Découverte de Kateb Yacine

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Témoignage d’un ancien militant du mouvement berbère.

Suite de la communication de H. Sadi au colloque « Kateb Yacine, un homme de parole* »

À cette époque, Kateb Yacine était loin. Il passait pour un écrivain difficile que très peu d’entre nous avaient lu. [1] Nous ignorions tout de ses déclarations à Afrique Action et Jeune Afrique où, dès le début des années soixante, il prenait la défense des langues populaires. Les plus initiés parmi nous avaient entendu parler des Chants berbères de Kabylie de Marguerite Taos Amrouche. Les écrits de Kateb Yacine, publiés sur des supports divers (presse, pochettes des disques de Marguerite Taos Amrouche, …), nous n’en prîmes connaissance que plus tard, à l’université d’Alger, où un groupe d’élèves issu du lycée de Tizi-Ouzou créa le Cercle de culture berbère en 1968 dans la Cité universitaire de Ben Aknoun. La relative liberté qui y régnait avait permis une telle initiative. L’animation « culturelle » de la cité était entre les mains d’un « Comité de gestion » qui échappait à la fois au contrôle du parti unique, le FLN, et du PAGS (Parti d’avant-garde socialiste), parti communiste algérien de l’époque semi clandestin qui avait adopté une position de « soutien critique » à Boumédiène. L’attitude de ce parti vis-à-vis de la question berbère était aussi injuste que caricaturale, c’est-à-dire dans la norme. Durant cette même année 1968, je me souviens avoir interrogé un dirigeant de l’UNEA [2] sur la position de cette organisation au sujet du problème berbère. Un instant déstabilisé par ma question, il entreprit ensuite de m’expliquer que je devais me méfier des manœuvres de la bourgeoisie qui reprenait le vieux discours développé autrefois par le colonialisme dans le seul but de diviser la classe ouvrière. Se revendiquer Berbère était donc éminemment réactionnaire. Non familier du discours marxiste dont j’ignorais tout, je ne compris qu’après coup son propos que je m’étais fait « traduire ». [3]. De cet échange, j’avais cependant retenu qu’il fallait se méfier de l’UNEA et s’informer sur cette bourgeoisie favorable au Berbère. Moi dont le père gagnait 300 dinars par mois comme ouvrier cantonnier !… Sans doute étais-je parmi ceux dont la culture politique – et même la culture tout court – laissait le plus à désirer, mais je ne crois pas avoir été le seul dans cette situation. Et si nous étions attachés à notre identité berbère et que nous vivions dans notre chair son oppression, nous étions idéologiquement démunis face aux attaques de la vulgate marxiste, voire face au FLN qui se drapait dans un nationalisme ombrageux.

Notre attachement à une identité illégale nous rendait suspects et nous nous vivions comme tels. Dans le fonctionnement de notre Cercle de culture berbère, nous prenions des airs de conspiration pour organiser la moindre manifestation. Nous découvrîmes les positions de Kateb Yacine à travers ce qu’il avait écrit sur les pochettes des disques de Marguerite Taos Amrouche et, surtout, dans sa préface au livre de la mère de Taos, Fadhma Ath Mansour Amrouche, Histoire de ma vie où nous lisions ce passage :

« Le livre de Fadhma porte l’appel de la tribu, une tribu comme la mienne, la nôtre, devrais-je dire, une tribu plurielle et pourtant singulière, exposée à tous les courants et cependant irréductible, où s’affrontent sans cesse l’Orient et l’Occident, l’Algérie et la France, la Croix et le Croissant, l’Arabe et le Berbère, la montagne et le Sahara, le Maghreb et l’Afrique, et bien d’autres choses encore : la tribu de Rimbaud et de Si Mohand ou M’hand, d’Hannibal, d’Ibn Khaldoun et de Saint Augustin, un arbre de Jouvence inconnu des civilisés, piètres connaisseurs de tout acabit qui se sont tous piqués à cette figue de Barbarie, la famille Amrouche.  »

Et voilà que brusquement, sous la plume de ce lointain écrivain que nous ne connaissions pas, nos siècles d’histoire comprimée sous une chape de plomb jaillirent à la lumière et l’imposture qui nous écrasait mise à nue. Quelle libération ! Quelle bouffée d’oxygène ! Pour apprécier le sentiment de délivrance que nous insufflaient ces mots, il faut replonger dans l’époque. Au printemps 1969, Marguerite Taos Amrouche [4] s’était rendue à Alger pour proposer sa participation au festival panafricain programmé pour juillet de la même année. Boumédiène, qui aspirait à devenir le leader phare du tiers-monde, cherchait à se donner l’image de porte-drapeau des « damnés de la terre ». À grands frais, Alger, paré pour être la vitrine des cultures brimées par tous les impérialismes, recevait en grandes pompes les artistes africains, les mouvements de libération, y compris les Black Panthers américains. Mais la brochure officielle du festival qui vantait la diversité et la richesse de la culture africaine ignorait jusqu’au mot berbère. L’Algérie de Boumédiène, qui délivrait en signe de fraternelle générosité un passeport algérien à l’artiste icône du festival, Myriam Makeba, fermait la porte à Marguerite Taos Amrouche à qui fut refusée la participation au festival panafricain d’Alger. Elle, qui avait été reçue par le président Senghor lorsqu’elle s’était produite au festival mondial des arts nègres de Dakar en 1966 ! Certes, Taos fut également reçue à Alger, en privé, dans les cabinets ministériels, mais Malek Haddad, alors responsable de la culture au ministère de l’Information, avait évité de la rencontrer et toute manifestation publique lui fut interdite. Le climat était tendu dans la grande salle de cinéma de la Cité, bondée d’étudiants, où elle a donné la conférence à laquelle notre Cercle de culture berbère de Ben Aknoun l’avait invitée. Taos y a vigoureusement dénoncé l’ostracisme qui la frappait, « moi qui, disait-elle, ai les deux pieds enracinés dans la terre algérienne : un pied en Grande Kabylie, à Tizi Hibel, par ma mère, et l’autre en Petite Kabylie, à Ighil Ali, par mon père  ». Dans les échanges qu’elle a eus avec les officiels, Taos a dit avoir pu mesurer combien « le mot berbère [était] chargé d’électricité à Alger ».

Car, si le film à la gloire du Festival commandé au réalisateur américain William Klein proclamait avec emphase que « la culture africaine sera révolutionnaire ou ne sera pas », en revanche, à l’intérieur du pays, la devise n’avait pas changé : ce qui n’est pas arabo-islamique ne sera pas. On tolérait les chrétiens pourvu qu’ils ne fussent pas de chez nous et on acceptait les cultures différentes de l’arabe à condition qu’elles ne fussent pas berbères. Or, Marguerite Taos Amrouche cumulait les handicaps : chrétienne par nom, Berbère par ses chants. C’est à l’aune de ces événements qui consacraient le bannissement du berbère, langue et identité réunies, que l’on peut mesurer la sincérité et le courage de Kateb quand il s’écrie, toujours dans la préface au livre de Fadhma :


« Et qu’on ne vienne pas me dire : Fadhma était chrétienne ! Une vraie patrie se doit d’être jalouse de ses enfants, et d’abord de ceux qui, toujours exilés, n’ont jamais cessé de vivre pour elle ».
Et il ajoute : « Je te salue, Fadhma, jeune fille de ma tribu ».

 

Elle n’était pas facile à assumer, la parenté avec cette « figue de Barbarie » qu’était la famille Amrouche et que Kateb a revendiquée si fort. Au début des années 70, à l’approche du dixième anniversaire de l’Indépendance de l’Algérie, je me souviens d’avoir assisté dans un café du quartier latin de Paris à une conversation entre Taos Amrouche et Mouloud Mammeri. La première avait sollicité du second un témoignage sur l’engagement de son frère Jean Amrouche en faveur de l’Indépendance de l’Algérie. Visiblement marquée par la blessure encore vive due au refus essuyé en 1969, Taos exprimait son indignation de « l’ingratitude » du gouvernement algérien à l’égard de son frère : « Tu le sais, toi, Mouloud, tout ce que Jean a fait pour l’Algérie ! » implorait-elle. Peut-être parce qu’il jugeait prématuré ou maladroit un tel témoignage s’il émanait de sa part, lui-même n’étant pas en odeur de sainteté dans les sphères arabisantes du pouvoir, Mouloud Mammeri s’abstint de le produire et s’en explique dans une lettre adressée à Taos. Il faut croire que ce n’était pas simple d’afficher en public une quelconque proximité avec Jean Amrouche que Mammeri tenait pourtant en haute estime.

En ces temps difficiles pour la famille Amrouche, Taos a dit combien le témoignage de Kateb, l’hommage rendu à Fadhma par un enfant de sa terre natale, a réchauffé le cœur de sa mère juste avant qu’elle s’éteigne en juillet 1967 en Bretagne. Et avec le cœur de Fadhma, ces mots « brûlant de générosité  », pour reprendre une expression de Tahar Djaout, avaient également réchauffé tous les cœurs des enfants de la terre d’Algérie orphelins de leur nom. Car il n’y avait pas que la vielle dame Amrouche à être brimée dans son être loin de sa terre natale. À l’autre bout de la chaîne de la vie, des jeunes collégiens, à l’intérieur même du pays, disparaissaient, enlevés par les « services » du seul fait qu’ils détenaient un alphabet berbère ancien. Comme ceux-là auraient vibré aux accents du chant de Kateb ! Tel ce fragment de poème où le poète évoque la terre algérienne qu’il nomme Amazigh !

Amazigh, Amazigh
Tes ennemis sont nombreux
Innombrables tes envahisseurs
Amazigh, Amazigh
Ton seul nom leur fait peur
Et c’est pourquoi ils l’ont proscrit
Et c’est pourquoi je le proclame

Hend Sadi

A suivre…

* organisé le 12 décembre 2009 à Paris par l’ACB

Notes

[1Kateb évoque, dans un entretien accordé à Tassadit Yacine en 1987, ses premiers contacts avec des berbères autres que chaouis, d’abord dans un village de Kabylie, puis en émigration en 1948 : « j’ai vu, dit-il, ceux qui avaient eu maille à partir avec le Parti parce qu’ils étaient berbéristes. » in Awal n°9, « Spécial Kateb Yacine », 1992 pp. 57-68

[2(Union nationale des étudiants algériens proche du PAGS)

[3(Mon cursus scolaire amputé du cycle primaire m’avait doté d’une maîtrise du français très approximative et je n’ai dû ma progression dans les études qu’aux mathématiques)

[4Marie-Louise Taos Amrouche, dont c’était le nom à l’état civil, choisit Marguerite Taos Amrouche comme nom d’artiste, sous lequel seront éditées ses œuvres, en hommage à sa mère qui se prénommait Marguerite Fadhma. À la fin de sa vie, ses dernières publications paraissent sous le nom de Taos Amrouche.

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