16 juillet 2017

Description de Tlemcen par Léon L’Africain

Tlemcen au XVIe siècle

Tous les marchands et artisans sont dispersés en diverses places et rues, comme nous l’avons dit de la cité de Fès, mais les maisons ne sont pas si belles, ni de telle étoffe et coutanges. Outre ce, il y a beaux temples, et bien ordonnés, pour le service d’iceux sont députés plusieurs prêtres et prédicateurs : puis se trouvent cinq collèges d’une belle structure, ornés de mosaïques, et d’autres ouvrages excellents, dont les aucuns furent édifiés par les rois de Tlemcen et autres par ceux de Fès. Il y a encore plusieurs étuves, et de toutes sortes, mais elles n’ont l’eau tant à commandement que celles de Fès. Il s’y trouve davantage d’hôtelleries à la mode Africaine, entre lesquelles en y a deux, là où logent ordinairement les marchands Génevois et Vénitiens, puis une grande rue en laquelle demeure un grand nombre de Juifs, jadis fort opulents; et portent un turban jaune en tête, afin qu’on les puisse discerner d’entre les autres, mais ils furent une fois saccagés à la mort du roi Abuabodilla, en l’an neuf-cent-vingt-trois de l’hégire (1517 de J.-C.) au moyen de quoi, ils en sont pour le jourd’hui réduit à toute extrême pauvreté.

Plusieurs fontaines s’écoulent dans la cité ; mais les sources sont au dehors, de sorte que facilement les ennemis en pourraient détourner l’eau. Et sont les murailles merveilleusement hautes et fortes, donnant l’entrée par cinq portes très commodes et bien ferrées, joignant lesquelles sont les loges des officiers, gardes et gabeliers. Du côté de midi est assis le palais royal ceint de hautes murailles, et par dedans embelli de plusieurs édifices et bâtiments, avec beaux jardins et fontaines, étant tout somptueusement enlevés et d’une magnifique architecture. Il y a deux portes, dont l’une regarde vers la campagne, et l’autre (là où demeure le capitaine du château) est du côté de la cité, hors laquelle se voient de belles possessions et maisons, là où les citoyens ont accoutumé, en temps d’été, demeurer pour le bel ébat qu’on y trouve, pour ce qu’outre la plaisance et belle assiette du lieu, il y a des puits et fontaines vives d’eau douce et fraîche. Puis, au dedans le pourpris de chacune possession, sont des treilles de vignes, qui produisent les raisins de diverses couleurs, et d’un goût fort délicat, avec des cerises de toutes sortes et en si grande quantité, que je n’en vis jamais tant en lieu où je me sois trouvé. Outre ce, il croît des figues douces, qui sont noires, grosses et fort longues, lesquelles on fait sécher pour manger en hiver, avec pêches, noix, amendes, melons, citrouilles et autres espèces de fruits.

Sur un fleuve nommé Sefsif, distant de la cité par l’espace de trois milles, y a plusieurs moulins à blé, et d’autres aussi plus prochains d’icelle en une côte de la montagne Elcalha. Du côté du midi, retournant devers la ville, demeurent plusieurs Juifs, avocats, notaires, lesquels soutiennent et plaident les causes. Il y a plusieurs lecteurs et écoliers en diverses facultés, tant en la loi comme aux mathématiques, et ont leurs provisions ordinairement des collèges. Les habitants sont divisés en quatre parties : écoliers, marchands, soldats et artisans. Les marchands sont pécunieux, opulens en possessions, hommes justes, ayant en singulière recommandation la loyauté et honnêteté en leurs affaires, et prenant merveilleusement grand plaisir à tenir la cité garnie, en sorte que pour y faire conduire la marchandise, se transportent au pays des Noirs. Les artisans sont fort dispos, et bien pris de leurs personnes, menant une très plaisante vie et paisible, et n’ont autre chose qui leur revienne mieux qu’à se donner du bon temps. Les soldats du roi sont tous gens d’élite et soudoyés selon qu’on les sent suffisants et mettables, tellement que le moindre d’entre eux touche trois ducats par mois des leurs, qui sont trois et demi des nôtres, et est ordonné ce salaire pour homme et cheval car, en Afrique, on entend tout soldat pour cheval léger.

Les écoliers sont fort pauvres, et demeurent aux collèges, avec une très grande misère. Mais quand ils viennent à être doctorés, on leur donne quelque office de lecteur, ou notaire, ou bien ils se font prêtres.

Léon L’Africain, Description de l’Afrique, publié au XVIe siècle

Soyez le premier à commenter

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*


UA-10888605-2