29 juin 2017

Des craintes de l’avenir et de la mort

Un ennemi furieux vous intente un procès dont l’issue vous inquiète ; et vous attendez de moi quelque exhortation à compter sur l’avenir, à ouvrir votre âme aux charmes de l’espérance. Vous voulez que je dise : A quoi bon courir au-devant du malheur et anticiper ses misères ? Elles viendront assez tôt, quand il faudra les souffrir ; et à quoi bon, par la crainte de l’avenir, empoisonner le présent ? Certes, il y a de la folie, parce que l’on doit être malheureux un jour, à l’être dès aujourd’hui ; mais c’est par une autre route que je veux vous conduire à la sécurité.

Voulez-vous déposer toute inquiétude, regardez vos alarmes comme près de se réaliser. Mesurez dans toute son étendue le malheur qui vous menace, et réglez vos craintes sur le résultat ; vous verrez qu’ils sont ou de peu d’importance ou de peu de durée, ces maux que vous redoutez. Et vous n’aurez pas loin à chercher, pour réunir une foule d’exemples propres à vous enhardir ; tout siècle en a produit.

Sur quelque époque de notre histoire que vous jetiez les yeux, au dedans comme au dehors, vous trouverez des grands hommes créés par la philosophie ou par l’enthousiasme. Est-il rien de plus pénible que d’être condamné à la prison, à l’exil ? rien de plus terrible que le supplice du feu, que la peine de mort ? Eh bien ! prenez à part chacun de ces maux, et opposez-lui tous ceux qui l’ont bravé ; la peine sera de les choisir, et non de les chercher. La condamnation de Rutilius ne lui causa d’autre chagrin que celui de voir un jugement injuste. Métellus supporta l’exil avec fermeté, Rutilius avec joie ; le premier accorda son retour à la république ; Rutilius refusa le sien à Sylla, auquel, à cette époque, on ne refusait pas. Socrate disserta dans sa prison ; sa fuite était assurée ; il refusa de sortir, et resta, pour enlever aux hommes la crainte des deux maux les plus redoutés, la prison et la mort. Mucius posa sa main sur un brasier ardent. Il est cruel d’être brûlé ; mais qu’il l’est plus encore de se brûler soi-même ! Voilà donc un homme étranger à toute instruction, qui n’a pas appris par théorie à vaincre la mort et la douleur ; le voilà qui, sans autre inspiration qu’un courage guerrier, venge sur lui-même l’inutilité de ses efforts. Sa main découle goutte à goutte sur le brasier ennemi ; il la regarde froidement ; ses chairs fondues laissent ses os à découvert : il ne la retire pas ; c’est l’ennemi qui lui enlève le brasier.

0 Mucius ! ce camp pouvait te voir plus heureux, mais non plus intrépide. Et jugez combien le courage est plus ardent à voler au-devant des supplices que la cruauté à les ordonner. Porsenna pardonne plus volontiers à Mucius de l’avoir voulu tuer, que Mucius ne se pardonne de n’avoir pu tuer Porsenna.

Lieux communs, direz-vous, dont on amuse les écoles ! Bientôt, quand nous en serons au mépris de la mort, vous nous citerez Caton. – Et pourquoi pas ? Qui m’empêche de le peindre, à cette nuit dernière, un Platon dans les mains, un poignard sous son chevet : deux ressources qu’il s’était ménagées dans ce moment critique, ici la volonté, là le moyen de mourir.

Après avoir réglé, autant qu’elles pouvaient l’être, les affaires d’un parti expirant et ruiné il fallait ôter au vainqueur ou le pouvoir de faire périr Caton, ou la gloire de lui pardonner ; il tire ce fer qu’il avait, jusqu’à ce jour, gardé pur de sang humain : «  Non, non, Fortune, dit-il, tu n’as rien gagné à repousser tous mes efforts. Si j’ai combattu jusqu’ici, c’était pour la liberté de mon pays, et non pour la mienne. Ce que j’ai voulu si opiniâtrement, ce n’était pas de vivre libre, mais parmi des hommes libres. Maintenant que le salut du monde est désespéré, assurons celui de Caton. » Il dit, et se porte le coup mortel. Les médecins bandent sa blessure ; il a perdu de son sang, perdu de ses forces, mais rien de son courage. Furieux, non plus contre César, mais contre lui-même, il plonge ses mains désarmées dans sa plaie, et sa grande âme, cette fière ennemie du pouvoir tyrannique, il la fait sortir, ou plutôt il la chasse.

Si j’accumule ces exemples, ce n’est pas pour exercer mon esprit, mais pour vous encourager contre les maux en apparence les plus redoutables. Ma tâche est facile : il suffit de vous montrer que les grands courages ne sont pas les seuls à mépriser ce moment du dernier soupir, et que parfois des hommes, lâches pour tout le reste, ont trouvé, pour mourir, l’héroïsme des plus intrépides.

Tel fut Scipion, le beau-père de Pompée. Rejeté sur l’Afrique par les vents contraires, et près de tomber au pouvoir de l’ennemi, il se perce de son épée, et, comme on demandait où était le général : « Le général, dit-il, est en sûreté. » Parole qui l’égala à ses ancêtres, et ne laissa point interrompre la gloire prédestinée aux Scipions en Afrique. II était beau de triompher de Carthage : il le fut plus encore de triompher de la mort. « Le général est en sûreté  ! » Un général, le général de Caton, devait-il mourir autrement ?

Et sans remonter à nos annales, sans rassembler dans chaque âge les exemples si nombreux de ceux qui ont méprisé la mort, jetez les yeux sur notre siècle, sur ce siècle accusé par nous de mollesse et de dissolution. Combien de personnes de tout rang, de toute fortune, de tout âge, ont, par le trépas, mis un terme à leurs maux ! Croyez-moi, Lucilius, la mort n’est point à craindre ; loin de là, nous lui devons le plus grand des biens. Ne vous alarmez donc pas des menaces d’un ennemi ; vous pouvez, je le sais, être fort de votre conscience ; mais comme une foule de considérations étrangères influent sur les jugements, tout en comptant sur l’équité, soyez prêt à l’injustice.

N’oubliez pas surtout d’ôter aux choses leur appareil, d’en pénétrer le fond ; vous verrez qu’elles n’ont rien de terrible que la terreur qu’elles inspirent. Ce qui arrive aux petits enfants, nous arrive à nous, grands enfants que nous sommes : comme eux, nous avons peur de nos amis, de nos connaissances, de nos camarades, quand nous les voyons masqués. Mais ce n’est pas aux hommes seulement, c’est encore aux choses qu’il faut ôter le masque, et rendre leur forme naturelle. Pourquoi ces glaives, ces feux, cette horde de bourreaux qui frémit autour de toi ? Écarte cet attirail qui te cache, et te rend l’effroi des faibles. Tu es la mort ; mon esclave, ma servante te bravaient hier. Quoi ? encore tes fouets ! tes chevalets ! encore ces appareils à torturer chaque membre, ces instruments à disséquer un homme en détail ! Laisse là ces épouvantails ; fais taire ces gémissements, ces cris aigus, ces accents entrecoupés qu’arrachent les tourments. Tout cela n’est que la douleur ; ce goutteux la méprise ; ce voluptueux épuisé la supporte au sein des plaisirs ; cette jeune femme lui résiste dans les souffrances de l’enfantement. Elle est légère, si je puis la supporter ; courte, si je ne le puis.

Méditez ces paroles ; vous les avez souvent entendues, souvent répétées ; prouvez parles effets que vous ne les avez ni entendues ni répétées en vain. Rien de si honteux, et c’est le reproche qu’on nous fait, que d’être philosophes par le langage, et non par les actions. Mais quoi ! savez-vous d’aujourd’hui que vous êtes menacé de la mort, de l’exil, de la douleur ? C’est pour les souffrir que vous êtes né. Croyons que tout ce qui est possible, ne manquera pas d’arriver. Ces règles que je vous trace, je sais que vous les avez suivies ; ce que je vous recommande maintenant, c’est de ne pas abandonner votre âme à ces inquiétudes ; elles en émousseraient la vigueur, elles lui ôteraient la force nécessaire pour se relever. Sacrifiez votre intérêt personnel à l’intérêt général ; dites : J’ai un corps fragile et mortel ; il n’a pas seulement à souffrir de l’injustice et de la tyrannie ; pour lui, le plaisir même se change en douleur.

La bonne chère est suivie d’indigestion ; l’ivresse, de la torpeur et du tremblement des nerfs ; la débauche, de douleurs cruelles dans les pieds, les mains, dans toutes les articulations. Je serai pauvre ? je serai du plus grand nombre. Exilé ? le lieu de mon exil sera pour moi la patrie. Enchainé ? à votre avis, suis-je donc libre à présent ? La nature y a mis bon ordre en me courbant sous le joug du corps. Je mourrai ? partant je ne serai plus sujet ni aux maladies, ni à la prison, ni à la mort.

Je ne suis pas assez simple pour redire à cette occasion l’éternel refrain d’Épicure, que la crainte des enfers est une crainte chimérique ; qu’il n’y a pas d’Ixion qui tourne sur sa roue, de Sisyphe dont les épaules fassent remonter un rocher, de misérable dont les entrailles puissent renaitre éternellement sous le bec qui les ronge. Qui est assez enfant aujourd’hui pour craindre et Cerbère, et les sombres rivages, et cet assemblage d’ossements décharnés dont on pare les larves ? La mort anéantit l’homme ou le délivre. Délivrés, le meilleur de nous-mêmes nous reste ; notre fardeau nous a quittés ; anéantis, rien ne nous reste ; biens et maux, tout a disparu.

Permettez-moi de citer ici un de vos vers ; mais songez, je vous en préviens, que vous l’avez fait pour vous-même aussi bien que pour les autres. S’il est honteux de parler autrement qu’on ne pense, il est plus honteux encore d’écrire contre sa conscience. Vous développiez cette pensée si vraie : nous ne tombons pas tout d’un coup dans la mort, nous y avançons pas à pas. Nous mourons chaque jour ; chaque jour nous enlève une partie de notre existence, et, plus nos années s’accroissent, plus notre vie décroît. L’enfance nous échappe, puis l’adolescence, puis la jeunesse ; tout le temps passé jusqu’à ce jour est perdu pour nous, et même ce jour présent, nous le partageons avec la mort. Ce n’est pas la dernière goutte écoulée qui vide une clepsydre, ce sont toutes celles qui l’ont précédée : ainsi notre heure dernière ne fait pas à elle seule la mort, mais seule elle la consomme. Alors nous arrivons au terme, mais nous y marchions depuis longtemps. Après avoir développé cette pensée avec votre éloquence habituelle, toujours élevée, mais jamais plus entraînante que lorsqu’elle exprime la vérité, vous ajoutiez : « Il est plus d’un trépas, mais le dernier emporte. » Lisez vos écrits plutôt que ma lettre ; ils vous prouveront que cette mort si redoutée est la dernière, et non pas la seule.

Mais je vous vois chercher des yeux si ma lettre contient quelque pensée généreuse, quelque précepte salutaire. Voici des maximes qui se rapportent au sujet que nous venons de traiter. Épicure ne blâme pas moins ceux qui désirent la mort que ceux qui la craignent : « Quelle folie, dit-il, de courir à la mort par dégoût de la vie, quand c’est votre genre de vie qui vous force à courir au trépas ! » Et ailleurs : « Quoi de plus ridicule que d’invoquer la mort, quand c’est la crainte de la mort qui empoisonne votre vie  ! » Vous pouvez y joindre ce mot marqué du même cachet : « Telle est l’imprudence des hommes, que dis-je ? telle est leur folie, que parfois la crainte de mourir les pousse vers la mort. »

Chacune de ces pensées, quelle que soit celle que vous méditiez, enhardira votre âme à souffrir ou la mort ou la vie. En effet nous devons également apprendre à ne pas trop aimer ni trop haïr la vie. Lors même que la raison nous prescrit d’y mettre fin, il ne faut pas se jeter dans la mort en furieux et avec précipitation. L’homme courageux, le sage ne fuit pas de la vie ; il en sort. Avant tout, préservons-nous d’une passion trop commune, la passion de mourir. Oui, Lucilius, la mort, comme les autres objets, peut inspirer un penchant déréglé, penchant qui domine souvent les âmes grandes et généreuses, souvent aussi les âmes faibles et pusillanimes : les unes méprisent la vie, les autres en sont accablées. Il en est que l’ennui prend de faire et de voir toujours les mêmes choses ; ils n’ont pas l’horreur, mais le dégoût de la vie, dégoût où mène la philosophie, quand elle dit : « Eh quoi ! Toujours la même chose ! toujours veiller ou dormir ! être rassasié ou avoir faim ! avoir froid ou avoir chaud ! Rien ne finit ; toujours le même cercle d’objets, tout fuit et se succède. Le jour succède à la nuit, la nuit au jour. L’été fait place à l’automne, l’automne fuit devant l’hiver, l’hiver lui-même est dépossédé par le printemps ; tout passe pour revenir. Rien de nouveau à faire, rien de nouveau à voir. » De cette uniformité naît quelquefois le dégoût ; et combien de gens regardent la vie comme une chose, sinon douloureuse du moins fort inutile !

Sénèque, Lettres à Lucilius, lettre XXIV.

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