22 juin 2017

Grands traits de la Constitution kabyle

Le village est gouverné par une djemaa (conseil) formée par les tamens, chefs électifs des karoubas. Mais cette représentation de collectivités aurait pu violer le principe fondamental des démocraties qui attribue le pouvoir au nombre, en donnant la majorité au çof le moins nombreux, puisque chaque karouba n’avait qu’un seul représentant, sans aucun égard pour son importance numérique ; on a donc imaginé, pour rétablir l’équilibre, d’ouvrir la djemaa à des vieillards, à des invalides du travail, qui, pris indistinctement dans l’un ou l’autre çof, siègent sous le nom d’akkals ou sages, et qui, tout en assurant le respect de la loi du nombre, apportent aux délibérations, par leur âge et leur expérience, un élément de pondération et de conciliation bien nécessaire au milieu des luttes ardentes et passionnées dont le village était souvent le théâtre. Ainsi constituée, la djemaa administre le taddert. Autrefois elle joignait à ses pouvoirs politiques des attributions judiciaires qui lui ont été enlevées depuis la conquête. Elle élit son amin, agent du pouvoir exécutif, dont les fonctions correspondent à peu près à celles de nos maires, et qui est forcément le candidat de la majorité; mais, par suite d’un usage étrange, à chaque élection, le candidat vaincu, celui de la minorité, par conséquent, obtient par le fait même de son échec, les fonctions d’oukil[1] 1 ; il est chargé de surveiller les actes du parti au pouvoir, d’exercer un contrôle permanent sur l’administration de l’amin, et en même temps devient le trésorier de la commune, et effectue tous les paiements, conformément aux décisions de la djemaa. C’est exactement comme si, dans nos Etats parlementaires, le chef de l’opposition devenait ipso facto ministre des finances ; on peut se demander si cette combinaison originale ne serait pas parfois un frein salutaire à certaines dépenses engagées par le parti au pouvoir.

Telle est, dans ses grands traits, la constitution kabyle. N’est-il pas singulier de voir un peuple presque barbare arriver à une organisation politique aussi logique et aussi rationnelle, résoudre, avec les seules lumières du bon sens, le problème si délicat de la représentation proportionnelle (les majorités et des minorités, et, dépassant en cela nos théoriciens les plus hardis, assigner à la minorité un rôle équitable dans le gouvernement de l’État? Ce n’est pas que je ferme les yeux sur les défauts et les lacunes de cette constitution, ni que je veuille la présenter comme un modèle à imiter. Résultat inconscient de l’histoire tout entière de la Kabylie depuis les siècles les plus reculés, autant que des mœurs et du caractère kabyles, produit du sol lui-même qui lui sert de cadre indispensable, elle est et restera kabyle. Semblable à ces plantes rares qui ne peuvent croître qu’à une certaine altitude ou sous une latitude donnée, l’air pur et vivifiant du Djurdjura est nécessaire à cet organisme étrange. Le Kabyle non plus ne saurait s’en passer; son horizon politique ne s’étend pas au-delà des libertés municipales, mais il ne saurait vivre sans elles.

Éclairée par la sanglante leçon de 1871, la France semble avoir compris qu’on ne peut faire impunément violence à la nature, et que vouloir imposer à un peuple les institutions contre lesquelles proteste un passé plusieurs fois séculaire, c’est à la fois une injustice que le droit du conquérant ne peut faire absoudre, et un moyen déplorable d’asseoir sa domination et de faire respecter son pouvoir. Puisse-t-elle persévérer dans la politique réparatrice qu’elle a inaugurée en Kabylie depuis quelques années ! De la manière dont elle saura se concilier l’estime et la sympathie, en même temps que le respect des Kabyles, dépend, dans une large mesure, la sécurité de l’Algérie tout entière.

Ernest Fallot, 1884

Notes :

[1] Il est bon d’indiquer ici que chez les Kabyles toutes les fonctions publiques sont entièrement gratuites.

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