29 juin 2017

De la police, de la force et de l’ordre…

Pour une première dans les annales de la jeune histoire de ce pays, la police algérienne s’est singularisée par une marche, une grève et pour couronner le tout, un sit-in devant la présidence de la république même. C’est que la démarche, s’agissant d’un corps constitué, est en soi annonciatrice d’une déliquescence proche et même d’une faillite inéluctable d’un État réduit au rôle de distributeur de rente. Loin de susciter de sympathiques soutiens, cette marche « bleue » plus qu’elle n’inquiète, elle révèle qu’en cinquante ans d’indépendance, l’image de la police demeure dans l’imaginaire populaire, difficilement dissociable de la Hogra comme aux temps des colons. Quant aux militants de la démocratie et des droits humains, la perception qu’ils se font de ces « forces de l’ordre » indistinctement de la couleur de l’uniforme, serait de toute évidence plus « charnelle » en cause les stigmates indélébiles que même l’éphémère processus d’ouverture démocratique n’a pu suturer.

Aussi, il n’importe pas ici de définir l’ordre ni d’en cerner les attributs indispensables sans lesquels aucun équilibre même précaire n’est possible pour arbitrer les velléités tyranniques des dépositaires de l’autorité d’une part, et de l’autre l’indigente et perpétuelle quête d’équité des sujets-citoyens de la république. « Les forces de l’ordre » oui, mais quelles forces et pour quel ordre ? N’est-il pas plus indiqué de convoquer sans attendre Jean-Jacques Rousseau « himself », seul à même d’éclairer notre présent et de dénouer cette expression composite qui porte en soi un brin d’antinomie. Son « Contrat social » en contient certes des postulats qu’aucune vérité historique ne sous-tend cela ne lui enlève en rien le mérite d’avoir jeté définitivement les soubassements idéologiques de l’état moderne. Si bien que pour le contexte de l’époque, il traduit la quête d’un « nouvel ordre politique » d’une bourgeoisie naissante décidée à en finir avec le pouvoir personnel des monarchies oppressantes et cette quête servira de catalyseur pour mettre en branle la révolution, française notamment.
Alors que dire de l’ordre politique algérien ? C’est qu’à l’instar des pays fraichement décolonisés, nous étions loin des approches consensuelles d’une constituante. Et faute d’hommes de la trempe de ABANE Ramdane ou de Ferhat ABBAS, pour ne citer qu’eux, les orientations totalitaires avaient vite fait de laminer définitivement les espoirs nés en juillet 1962 pour laisser place à une conception antédiluvienne de la pratique du pouvoir où le droit de « cuissage » chassait toute illusion d’un équilibre des forces entre les nouveaux maitres de céans et les sujets de seconde zone jetés en pâture au dur apprentissage de l’indépendance « politique ». Un demi-siècle après, force est de relever que les idéaux pour lesquels sont tombés nos valeureux martyrs sont aux antipodes des professions de foi des nouveaux régents. Aussi, même si les contingents de CRS ont créé un précédent unique en genre, cela ne doit en aucun cas nous éloigner de la nature du système politique algérien dont la seule constante notable est de subir un « bidouillage » en permanence.

Il reste cependant que partant du contexte explosif dans lequel cette manifestation intervient, elle doit susciter de vives inquiétudes de par des missions essentielles dévolues à ce corps de sécurité à savoir, la protection des personnes et des biens. S’en détourner, équivaudrait à un refus caractérisé de porter assistance à population en danger, les Mozabites de Berriane.

Faut-il y voir alors une nouvelle guerre au sommet de l’État ou entre clans par corps constitués interposés surtout que la démonstration de force s’est muée en rébellion avec la prise d’assaut de la présidence de la République deux jours durant ? Il est vrai qu’à une couleur de l’uniforme près et on aurait parlé de coup d’État. Possible ! Sauf que depuis les élections de 2014, cette guéguerre entre Présidence et état-major de l’armée ne fait plus recette.

Pourtant et comme pour anticiper cette actualité ubuesque, un homme assénait déjà depuis fort longtemps que le Pouvoir se préoccupait à armer les forces antiémeutes plutôt que les forces anti-terroristes. L’illustre personnage n’est autre que M’hamed YAZID, membre de la délégation algérienne aux Non-alignés de Bandung en 1955 et auquel échut l’honneur de lire à la tribune de l’ONU en 1957, la déclaration sur l’indépendance de l’Algérie écrite par Mouloud MAMMERI.

Alors pourquoi le pouvoir avait consenti un investissement colossal dans les forces de police plutôt que dans l’armée notamment depuis l’arrivée de Bouteflika en 1999 et pourquoi ce changement de cap ? Trois facteurs peuvent à priori l’expliquer ; D’abord le modèle Tunisien de BEN ALI homologué et estampillé « recevable » par les officines occidentales pour le moins complaisantes, un intelligent système policier lequel avait bien entendu tenté nos dirigeants. Ensuite le bilan désastreux en termes d’image de notre armée « populaire », dont les chiffres effarants de la décennie noire ont durablement mis à mal sa réputation. Cette armée qui se voulait l’héritière de la glorieuse ALN, s’est également compromise dans le massacre de triste mémoire d’octobre 1988 et celui perpétré en 2001 au moyen d’un arsenal de guerre par les forces combinées de gendarmerie et des forces spéciales de l’armée à l’encontre de 126 jeunes à mains nus.

Le troisième facteur tient des deals du pouvoir avec les groupes terroristes consacrés par la loi sur la concorde civile du 13/07/1999. Dès lors, la lutte contre le terrorisme ne mobilise plus l’Etat par une implication militaire mais ramené à sa seule « gestion politique ». Par ailleurs, le terrorisme résiduel qui s’est entre-temps installé en Kabylie, participe au plan de pacification de cette région frondeuse par l’hyper concentration de troupes militaires par les nombreux check-points dressés sur les routes à intervalles très rapprochés (parfois 300 mètres) ainsi que par les cantonnements militaires installés au cœur même des maquis.

Et c’est au début des années 2000, période propice avec notamment un prix du baril de pétrole qui atteint des cimes, que ce redéploiement stratégique sera mis en œuvre tout en verrouillant définitivement les leviers de l’alternance et ce, alors que simultanément les maigres acquis démocratiques des réformes de HAMROUCHE seront peu à peu ramenés à la portion congrue.

Et c’est ainsi que des unités de police poussaient comme des champignons aux quatre coins du pays en un temps record, dotées de « célibatorium » et de cantines. Des recrutements par centaines de milliers, et cet accroissement des effectifs ne semble nullement souffrir de contraintes budgétaires comme lors des dernières manifestations contre le chômage à OUARGLA, et faute de débouchés économiques sérieux à offrir aux émeutiers, les préposés à la destinée nationale n’ont pas hésité à ouvrir grandes les portes de la police à un recrutement massif.

Pour couronner le tout, les éminences grises à la manœuvre et à la mise en scène ne lésinaient pas sur les moyens de faire de la police un véritable rempart voire, le garant de la pérennité de la caste aux commandes quitte à recourir à la suggestion collective pour imprimer dans le subconscient collectif l’omniscience et l’omnipotence de ces services. On s’en rappelle tous ces longilignes policiers encagoulés, les fameux « ninjas ». Et nous avons tous également en mémoire, la brutalité surjouée à l’excès et à dessein des policiers s’en prenant violemment aux manifestants n’épargnant ni femmes, ni personnes âgées y compris les journalistes dont un correspondant de la chaine France24, a été roué de coups de pieds « en direct », lors des épisodiques manifestations de 2011.

Cette mutation stratégique, il faut bien le reconnaitre, a survécu aux événements du « printemps arabe ». La consistance et la solidité de cette stratégie a été éprouvée et mesurée avec succès lors de ce test grandeur nature où parfois les tuniques bleus des policiers sont souvent en nombre disproportionnées face aux manifestants. L’Algérie peut dès lors se féliciter avec le précieux concours de la rente pétrolière, d’être un Etat policier avec un ratio à faire rougir la défunte Tunisie de BEN-ALI.
C’est pourquoi notre regretté diplomate ne pouvait pas ignorer que la principale préoccupation de la caste aux commandes du pays était la pérennité du système en place bâti sur la rente et le clientélisme.

Mais à ce jeu perfide, le pouvoir en vient maintenant à se bruler les ailes. Après le jeu trouble des gendarmes dans les événements de GHARDAIA avec les fortes présomptions de parti-pris, c’est l’image biaisée et caricaturale de la police qui se verra écorchée dans une vidéo mettant en jeu des policiers en flagrant délit de pillage des magasins appartenant aux Mozabites.

Ironie de l’histoire ou énième manipulation, c’est en Kabylie que des policiers feront montre d’un déferlement de haine comme jamais observé. Bien entendu le huis clos a été encore une fois déjoué grâce à une autre vidéo qui a fait le tour de la toile. Et face à ces charges irréfragables, le pouvoir alterne les « mesurettes » de suspension, les pseudos-enquêtes de ses services et surtout l’acharnement contre ceux qui ont osé montrer la face hideuse de cet instrument au service de « l’ordre ».

Pourtant notre police était bien partie pour un bilan au-delà des attentes du pouvoir. Le 4e mandat de la honte, on le doit bien pour l’essentiel à ces contingents de policiers, les jeux de rôles aussi, comme les faux paisibles citoyens qui défendaient leur quartier face aux hordes étrangères au « microcosme algérois » qui souhaiteraient « démocratiser » le pays.

Mais in fine, cet atypique « ordre Algérien » saura se tirer d’affaire pour faire jouer encore le matelas de devises face aux fortes exigences qui ont ponctué cette démonstration de force des policiers. Mais pour une fois, la faillite de notre modèle n’était pas loin et tant pis s’il s’exporte très bien. Aux dernières nouvelles, c’est l’Égypte de Al-SISSI qui marche déjà sur notre modèle.

Salim FRAOUCEN

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