22 juin 2017

Éloge de la vieillesse

Je vous disais dernièrement encore que la vieillesse était devant moi ; je crains bien aujourd’hui de l’avoir dépassée. Ce n’est plus au nombre de mes années, à un corps usé comme le mien, que convient le nom de vieillesse ; il désigne l’affaiblissement de l’être, et non sa dissolution. Rangez-moi, je vous prie, parmi les décrépits et les agonisants. Et pourtant, je m’en félicite auprès de vous, les injures du temps ne se font pas sentir en moi à l’âme comme au corps ; je n’ai de vieilli que les vices et leurs organes. Mon âme est pleine de vigueur, et ravie de n’avoir presque plus rien de commun avec le corps ; elle se sent en partie délivrée de son fardeau ; elle triomphe, elle me donne un démenti sur ma vieillesse ; c’est pour elle la fleur de l’âge. Il faut bien l’en croire : laissons-la jouir de son bonheur.

Je me plais à examiner, à démêler, dans ce calme d’une âme si bien réglée, les effets de l’âge et ceux de la sagesse ; à faire exactement la part de l’impuissance et celle de la modération ; à voir s’il y a des choses que je puisse et ne veuille pas faire ; car, pour celles que mon âge m’interdit, je suis bien loin d’en regretter la privation. Eh ! qu’ai-je à me plaindre ? le grand malheur, que ce qui doit finir s’éteigne par degrés ! – Mais c’est un grand malheur, direz-vous, de se sentir décliner, dépérir, dissoudre pour mieux dire ; car nous ne sommes pas terrassés, anéantis d’un seul coup ; minés insensiblement, nous voyons nos forces décroitre chaque jour. – Eh ! Lucilius, quelle mort plus heureuse, que d’être conduit pas à pas vers le terme par une dissolution naturelle ? Non que je regarde comme un mal un coup de foudre, une mort soudaine ; mais elle est douce, cette voie qui nous mène lentement hors de la vie.

Pour moi, qui touche au moment de l’épreuve, au jour qui va décider de tous mes jours, je veille sur moi-même, et me tiens ce langage : « Non, jusqu’à ce jour, mes actions, mes paroles n’ont rien prouvé ; interprètes vagues et trompeurs de l’âme, ils la déguisent sous des dehors flatteurs ; la mort seule me révélera mes progrès. Je vais donc me préparer sans crainte à ce jour où, laissant de côté le fard et l’artifice, je prononcerai sur moi-même ; je dirai si mon courage était dans le coeur ou sur les lèvres ; si ces défis généreux portés à la Fortune, n’étaient dans ma bouche que le rôle d’un comédien. Laisse là l’estime des hommes ; accordée au vice comme à la vertu, elle ne prouve rien ; laisse là ces études de toute ta vie : la mort, la mort seule, voilà ton juge. Oui, ces disputes savantes, ces entretiens philosophiques, ces maximes puisées dans les livres des sages, ces doctes conférences ne prouvent pas le véritable courage : que de gens parlent en héros ! Tesoeuvres, on ne les verra qu’à ton dernier soupir —. Eh bien ! ,j’accepte cette loi ; je ne crains pas le tribunal de la mort. » Voilà ce que je me dis, à moi ; mais regardez-les, ces paroles, comme adressées à vous-même. Vous êtes plus jeune ? eh ! qu’importe ? la mort ne compte pas les années. Vous ne savez en quel lieu elle vous attend ; attendez-la donc en tout lieu.

J’allais finir ici ma lettre, et je me préparais à la cacheter ; mais notre pacte est sacré : il ne faut pas la mettre en route sans provision. Je ne vous dirais pas à qui j’emprunte, que vous sauriez à quel trésor je puise. Encore quelque temps, et vous serez payé de mes propres fonds ; en attendant, voici ce que me prête Épicure : « Lequel vaut mieux, dit-il, que la mort vienne vers nous, ou nous vers elle.? » Voilà qui est clair : il est bon d’apprendre à mourir. Peut-être trouverez-vous inutile d’apprendre ce qui ne doit servir qu’une fois ? c’est précisément pourquoi il faut s’y préparer : il faut toujours étudier, quand on n’est jamais sûr de savoir. Pensez à la mort, c’est-à-dire, pensez à la liberté. Apprendre la mort, c’est désapprendre la servitude, c’est se montrer au-dessus ou du moins à l’abri de toute tyrannie. Eh ! que me font à moi les cachots, les satellites, les verrous ! j’ai toujours une porte ouverte. Une seule chaîne nous retient ; c’est l’amour de la vie. Sans la briser entièrement, il faut l’affaiblir de telle sorte, qu’au besoin elle ne soit plus un obstacle, une barrière qui nous empêche de faire à l’instant ce qu’il nous faut faire tôt ou tard.

Sénèque, Lettres à Lucillius. Lettre XXVI.

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