23 juin 2017

Dangers de la solitude

Pour ce qui est de nos deux amis, il faut prendre à l’égard de chacun une route différente : dans l’un, il faut corriger le caractère ; dans l’autre, il faut le rompre. Avec celui-ci, liberté entière ; je ne suis pas son ami, si je ne le heurte pas.- Quoi ! tenir en tutelle un pupille de quarante ans ! mais à cet âge l’âme n’est ni souple ni maniable ; on ne peut la façonner de nouveau, on ne façonne que ce qui est tendre. – Je ne sais si je dois réussir ; toujours aimé-je mieux manquer de succès que de zèle. On peut espérer guérir le mal le plus opiniâtre, en combattant l’intempérance du malade, en le forçant de suivre ou de souffrir un régime qui lui déplaît. Je n’ai pas non plus grande confiance en l’autre ; seulement, jusqu’ici il rougit de mal faire. Cette honte, il faut l’entretenir ; tant qu’elle lui restera, elle sera d’un heureux augure pour son salut. Avec ce vétéran, les ménagements sont nécessaires ; il ne faut pas qu’il désespère de lui ; et, pour l’attaquer, pas de moment plus favorable que celui où son naturel repose, où il parait corrigé.

Ces intervalles de réforme en imposent aux autres, mais ils ne me trompent pas ; je m’attends à voir ses vices revenir avec aggravation ; ils dorment, mais ne sont pas détruits. Je consacrerai quelque temps à sa guérison ; l’expérience me dira si son mal est incurable ou non. Pour vous, gardez toujours cette courageuse attitude ; réduisez tout ce luxe ; de ce que nous possédons, rien ne nous est nécessaire. Rentrons sous les lois de la nature ; nous voilà riches, nos besoins ne coûtent rien ou peu de chose. Du pain et de l’eau, tel est le voeu de la nature ; on est toujours assez riche pour y satisfaire.

« Borner là ses désirs, c’est le disputer en bonheur à Jupiter lui-même, » comme le dit Épicure, dont je confie un mot à cette lettre. « En tout, dit-il, agissez comme si vous étiez sous les yeux d’Épicure. » Il est utile, sans contredit, de s’imposer un gardien, un modèle à suivre, un témoin de ses plus secrètes pensées. Peut-être même est-il plus beau de vivre comme continuellement en présence d’un homme de bien, mais c’est assez déjà de vivre sous les yeux d’un spectateur quel qu’il soit. La solitude est conseillère de tout mal. Quand vous serez assez avancé pour savoir vous respecter vous-même, vous pourrez congédier votre précepteur ; jusque-là, couvrez-vous de l’autorité d’autrui. Prenez ou Caton, ou Scipion, ou Lélius, ou quelqu’un de ces hommes vertueux, dont l’aspect fait rentrer le méchant dans le devoir ; mais songez à vous rendre tel que vous n’osiez pécher en votre présence. Quand vous en serez là, et que vous commencerez à vous honorer vous-même, je vous abandonnerai à votre conduite, suivant le conseil du même Épicure : « Le moment de rentrer en soi-même, c’est quand on est forcé de se mêler à la foule. »

Il ne faut pas que vous ressembliez à cette multitude. Du moment où vous pouvez sans risque vous retirer en vous-même, regardez les autres . pas un qui ne fût mieux avec autrui qu’avec soi-même. Oui, « c’est au milieu de la foule que vous devez rentrer en vous-même, » si vous êtes vertueux, modéré, sans passion ; sinon, cherchez dans la foule un asile contre vous-même : seul, vous êtes trop près d’un méchant.

Sénèque, Lettres à Lucillius. Lettre XXV.

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