29 juin 2017

Enfance à Paris (II)

C’est seulement quand Patricia a déménagé qu’on s’est aperçu qu’elle n’aimait ni l’un ni l’autre, mais plutôt les carambars qu’elle mâchait avec l’argent de nos consignes. Mon enfance était tellement ennuyeuse qu’on dirait que c’est une prescription pour supporter ma vie misérable d’adulte. Mon père insistait toujours que je rentre à 7 heures du soir. Si je rentrais à 7 h 05, je prenais une raclée de 15 minutes même si j’étais en retard seulement de 5 minutes. Pour lui, les crimes dans les rues sont toujours commis après 19 h. Je ne sais d’où il avait sorti cette théorie, mais il en était convaincu.

Mon père ressemblait à Lino Ventura comme un frère jumeau. Il fumait des Gitanes sans filtre et il s’adressait toujours à moi derrière un nuage de fumée pour créer un suspens.
Comme tous les enfants, j’ai subi son influence et ma première cigarette était une Gitane sans filtre. J’attendais toujours que son paquet descende vers la dizaine pour lui en piquer une ou deux. Mon père savait compter en dessous de dix et au dessus de vingt. C’était le seul avantage que j’avais dans mon enfance. La première fois que j’ai fumé, j’ai entendu mes poumons pleurer. Pour supporter la douleur d’une « Gitane », j’imitais toujours Serge Gainsbourg pour Mahmoud et Azziz. Le père à Azziz fumait des gauloises sans filtre et on se retrouvait souvent sur un banc pour jouer un concerto pour « poumons empoisonnés ». J’aimais Serge Gainsbourg à sa façon de fumer. Il cachait toujours son talent derrière la fumée d’une cigarette. Mon imitation de « je vais et je viens, entre tes reins » aurait pu me décrocher une palme au festival des imitations, mais il y en avait pas. Et puis, je n’avais aucun remplaçant pour perpétuer ma misère.

Ah ! Oui ! Mon père voulait que j’apprenne l’arabe, je n’ai jamais su pourquoi. Il croyait que la langue arabe allait devenir la langue officielle de la France ou je ne sais pas. Il avait toujours de drôles d’idées. Il insistait pour que j’aille dans une école qui donnait des cours dans une mosquée à Ménilmontant.

J’étais nul partout, mais en arabe j’excellais dans ma nullité. On était une dizaine à apprendre l’arabe et on était tous Kabyles. C’était une ironie. Quand on a quitté, deux semaines après, on a tous quitté ensemble. C’est la que Cheik Madjid savait que l’arabisation des Kabyles est peine perdue. On avait des livres où les personnages, des enfants, s’appelaient Zina et Malek. Le cheik nous faisait lire sous les images du livre. J’ai toujours eu la chance de tomber sur le jardin et fièrement je prononçais avec tout le pouvoir d’un rossignol « El BOUSTANE ». Mon ami Ali avait une orange, après avoir hésité pour une minute, il prononça « CHINATOUNE » et on a commencé tous à rire sans mettre de freins et cheik Madjidoune était vexé. Il voulait donner une « falaqa » [1] à Ali et ce dernier insulta la langue arabe depuis sa création jusqu’à sa disparition tout en mettant ses chaussures. C’était notre dernier cours avec cheik Madjid.

…..bon ! Je vais ouvrir la porte de mon adolescence quand je reviendrai.

Hmimi O’Vrahem

Notes

[1punition consistant à donner des coups de bâton sur la plante des pieds de l’élève.

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