23 juin 2017

Exhortation a la philosophie

Je m’enquiers de vous ; et personne n’arrive de votre province, que je ne lui demande ce que vous faites, où et avec qui vous demeurez. Vous ne pouvez m’en faire accroire, je vous tiens auprès de moi. Vivez donc comme si je savais toutes vos actions, ou plutôt comme si je les voyais. Vous me demandez, parmi les nouvelles que je reçois de vous, celle qui me plait davantage ; c’est de n’en recevoir aucune, c’est de voir que tous ceux que je questionne ignorent vos actions.

C’est une sage conduite, Lucilius, que de fuir un monde dont les moeurs, dont les goûts diffèrent tellement des vôtres. Assurément il ne pourra vous détourner de la bonne voie, et vous persisterez dans votre résolution, quel que soit le nombre des séductions dont il vous entoure. Alors qu’ai-je à craindre ? Ce n’est pas qu’on vous détourne, mais qu’on ne vous arrête. Or, les obstacles seuls sont bien nuisibles ; la vie est si courte ! et notre inconstance l’abrége encore ; on ne cesse de la recommencer tous les jours. On la morcelle, on la hache pour ainsi dire. Hâtez-vous donc, mon cher Lucilius ; avec quelle rapidité ne fuiriez-vous pas, dites-moi, si l’ennemi vous poursuivait, si vous entendiez le vainqueur s’élancer au grand galop sur vos traces ! Eh bien, vous êtes poursuivi ; courez, fuyez. Arrivé en lieu de sûreté, songez combien il est beau, avant de mourir, de consommer la vie, d’attendre la fin de ses jours, comptant sur soi-même, et en possession d’une existence heureuse, qui le serait moins si elle était plus prolongée. 0 quand viendra le jour où vous saurez que le temps n’est plus à vous ; où, tranquille et paisible, indifférent sur le lendemain, vous vivrez plein et rassasié de vous-même ! Voulez-vous savoir ce qui rend les hommes plus avides d’avenir ? C’est que nul n’a su jouir de lui-même. Il y a loin de mes souhaits à ceux de vos parents. Qu’il possède les biens du monde ! disaient-ils, et moi je vous ai dit : Sachez les mépriser. Leurs voeux vous enrichissaient des dépouilles d’autrui ; tout ce qu’ils vous donnaient, il eût fallu l’enlever à d’autres. Puisse au contraire votre âme, longtemps agitée de désirs incertains, s’arrêter enfin et se fixer ! Puisse-t-elle se complaire en elle-même, et, comprenant le véritable bonheur que l’on possède alors qu’on le comprend, ne plus désirer un surcroît d’années ! On n’est vraiment au-dessus des besoins, vraiment libre et affranchi, que quand, la vie terminée, on se trouve avoir vécu.

Sénèque, Lettres à Lucilius. Lettre XXXII.

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