’il ne s’accompagnait d’un travail militant actif et désintéressé. Face aux moyens considérables mis en branle par le pouvoir en place pour faire disparaître notre culture, nous avions conscience que nous pouvions être « les derniers des Mohicans ».

Si des considérations personnelles avaient pris le pas sur l’engagement désintéressé, 1980 n’aurait pas vu le jour. Les carrières étaient sacrifiées et, à la vérité, nous n’y songions même pas.

Si nous travaillions dur pour acquérir les diplômes les plus prestigieux dans les disciplines les mieux considérées, ce n’était pas pour écraser nos compatriotes du haut de nos titres, mais pour crédibiliser notre engagement en faveur de notre culture.

Songez que l’admirable adaptation en kabyle de l’exception et la règle réalisée par Mohia sous le titre de « Llem ik ddu d udar ik » était une publication anonyme ! Cette oeuvre qui restera aux générations futures fut publiée sans le nom de son auteur.

Quelle conclusion tirez-vous de la décision du ministère de supprimer la mission berbère ?

C’est d’abord une décision injuste envers les citoyens français berbérophones et en premier lieu les jeunes lycéens. Il est évident pour tous que s’il était agi d’une autre discipline, le ministère n’aurait pas agi de la sorte.

Pour ce qui est de ma situation personnelle, je suis titulaire d’un poste que j’aurais retrouvé de toutes façons au terme de cette mission. A mes yeux, ce qui était important, c’était d’introduire le berbère dans le secondaire. Cela n’a pas été simple, pourtant le ministère avait fini par accepter de tenter l’expérience. Mais aussitôt annoncé, cet acquis a été combattu par qui vous savez. Les lycéens pourront lui dire … merci.

J’espère seulement que cette page noire, qui laissera des traces, marque la fin du délitement de notre conscience collective qui rend possible de tels agissements. Sans cette conscience fondée sur des repères sains, les deux millions de citoyens que nous sommes ne pèseront pas.

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