Deux petits orphelins kabyles et leur marâtre

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— « A Moh, dis-moi mon ami, pourquoi, toi et ton petit frère Amar, quand vous mangez les raisins, vous avalez même leurs pépins ? J’ai remarqué que vous faites la même chose avec les cerises. Il n’y a que les noyaux des prunes que vous recrachez.

— C‘est pour mentir à nos ventres ! Parce que la femme de notre père ne nous donne que les déchets laissés par ses enfants, et encore, si nous avons été sages toute la journée ! Crois-moi, Rabah, il nous arrive d’avaler même ceux des prunes. Une fois, cet imbécile a failli mourir en avalant le noyau d’un abricot. Heureusement que je suis tout le temps à côté de lui. C’est avec un bon coup de poing dans le dos qu’il a fini par le recracher. Manger des fruits avec leurs pépins, c’est être certain que nous aurons moins faim la nuit. Combien de fois il se réveille au milieu de la nuit, il se met à pleurer et à appeler notre mère jusqu’à épuisement et finit toujours par tomber comme mort. »

Mohamed avait, lui aussi, tout le temps faim, mais, pour lui donner du courage, il ne pleurait jamais devant Amar. Il passait la moitié de la nuit à le consoler, en lui racontant des histoires, en lui faisant des promesses de belles choses qu’il ne tenait que rarement, pour lui faire oublier les affres du ventre vide et l’aider à dormir. Il a toujours attendu que son frère cadet soit dans l’inconscience totale pour se mettre à pleurer, à son tour, mais seul et en silence avant de finir, lui aussi, par oublier et s’endormir !

Nous sommes en 1958, en pleine guerre. Mohamed a 12 ans et son frère Amar, dix ans. Ils ont perdu leur mère en 49. Morte après accouchement d’un troisième enfant qui n’a pas survécu. Leur père s’est remarié un an après, en 1950.

— « A Moh, azzeka dlaïd. [1] Nous allons manger de la viande et du couscous. Azzeka, nous allons dormir jusqu’au lever du soleil. Rien que pour cela, je te promets que je ne vais pas pleurer cette nuit. Si tu savais mon frère comme je suis fatigué de faire sortir les moutons tous les matins et de ne rentrer que tard le soir ! Je maudis le jour où cette ogresse (belle-mère) nous a privés d’aller à l’école de Taguemount Azouz comme Rabah et Said ! ».

En effet, cette nuit-là, Amar n’avait pas pleuré de faim. Il avait même rêvé de sa mère qu’il n’avait jamais connue, sinon une vague image captée et gardée dans son inconscient. Elle est décédée quand il avait à peine deux ans. Il rêvait… et tout à coup il se réveilla brusquement :

« Vous êtes encore là enfants de chienne ? Debout, fissa, détachez les moutons et déguerpissez au champ ! Surtout, n’oublier pas de nettoyer adaynine et de remplir deux sacs de fumier ! Allez, hors de ma vue ! » leur cria, tôt le matin, leur belle-mère !

Mohamed fulminait de rage et son frère gémissait d’impuissance ! Leur père assistait impuissant à toutes ces scènes d’injustices faites à ses deux fils sans jamais oser intervenir. Il avait peur d’elle !

Sur le sentier menant aux champs, Amar versait tellement de larmes qu’il ne pouvait plus distinguer le chemin ! Il était comme ivre et a failli, à plusieurs reprises, tomber au fond du ravin si ce n’était son frère aîné qui veillait sur lui. Mohamed ne pleurait jamais. Seulement, il enrageait en tapant violemment sur l’âne et les moutons de leur marâtre !

— « Tu vois a moh, elle nous fait sortir au champ même le jour n laïd ! Dine yemmas !

— Ne t’inquiète pas petit frère, je lui réserve une belle surprise. Elle ne perd rien pour attendre celle-là ! Mais avant, on passera d’abord voir les cinq icungal [2] que j’ai placés à la lisière de la forêt. »

Et surprise ! Un beau marcassin, déjà mort, les attendait, comme cadeau divin, dans le quatrième acengal. Mohamed, expert en éviscération, séparation et épluchage des sangliers, prit son couteau et commença à « découenner » la belle proie. Amar cessa subitement de pleurer, se mit à ramasser du bois et fit un feu quand son frère lui lançait déjà les premières tranches faite dans la noix pâtissière de la bête. Ils se sont régalés ! C’est ainsi que Mohamed et Amar ont fêté l’aïd, seuls, dans la forêt !

C’est une histoire, parmi bien d’autres, de deux orphelins de mère en Kabylie. Mohamed vit toujours et leur belle-mère aussi. Son frère Amar est décédé en 2002 des suites d’un cancer du foie. Il a passé toute sa vie à boire du vin et du Ricard. Fragile, il n’a jamais réussi à dépasser tous les traumatismes subis. Ce jour-là, son frère Mohamed pleura publiquement et pour la première fois de sa vie !

Par Timecriwect

Notes

[1demain c’est l’aïd

[2(pièges à sanglier)

Déjà publié le 26 mai 2011

One thought on “Deux petits orphelins kabyles et leur marâtre

  1. Cette histoire s’est passee Chez moi dans mon village . Amar et moh etaient apres des emigres , en France. Moh rentra en 1982 Amar a quitte la France vers sa derniere demeure en 2002. Se sont Mes voisins .

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