21 avril 2017

De la modération dans les désirs

C’était chez nos pères un usage, observé encore de mon temps, d’ajouter au début d’une lettre : Si ta santé est bonne, je m’en réjouis ; pour moi, je me porte bien. A juste titre aussi nous disons, nous : Si tu pratiques la bonne philosophie, je m’en réjouis. C’est là en effet la vraie santé, sans laquelle notre âme est malade et le corps lui-même, si robuste qu’il soit, n’a que les forces d’un furieux ou d’un frénétique. Soigne donc par privilège ta santé de l’âme : que celle du corps vienne en second lieu ; et cette dernière te coûtera peu, si tu ne veux que te bien porter. Car il est absurde, cher Lucilius, et on ne peut plus messéant à un homme lettré, de tant s’occuper à exercer ses muscles, à épaissir son encolure, à fortifier ses flancs. Quand ta corpulence aurait pris le plus heureux accroissement, et tes muscles les plus belles saillies, tu n’égaleras jamais en vigueur et en poids les taureaux de nos sacrifices. Songe aussi qu’une trop lourde masse de chair étouffe l’esprit et entrave son agilité. Cela étant, il faut, autant qu’on peut, restreindre la sphère du corps et faire à l’âme la place plus large. Que d’inconvénients résultent de tant de soins donnés au corps ! D’abord des exercices dont le travail absorbe les esprits et rend l’homme incapable d’attention forte et d’études suivies ; ensuite une trop copieuse nourriture qui émousse la pensée. Puis des esclaves de la pire espèce que vous acceptez pour maîtres, des hommes qui partagent leur vie entre l’huile et le vin, dont la journée s’est passée à souhait, s’ils ont bien et dûment sué et, pour réparer le fluide perdu, multiplié ces rasades qui à jeun doivent pénétrer plus avant. Boire et suer, régime d’estomacs débilités.

II est des exercices courts et faciles qui déroidissent le corps sans trop distraire, et ménagent le temps, dont avant tout il faut tenir compte : la course, le balancement des mains chargées de quelque fardeau, le saut en hauteur ou bien en longueur, ou comme qui dirait la danse des prêtres saliens, ou plus trivialement le saut du foulon. Choisis lequel tu voudras de ces moyens : l’usage te le rendra facile. Mais quoi que tu fasses, reviens vite du corps à l’âme ; nuit et jour tu dois l’exercer, on l’entretient sans grande peine. Cet exercice, ni froid ni chaleur ne l’empêchent, ni même la vieillesse. Cultive ce fonds que le temps ne fait qu’améliorer. Non que je te prescrive d’être sans cesse courbé sur un livre ou sur des tablettes : il faut quelque relâche à l’âme, de manière toutefois à ne pas démonter ses ressorts, mais à les détendre.

La litière aussi donne au corps un ébranlement qui ne trouble point la pensée : elle permet de lire, de dicter, de parler, d’écouter, tous avantages que nous laisse même la promenade à pied. Ne dédaigne pas non plus la lecture à haute voix ; mais point de ces efforts d’organe qui montent toute l’échelle des tons pour baisser brusquement. Veux-tu même apprendre l’art de déclamer en marchant ?

Ouvre ta porte à ces gens auxquels la faim a fait inventer une science nouvelle : ils sauront régler ton allure, observeront le mouvement de tes lèvres et de tes mâchoires et pousseront la hardiesse aussi loin que ta patiente crédulité les laissera faire. Or voyons : faudra-t-il que tu débutes par crier et par développer toute la force de tes poumons ? Il est si naturel de ne s’échauffer que graduellement, que même ceux qui plaident prennent d’abord le ton ordinaire avant de passer aux éclats de voix. Aucun ne s’écrie dès l’exorde. A moi, concitoyens ! » Ainsi, selon l’idée, l’impulsion du moment, soutiens le pour, le contre d’une controverse ou plus animée ou plus lente, prenant aussi conseil de tes poumons et de ta voix. Toujours mesurée, quand tu veux la recueillir et la rappeler, qu’elle descende et ne tombe pas ; qu’elle garde le diapason de l’âme sa régulatrice et ne s’emporte pas, à l’ignorante et rustique manie de vociférer. Ce n’est pas d’exercer la voix qu’il s’agit, mais de s’exercer par elle.

Grâce à moi te voilà hors d’un grave embarras : un petit cadeau, un présent d’ami va s’ajouter à ce service. Toute cette sentence remarquable : « La vie de l’insensé n’est qu’ingratitude, qu’anxiété, qu’élancement vers l’avenir. » – « Qui a dit cela ? » Le même que ci-devant. Or de quelle vie parle-t-il, selon toi ; de quel insensé ? de Baba ? d’lsion ? Non ; il parle de nous, que d’aveugles désirs précipitent vers ce qui doit nous nuire, ou du moins ne nous rassasier jamais ; de nous qui, si nous pouvions l’être, serions satisfaits dès longtemps ; de nous qui ne songeons pas combien il est doux de ne rien demander, combien il est beau de dire : « J’ai assez, je n’attends rien de la Fortune. »
Ressouviens-toi mainte fois, cher Lucilius, de tout ce que tu as conquis d’avantages ; et en voyant combien d’hommes te précèdent, songe combien viennent après toi. St tu ne veux être ingrat envers les dieux et ta destinée, songe à tant de rivaux que tu as devancés. Qu’as-tu à envier aux autres ? Tu t’es dépassé toi-même. Fixe-toi une limite que tu ne puisses plus franchir, quand tu le voudrais : tu verras fuir quelque jour ces biens fallacieux, plus doux à espérer qu’à posséder. S’il y avait en eux de la substance, ils désaltéreraient quelquefois ; mais plus on y puise, plus la soif s’en irrite. Il change vite, l’appareil séduisant du banquet. Et ce que roule dans ses voiles l’incertain avenir, pourquoi obtiendrais-je du sort qu’il me le donne, plutôt que de moi, de ne pas le demander ? Et pourquoi le demanderais-je, oublieux de la fragilité humaine ? Pourquoi entasser de nouveaux sujets de labeurs ? Voici que ce jour est mon dernier jour. Ne le fût-il pas, il est si proche du dernier !

Sénèque : Lettres à Lucilius : Lettre XV.