Premières écoles en Kabylie

Premières écoles françaises en Kabylie au XIXe siècle

Cet article a été publié dans le journal l’Illustration du 22 août 1891. J’ai pris la liberté de ne pas publier les propos paternalistes typiques de cette époque. J’ai par contre laissé intentionnellement les remarques sur la condition des femmes kabyles, qui s’est dégradée encore plus avec l’école algérienne qui forme des machistes, à l’image du prophète de la religion d’État du gouvernement algérien.

Chez les Kabyles

Jamais le public français n’a trouvé d’aussi belles occasions de se renseigner sur notre colonie algérienne : l’année 1891 aura été pour lui une année d’études africaines.

Cela a commencé par le rapport de M. le sénateur Pauliat ; puis est venue l’interpellation de M. Dide au Sénat et quatre jours de discussions dans la haute assemblée ; puis on a formé une commission d’enquête, et nombre de fonctionnaires algériens, même des chefs indigènes, ont été appelés à déposer devant elle.

Au Parlement et dans la presse, toutes les questions algériennes : colonisation, relation avec les indigènes…

Un grand chef religieux, un .des marabouts les plus révérés, Ben Ali Chérif, qui joua un rôle important lors de l’insurrection de 1871, déclarait que l’ouverture d’écoles était « le seul moyen, pour la France, de civiliser les populations et de se les assimiler par la conquête morale ».

Enfin M. Masqueray, chargé par le ministère de sonder les dispositions des montagnards, avait réuni dans des espèces de meetings les petits chefs des villages. Il avait été acclamé, lorsqu’il leur avait annoncé des écoles, ouvertes aux pauvres comme aux riches, et où il ne serait pas dit un mot de religion : « ni chrétienne ni musulmane ».

Le terrain était donc bien préparé, et il n’est pas étonnant que près de cinquante écoles indigènes, environ le tiers de toutes celles que possède la colonie, se trouvent rassemblées dans cette région très restreinte de la grande et de la petite Kabylie.

Nos dessins représentent trois de ces établissements : l’école primaire de Taourirt.-Mimoun, chez les At-Yenni ; l’école normale d’Aït-Larba, dans la même tribu : l’école des filles de Taddert-ou-Fella.

La première est une des quatre décrétées en 1881 ; les deux autres ont été créées aux frais de la commune de Fort National.

Les Ait Yenni possédait, en outre, une petite école congrégationiste fondée en 1871 par les jésuites, elle est dirigée ensuite par les Pères Blancs du cardinal Lavigerie.

On voit que les Ait Yenni, à ce point de vue, ont été favorisés. Ils le méritaient. C’est, un petit peuple d’environ cinq mille âmes, répartis entre six villages. Ils habitent une crête abrupte au sud de Fort National, élevée de près de mille mètres au-dessus du niveau de la mer et qui, cette année, a été couverte de neige pendant près de trois mois.

Ils sont bons agriculteurs comme la plupart des Kabyles, et très industrieux. On a pu admirer à l’Exposition universelle de 1889 les spécimens de poteries, armes, bijoux, fabriqués dans leurs « gourbis ».

Leur école ministérielle comprend trois classes et environ 140 élèves. Nous donnons la vue d’une de ces classes, ornée de tableaux d’histoire naturelle.

M. Verdy Franc-Comtois, natif d’Aïssey (Doubs) et, élève de l’école normale de Besançon. Il a tous les grades que peut conquérir un instituteur. Cependant il a préféré aux postes de France cet exil en Kabylie.

A l’angle du dessin, on remarquera ses deux adjoints : l’un français, l’autre indigène. Celui-ci, Ali ou Ramdan, qui porte le costume kabyle, a fait ses études d’abord chez les jésuites d’Aït Larba, puis au cours normal d’Alger.

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Une autre de nos planches représente l’école manuelle d’Aït Larba, dirigée par M. Verdon. C’est un grand hangar très bien éclairé, muni de tous les outils d’un atelier de forgeron européen. On y travaille le fer.

Nos apprentis, avec leur chéchia inamovible sur le crâne, les pieds nus ou chaussés, le tablier de cuir autour des reins, se tirent à merveille de leur tâche. Leur maître est enchanté d’eux. Il prétend que de jeunes européens ne s’assimileraient pas le métier si rapidement que ces porteurs de burnous.

Un tel enseignement complète très heureusement celui de l’école primaire. Les Kabyles comprennent fort bien de quelle utilité est pour eux la connaissance du français ; mais ils sont pauvres, très pauvres, et ils ont besoin d’arriver promptement à savoir un métier.

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Voilà pourquoi ces lauréats de la grammaire, du calcul et de l’histoire de France, manient si allègrement le lourd marteau, la grande lime, les tenailles et le soufflet de forge. Il faut que bientôt ils gagnent leur vie et fassent vivre leurs parents. De plus, on se marie jeune dans la montagne ; il faut acheter sa femme ; on se trouve chargé de famille presque sans avoir eu le temps d’y penser.

Pour encourager nos jeunes apprentis, on s’arrange à leur donner tout de suite une rétribution : quelque quinze ou vingt francs par mois, ce qui est une petite somme dans le pays. En échange, ils fabriquent ou réparent les outils de la commune.

Nous avons très peu d’écoles de filles ; il n’y en a pas quinze dans toute l’Algérie, et nous n’instruisons guère qu’un millier de fillettes sur une population d’environ 1.700.000 de femmes musulmanes.

C’est que le problème est très difficile à résoudre. Les sectateurs de l’islam ont plus de préventions pour les garçons.

Mme Malaval, une jeune veuve en deuil de son mari, a reporté sur les écolières pleines d’esprit naturel et de bonne volonté, toutes ses affections.

Elle les instruit assez bien pour que plusieurs aient conquis leur certificat d’études ; l’une d’elles a même le brevet élémentaire. Mais elle sait que ces titres ne leur ouvrent que de rares débouchés : tout au plus si deux d’entre elles obtiendront un emploi de monitrice indigène.

Elle cherche donc à faire d’elles de bonnes femmes de ménage, qui puissent un jour apprivoiser leur mari à moitié barbare par plus d’ordre et de propreté dans le gourbi, par des talents de couturière, par de savoureux petits plats à l’européenne.

Aussi, à tour de rôle, les fait-elle s’activer à la cuisine, au verger, au potager, à la basse-cour.

Nous la voyons ici, sous la frondaison des arbres africains, entourée de ses écolières petites et grandes, pieds nus pour la plupart, pauvrement vêtues, mais la chevelure coquettement teinte en noir, (c’est défendu à l’école ; mais les jours de sortie !) ; sous leurs yeux émerveillés, elle coupe des patrons, assemble des pièces d’étoffes, enseigne les points de couture les plus variés, fait manœuvrer la machine à coudre. Et avec leur air un peu indolent, au fond très attentif, avec leurs grands yeux de gazelle, elles regardent. Elles tâchent de se fixer en l’esprit tous ces raffinements du génie féminin de l’Europe.

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Et un jour, rentrées dans leurs villages, ayant oublié beaucoup de leur arithmétique et de leur histoire, tout en gardant précieusement leur français, c’est surtout avec l’aiguille et la cuiller à pot dans les mains qu’elles seront des missionnaires de la civilisation européenne.

Elles appartiennent à une génération qui sera un peu sacrifiée, car elle sera dans le pays la première génération de femmes instruites ; mais elles prépareront aux suivantes une destinée déjà un peu meilleure.

La femme kabyle, qui n’apporte pas de dot dans le ménage, qui au contraire a coûté son prix d’achat, n’est qu’une esclave que le mari peut exténuer de travail, corriger et battre, répudier et chasser à volonté.

Cependant la conquête française a déjà amené un premier résultat : le prix d’achat des femmes a augmenté ! Le lent progrès de nos idées dans les têtes kabyles amènera sans doute, à la longue, un autre résultat : après le prix vénal, le prix moral de la femme kabyle pourrait bien subir une hausse.

Geneviève Harland

Article publié le 2 janvier 2006.

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