Histoire : entretien avec le Pr. Le Bohec

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« L’Afrique du Nord était une des régions les plus riches du bassin méditerranéen dans l’Antiquité »

Grand spécialiste de l’antiquité romaine, né à Carthage (Tunisie) en 1943, Yann Le Bohec est aujourd’hui professeur à la prestigieuse université de Paris IV-Sorbonne après avoir été vice-président de l’université Lyon 3. Depuis trente-cinq ans, il a consacré à l’Afrique du nord antique l’essentiel de ses recherches, depuis sa thèse portant sur l’armée romaine d’Afrique (1982) jusqu’à son dernier ouvrage, Histoire de l’Afrique romaine, publié en 2005. Dans cet entretien, il partage avec les lecteurs de Kabyles.net certaines de ses conclusions sur cette période essentielle de notre histoire.

 « Cette population la plus ancienne vient peut-être de la vallée du Nil avait une écriture et a laissé plusieurs centaines d’inscriptions qui témoignent d’une langue qui est l’ancêtre du berbère mais qui n’est malheureusement pas comprise à l’heure actuelle »

Kabyles.net : Sait-on qui étaient les peuples qui habitaient l’Afrique du Nord avant l’arrivée des Romains ?

Y. Le Bohec : Oui, on les connaît, mais on les connaît peu, et cela pour deux raisons. La première raison est que nous avons peu de documents sur les habitants les plus anciens et la seconde est que ces habitants plus anciens n’ont pas intéressé la recherche, pour des raisons sur lesquelles je ne polémiquerai pas.

La population la plus ancienne du Maghreb actuel est venue probablement de la vallée du Nil. L’humanité qui peuple toute la terre est née quelque part en Afrique. Les chercheurs discutent encore pour savoir de quelle région exacte elle provient, si c’est de la région du Tchad ou de la région des Grands Lacs. A partir de là, les humains se sont répartis. Ils ont glissé vers la vallée du Nil et les uns sont passés en Asie puis sont revenus vers l’Europe, pendant que d’autres sont probablement partis vers l’Ouest, ce qui est d’ailleurs logique. Ainsi, cette population la plus ancienne vient peut-être de la vallée du Nil, peut-être également de la péninsule ibérique et peut-être des deux à la fois, ce n’est pas sûr.

Cette population nous la connaissons parce qu’elle a bien évidemment laissé des traces : des traces archéologiques, des documents religieux c’est-à-dire des temples, des sanctuaires, des monuments funéraires. Elle avait une écriture et a laissé plusieurs centaines d’inscriptions qui témoignent d’une langue qui est l’ancêtre du berbère mais qui n’est malheureusement pas comprise à l’heure actuelle.

Ils sont connus aussi par des textes. L’inconvénient est que ces textes ont tous été écrits par des Romains ou par des Grecs (ce qui, contrairement à ce que croient certains de mes collègues, est encore pire, car les Grecs étaient plus philo-Romains que les Romains eux-mêmes : ils avaient été vaincus par eux et ne pouvaient admettre d’avoir été vaincus que par des gens qui leurs étaient très supérieurs). Ces textes littéraires sont importants, il faut les prendre et savoir les critiquer pour en retirer des choses très intéressantes.

« Juba 1er avait organisé non seulement un royaume, mais également une armée très efficace »

La chute de Carthage devant les armées romaines en 146 avant J.-C. est contemporaine de la constitution de grands royaumes numides en Afrique du Nord centrale, ceux de Massinissa, de Juba… Pouvez-vous nous en parler ?

J’en ai parlé dans mon livre. Je propose même de parler dorénavant de civilisation « néo-libyque », car on parle très couramment de « néo-punique » pour désigner ce qui est punique d’époque romaine. Or, ce qui est libyque d’époque romaine on l’oublie, on l’occulte, cela n’intéresse personne. Je fais une bibliographie annuelle chaque année sur l’Afrique du Nord antique, et je vois que les royaumes numides sont très peu étudiés. Il est vrai que la documentation est moins abondante que pour la période punique, qui est plus riche et plus séduisante pour les chercheurs. Mais il y a tout de même une négligence que je trouve un peu étonnante.

Pour en revenir aux Numides, oui nous les connaissons. Nous savons que ces gens étaient au départ, comme tout le reste de l’humanité, des gens qui ont pratiqué la cueillette et l’élevage, puis qui se sont sédentarisés et qui ont formé ce qu’on appelle des « tribus », même si c’est un terme que je n’aime pas trop. Enfin, ils ont crée des Etats, de véritables monarchies. Et tous ces Etats ont progressé.

Dans deux études que j’ai faites récemment (l’une publiée, l’autre encore sous presse), je montre justement que Juba 1er Juba Ier : 85 av JC – 46 av JC. Roi numide. Fils du roi Hiempsal, petit-fils de Massinissa et père de Juba II. avait organisé non seulement un royaume, mais également une armée très efficace. C’était une armée aux normes méditerranéennes, moderne pour l’Antiquité. Juba 1er a dû affronter les Romains à deux reprises, tout du moins les Césariens, puisqu’il était allié aux Pompéiens. La première fois, il a dû affronter un envoyé de César qui s’appelait Curion. César l’avait envoyé pour contrôler l’Afrique du Nord. Ce Curion (c’est la où il faut utiliser les sources antiques tout en les critiquant) est présenté par César dans ses écrits comme quelqu’un qui a fait une bêtise, parce qu’il a été finalement vaincu. Mais lorsqu’on relit le texte de César, on constate que Curion a connu deux parties dans sa guerre en Afrique : une première partie qu’il a remportée contre les Romains pompéiens : contre eux, il était le meilleur ; puis une seconde partie contre Juba 1er et son armée où il a été vaincu et c’est Juba 1er qui était le meilleur. Juba 1er avait une infanterie lourde, analogue à celle des légions, qu’il a su beaucoup mieux utiliser que Curion. Ce qui prouve qu’à l’époque de Juba 1er existait un véritable Etat numide qui était bien évidemment le résultat de la politique de ses prédécesseurs, en particulier du vrai père de la Numidie qu’a été Massinissa Massinissa : 238 av. JC – 148 av. JC. Fondateur de la Numidie unifiée, dont il fut le premier roi. Fin stratège, il s’allia successivement à Carthage puis à Rome. .

Les Romains ont pris pied en Afrique pour contrer la puissance de Carthage. Mais après la chute de Carthage (-146) qu’est ce qui les a poussés à s’installer dans le reste de l’Afrique du Nord ?

Et bien en fait ce n’est pas seulement la rivalité avec Carthage qui a inspiré les Romains, c’est une pratique différente qui a pour nom l’impérialisme. L’impérialisme dans l’Antiquité ce n’est pas ce que c’était au XIXe siècle ou au XXe siècle, on ne va pas conquérir un territoire pour contrôler les richesses de ce territoire ou pour assurer la sécurité des lignes de communication. On va contrôler un territoire tout simplement parce que les gens qui habitent dans ce territoire vont être obligés de vous obéir à partir du moment où vous les aurez conquis et que vous, vous n’aurez pas à leur obéir, ce qui est très important. Ces conquêtes se sont donc davantage déroulées pour des raisons de sécurité et des raisons psychologiques que pour des raisons économiques (bien qu’elles existent également : quand les Romains ont pris Carthage, ils l’ont pillée, mais c’était un facteur secondaire).

Cet impérialisme devient à partir d’un certain moment une espèce de moteur. Vous avez une très grande puissance, avec une armée très nombreuse : elle a donc automatiquement tendance à dire aux autres : « obéissez-moi ». Les Romains, comme disent certains de mes collègues, sont devenus « les gendarmes du monde » à partir de leur victoire sur Hannibal durant la 2e guerre punique. Ils ont voulu faire régner la pax romana partout, cela leur paraissait normal. Et donc, lorsque quelque part des gens ne leur obéissaient pas ou quand existait un territoire qui était enclavé dans leurs terres, finalement ils trouvaient logique d’annexer ce territoire.

Très synthétiquement, quelles sont les grandes étapes de l’arrivée des Romains en Afrique du Nord ?

Il y a eu une grande étape d’arrivée, c est l’année -146, avec la prise de Carthage. De -146 aux environs de l’ère chrétienne, il y a une période de forte immigration italienne. Énormément d’Italiens se sont installés en Afrique. A partir de là, il y a un mélange de populations.

Il y avait ceux que l’on appelle les Libyens d’un coté, qui sont les ancêtres des Berbères, et de l’autre il y avait les Puniques, les Carthaginois, qui sont des Sémites qui parlaient une langue très différente. Ils se sont mélangés avec les Romains et se sont assez largement romanisés, même si une partie est restée réfractaire à la romanisation, à la culture romaine.

Qui compose cette immigration italienne ? Des marchands, des soldats ?

Non pas du tout. Ce sont des civils, surtout des paysans qui viennent individuellement pour certains, mais surtout par groupes, pour fonder des colonies. Il y a eu aussi des commerçants bien entendu, et des soldats. A partir de l’époque de l’empereur Auguste, les soldats, qui faisaient leur service militaire -lequel durait de 25 à 30 ans – restaient en Afrique après la fin de leur service. C’était donc une population extrêmement mélangée.

A un moment donné, Jugurtha s’est dit : « Bon, il y en a assez, il faut arrêter cela, nous allons les renvoyer chez eux »

Est-ce Jugurtha : 160 av JC – 104 av JC. Prince numide. Petit-fils illégitime de Massinissa, il tenta de contrer l’influence grandissante de Rome en Numidie en déclenchant une guerre qu’il perdit. Il mourut exécuté à Rome. qui a provoqué la colonisation de la Numidie ?

Par sa défaite ? Non, il a essayé d’arrêter l’invasion romaine, qui était d’ailleurs relativement pacifique à cette époque : c’était des paysans qui venaient s’installer ainsi que des commerçants qui faisaient du commerce. A un moment donné, Jugurtha s’est dit : « Bon, il y en a assez, il faut arrêter cela, nous allons les renvoyer chez eux ». Il a donc essayé de mener une guerre pour les repousser. Mais de toute façon, cet impérialisme romain se développait et se serait développé avec ou sans Jugurtha.

Quelle a été la profondeur de la romanisation de l’Afrique du Nord ? A-t-elle rencontré résistance ou adhésion ?

Je n’aime pas le terme de « romanisation », qui laisse supposer une politique planifiée pour imposer la culture romaine. Or, les Romains n’ont pas mené une telle politique. Ils cherchaient à maintenir leur prépondérance dans leur empire, à lever des impôts, mais romaniser les gens, ce n’était pas leur problème. Quant à la « résistance », c’est un mot qui fait débat. Vous savez que Marcel Benabou a écrit un livre qui s’intitule La résistance africaine à la romanisation. J’ai beaucoup de respect pour M. Benabou et pour son travail, c’est un grand savant, mais je ne suis pas du tout d’accord avec lui sur l’emploi du mot « résistance », qui est anachronique. Qu’on le veuille ou non, lorsqu’on parle aujourd’hui en France de résistance, cela évoque les hommes et les femmes qui ont lutté contre les Allemands entre 1940 et 1945. Cela n’a rien à voir avec la période qui nous occupe car les Romains n’étaient pas des Nazis. Enfin, pour répondre à votre question, acceptons par commodité le terme de romanisation.

La romanisation a été plus ou moins importante selon les régions. Il est clair que le Nord-est de la Tunisie actuelle a accepté l’Etat romain, que les habitants se sont romanisés. Cela signifie qu’ils ont pris le vêtement des Romains, qu’ils mangeaient comme les Romains, qu’ils se sont mis à parler le latin, qu’ils ont recouru au droit romain. Ce sont eux qui ont demandé (contrairement a ce que l’on croit parfois) à l’Etat romain de leur accorder le statut de citoyens romains. Nous avons donc cette région qui a été très favorable à la civilisation romaine.

Ensuite plus vous vous écartez vers l’Est, l’Ouest et le Sud (c’est-à-dire vers la Numidie, vers les Maurétanies de Césarée et de Tanger et vers la Tripolitaine), moins vous trouvez de volonté passionnée de romanisation. Il y en a bien sûr : il existe un célèbre dossier constitué par une inscription de Banasa (Maroc) : un chef de peuple (je préfère ce terme à tribu) qui demande la citoyenneté romaine, pour lui et sa famille. Il y tient, il la demande, l’Etat romain en discute et finalement la lui accorde. Mais c’est tout de même dans ces régions qu’on trouve le moins de romanisés, notamment dans les massifs de Kabylie, où la romanisation a été plus légère. Retour ligne automatique
A la différence de Benabou, je ne crois pas que les gens étaient contre la romanisation. Je crois que cela les laissait indifférents, cela ne leur apportait rien. Ils se disaient : « Nous avons notre langue, pourquoi prendre le latin ? Nous avons nos vêtements, pourquoi nous habiller comme les Romains ? Nous avons nos dieux, pourquoi prendre ceux des Romains ? Cela ne nous sert à rien, continuons à vivre selon nos coutumes ».

Et puis, à certains moments, l’Etat romain s’affaiblissait pour des raisons diverses : on envoyait l’armée d’Afrique en Orient, ou sur le Danube, ou sur le Rhin car des Barbares attaquaient par là. Alors ces peuples non-romanisés faisaient ce que faisaient tous les habitants de l’Antiquité : ils descendaient de leurs montagnes et ils pillaient les civils qui étaient sans défense. Ils faisaient du butin, ce qui était alors tout à fait banal, les Romains le faisaient aussi, d’ailleurs. La guerre dans l’Antiquité avait, du point de vue des soldats, un objectif fondamental qui était la quête du butin. Il n’y avait pas de nationalisme. Il y avait du patriotisme, chez les uns ou chez les autres, ce qui est différent. Mais il n’y avait pas de nationalisme et la guerre, les hommes la faisaient pour le butin.

« Le donatisme est un mouvement assez fanatique dans sa conception : les donatistes n’acceptent pas l’erreur, le péché, et ils admettent difficilement qu’on pardonne aux pécheurs »

Le schisme donatiste Le donatisme (fondé par l’évêque Berbère Donat) est un courant chrétien des IVème et Vème siècles qui s’opposa à la réintégration dans le clergé des prêtres et évêques ayant abjuré la foi chrétienne lors des persécutions de Dioclétien (entre -303 et -305). Très puissant en Afrique du nord, le donatisme fut considéré comme hérétique par la papauté à Rome, ce qui entraina de violents conflits. a fortement divisé l’Eglise d’Afrique. On l’a parfois assimilé à une volonté de résistance à Rome. Qu’en est-il ?

La plupart des historiens n’admettent plus aujourd’hui l’équation : donatisme = Berbères = paysans = pauvres. Des travaux récents ont montré qu’il y avait des sénateurs donatistes, des gens très romanisés qui étaient donatistes, même s’ils étaient plus modérés que les gens du peuple. Car les gens du peuple étaient plus emportés. Mais l’assimilation du donatisme à une résistance berbère à Rome ne peut pas être faite. Le donatisme est un mouvement religieux.

Les Africains ont conservés une grande partie de leurs traditions religieuses, notamment à travers le culte de Baal Hammon, de son nom punique. C’était un dieu en partie libyque et en grande partie punique, qui a été romanisé sous le nom de Saturne. C’est resté le grand dieu des païens. Par la suite, il y a eu une vague de conversions au christianisme, qui a touché tout le monde : les grands et les petits, les riches et les pauvres, les romanisés et les non-romanisés (ces derniers étant tout de même moins concernés). Ces chrétiens africains, à partir du IIe siècle, étaient des gens un peu fanatiques. D’ailleurs le donatisme est un mouvement assez fanatique dans sa conception : les donatistes n’acceptent pas l’erreur, le péché, et ils admettent difficilement qu’on pardonne aux pécheurs.

« Firmus et Gildon voulaient simplement un peu plus d’autonomie, vivre tranquillement dans leur coin et ne pas être dérangés par l’Etat »

Cependant la révolte des Circoncellions ou celle de Firmus n’indiquent-elle pas une volonté de s’affranchir du joug romain ?

Au cours du IVe siècle il y a effectivement des troubles en Afrique du nord, mais quand on en fait la liste on constate qu’ils étaient peu nombreux. Il y a eu la révolte des Circoncellions Circoncellions : Paysans numides pauvres et sans terres dont la révolte culmine entre 346 et 348. Ils s’attaquent aux grandes exploitations agricoles et aux cités, qu’ils pillent et dont ils tuent les habitants. Ils seront très durement réprimés par l’empereur Constant et contracteront un temps une alliance tactique avec les Donatistes. , puis la révolte de Firmus Firmus et Gildon : Deux frères membre de la puissante famille des Nubel, de la tribu des Jubalen. Ils détiennent terres et châteaux, notamment dans toute la région de la Kabylie actuelle. Ils menèrent plusieurs révoltes de grande ampleur contre les autorités impériales entre les années 372 et 400. Ils furent tous les deux tués. , puis celle de Gildon, ainsi que celle des Austuriani. Ce sont des événements bien distincts les uns des autres.

On a dit des circoncellions, comme pour les donatistes, que c’était une révolte des Africains contre Rome. En réalité à l’heure actuelle on pense que les circoncellions étaient des paysans sans terre, pauvres, et que leur révolte était tout simplement une révolte de la misère. La plupart des historiens sont d’accord sur le fait que les donatistes, après les avoir utilisés dans un premier temps, les ont frappés en un deuxième temps. C’est donc un mouvement purement social, né de la misère. Retour ligne automatique
L’affaire des Austuriani de Tripolitaine est au contraire un mouvement que j’appellerai économique : ils ont vu qu’il y avait des villes riches et mal défendues et ils ont voulu les piller et faire du butin. Il ne faut d’ailleurs avoir aucun mépris pour cette attitude, c’était banal dans l’Antiquité, tout le monde le faisait.

La guerre de Firmus, puis de son frère Gildon, c’est autre chose. Ce sont des gens qui appartiennent à une élite sociale, qui sont très romanisés mais dont la culture romaine évolue vers un certain sentiment d’autonomie, d’indépendance. Ils ne se sentent plus tout à fait liés à la totalité de l’empire. Ils se disent : « Si les Romains de Syrie ont des problèmes, c’est leur affaire, cela ne me regarde pas ». Je ne crois pas que Firmus et Gildon aient voulu créer un mouvement nationaliste – ce mot est anachronique – ni même patriotique contre les Romains. Ils voulaient simplement (et on a eu la même chose en Gaule, en Bretagne, en Syrie, dans d’autres parties de l’empire) un peu plus d’autonomie, vivre tranquillement dans leur coin et ne pas être dérangés par l’Etat.

« Il est frappant de se dire que des régions qui à l’heure actuelle sont abandonnées à l’alfa, où l’on voit pousser quelques plantes éparses et passer un troupeau de moutons tous les 20 kilomètres, étaient dans l’Antiquité recouvertes de champs de blé, car il y avait un peu partout des canaux, des réservoirs et des citernes »

On a dit de l’Afrique qu’elle était le « grenier à blé de l’empire romain ». C’était donc une zone riche. Était-ce déjà le cas avant la conquête ou est-ce le fruit du travail romain ?

Oui, l’Afrique était une des régions les plus riches du bassin méditerranéen dans l’Antiquité. Mais ce n’était pas un hasard, ni un miracle. D’abord, tout simplement, les Africains ont beaucoup travaillé à cette époque, et ils ont eu de la chance : il y a des périodes où la démographie se développe considérablement et d’autres où elle est très freinée. Il y a eu à cette époque une heureuse harmonie entre les productions agricoles et la population, pour des raisons diverses et complexes.

Cette richesse de l’Afrique date déjà en partie de l’époque punique. Les Phéniciens, les Carthaginois, avaient développé une très belle agriculture, justement dans cette région du nord de la Tunisie actuelle qui a été la plus romanisée. Ils avaient également développé toute une gamme d’activités liées à la mer : la pêche, la peinture pourpre obtenue a partir d’un coquillage appelé le murex, et aussi les conserves de poisson et ce que les Romains appelaient le garum, une saumure de poisson qui était un condiment universel dans tout le monde romain, et que l’Afrique du nord a énormément produit.

Donc cette richesse est en partie un apport phénicien, puis les Africains de l’époque romaine ont su développer cet apport en mettant en place partout des travaux hydrauliques considérables. Il est frappant de se dire que des régions qui à l’heure actuelle sont abandonnées à l’alfa, où l’on voit pousser quelques plantes éparses et passer un troupeau de moutons tous les 20 kilomètres, étaient dans l’Antiquité recouvertes de champs de blé, car il y avait un peu partout des canaux, des réservoirs et des citernes. Cette prospérité est donc due à un énorme travail des Africains et à leur grande intelligence économique.

En quelle proportion l’Afrique contribuait-elle au trésor de l’empire romain ?

Elle participait certainement beaucoup à la richesse de l’empire au point de vue fiscal, puisqu’elle était une région très riche. Il existait en particulier un impôt qu’on appelle l’annone et qui était payé directement en blé et non pas en espèces monétaires. Il alimentait non seulement les habitants de Rome mais surtout l’armée romaine. Une partie du blé africain allait directement dans les camps militaires. Mais je ne peux pas vous donner de pourcentages, car nous n’avons pas de chiffres.

Peut-on peut dire que l’Afrique était la province la plus riche de l’empire romain ?

Elle était l’une des plus riches. Là encore nous ne disposons pas de statistiques, mais nous savons que deux régions étaient extrêmement riches : la région de l’Ouest de l’Anatolie (Turquie actuelle), dont Ephese était la capitale, était extrêmement riche, et l’Afrique était à peu près aussi riche, peut-être un peu moins. Un indice est que le gouverneur d’Asie (province d’Ephese) avait préséance sur le gouverneur d’Afrique. Donc l’Asie pour les Romains c’était un petit mieux que l’Afrique, mais il y avait peu de différence.

Quels ont été les grands apports africains à l’empire romain ?

Je citerai quatre noms : Apulée, Tertullien, Saint Cyprien et Saint Augustin. Surtout Saint Augustin : on peut l’aimer ou ne pas l’aimer, mais malgré ses côtés agaçants, il faut toute de même bien voir qu’il a influencé tout le christianisme jusqu’à l’heure actuelle. Il y a encore des chrétiens qui se disent augustiniens. Il y a un clergé augustinien, un institut d’études augustiniennes, une revue d’études augustiniennes et tout le christianisme européen a été imprégné de la pensée de saint Augustin.

Il y a, outre les exportations économiques, un autre apport à la civilisation romaine qui n’est pas négligeable, c’est l’artisanat et l’art. Tout le monde à Rome voulait par exemple avoir de la vaisselle africaine, parce que la vaisselle africaine était réputée être la plus belle. Il y a aussi la mosaïque. Les Grecs l’ont inventée, les Romains l’ont adoptée et les Africains l’ont développée de manière considérable à partir du IIe siècle. Les artistes africains étaient réputés à travers l’empire : on a trouvé des mosaïques d’influence africaine en Europe. En Sicile, une villa est entièrement pavée de mosaïques « africaines ».

L’empereur Caracalla, de la dynastie des Sévère (famille issue de Tripolitaine) a accordé la citoyenneté romaine à tous les habitants de l’empire. Faut-il voir un lien entre ses origines africaines et cette volonté de faire bénéficier tout l’empire de la citoyenneté romaine ?

Je ne crois pas. Caracalla Caracalla : 186 – 217. Fils de Septime Sévère. En 212, par son édit Consitutio Antoniniana, il accorde la citoyenneté romaine à tous les hommes libres de l’Empire. , lorsqu’il est arrivé au pouvoir, s’est tout simplement trouvé à un moment où cela devait arriver. N’importe qui aurait fait la même chose à sa place. C’est-à-dire que depuis l’époque de César, qui a été un des premiers conquérants de l’Afrique, la citoyenneté romaine a été accordée à des habitants de l’Afrique. Ses successeurs, notamment Auguste, ont énormément distribué la citoyenneté romaine, tout comme les empereurs du IIe siècle. Ce qui fait qu’à l’époque de Caracalla, ne pas être citoyen romain était une exception.

Finalement, l’édit de Caracalla est tout simplement un édit de simplification administrative. Il supprime ces minorités non-romaines qu’on trouve dans les montagnes des Alpes ou de Kabylie. Décréter que tout le monde devient citoyen romain est beaucoup plus simple pour le droit et l’administration. Cela n’a pas de grande portée politique. C’est le résultat logique de deux siècles et demi de politique de naturalisation.

Les Africains ont-ils joué un rôle militaire dans l’histoire romaine ?

Les Africains ont tout d’abord joué un rôle comme auxiliaires. Il existait des accords diplomatiques entre Rome et les Etats numides. Ces accords comprenaient la fourniture de troupes, donc des Africains servaient dans l’armée romaine. Il y avait par exemple des Numides dans l’armée de César qui a conquis la Gaule. Après la conquête, la Numidie a continué à fournir des auxiliaires. Les Numides avaient deux qualités : la mobilité et la rapidité. Ils fournissaient donc des cavaliers et de l’infanterie légère.

Cependant, la meilleure armée de l’époque était incontestablement l’armée romaine, donc les Romains n’éprouvaient pas le besoin d’emprunter des éléments tactiques ou stratégiques aux autres peuples. Mais même les soldats d’élites, c’est-à-dire les légionnaires, ont progressivement été recrutés en Afrique. D’ailleurs, à partir d’un certain moment, toute l’armée romaine d’Afrique était composée d’Africains. Ils étaient nés en Afrique, parlaient latin et se sentaient Romains. C’étaient des Romains d’Afrique.

Les Africains ont donc très tôt fait partie de l’armée romaine. Reste-t-il aujourd’hui des descendants de ces soldats en Europe, fruits des campagnes de l’armée d’Afrique ?

Quand les soldats avaient fini leur service militaire ils restaient généralement sur place. Jusqu’au règne de Septime Sévère Septime Sévère : 146 – 211. Empereur romain, après avoir été général de l’Empire. D’origine africaine, il est né à Leptis Magna, capitale de la Tripolitaine (Libye actuelle). , les soldats n’avaient pas le droit de se marier, c’était illégal. Ils devaient rentrer tous les soirs à la caserne. Bien évidemment ils avaient des besoins sexuels comme tous les êtres humains : ils avaient donc une femme qui était juridiquement une concubine, ils avaient des enfants. Et quand ils terminaient leur service militaire au bout de 25 ou 30 ans, ils avaient 45 ou 50 ans.

Aujourd’hui on pense qu’à 50 ans on peut encore faire des choses, mais dans l’Antiquité, à 45 ans on était un vieillard. Ils n’allaient pas entamer un déménagement quelques années avant leur mort. Ils restaient sur place avec leur concubine, leurs enfants et une maison. La plupart des Africains engagés dans l’armée romaine servaient en Afrique et sont morts en Afrique. Dans l’Antiquité il y avait très peu de mouvements migratoires. Effectivement l’armée d’Afrique a envoyé des soldats en Syrie ou sur le Danube, sur le Rhin ou à York… Mais à la fin de ces expéditions, ces soldats rentraient dans leurs casernes. Lorsqu’il y avait une guerre en Syrie, ils allaient faire la guerre en Syrie et quand la guerre était terminée ils rentraient en Afrique, ils n’avaient pas de raison de rester sur place. On ne peut donc pas dire que les soldats africains aient durablement marqué les lieux où ils ont été amenés à combattre à travers l’empire.

Vous avez dit qu’à partir du IIe siècle, la christianisation était massive. A la fin de la présence romaine dans cette région, peut-on dire que toute l’Afrique du Nord est christianisée ou bien que certaines zones ne le sont pas ?

C’est une question très complexe. Le problème de l’histoire antique est que nous ne disposons pas de statistiques. Il est certains qu’aux alentours de la période de Saint Augustin, c’est-à-dire avant et après l’an 400, il y a une très forte christianisation en Afrique. Mais cette christianisation a bien évidemment des limites.

Il est probable que les gens des montagnes, des régions isolées ont été moins touchées par la christianisation. Les gens de l’Antiquité n’avaient pas comme nous une conception manichéenne du monde, ils ne croyaient pas forcément en tout ceci ou en tout cela. J’ai trouvé récemment une étude montrant que les traditions païennes, particulièrement le culte de Baal-Hammon-Saturne, avaient perduré très tard et avaient encore des fidèles bien après l’époque de Saint Augustin.Ily avait donc un mélange dans l’esprit des gens, qui ne faisaient pas toujours bien la distinction entre Baal Hammon et le Christ par exemple.

Si les Nord-africains étaient largement romanisés et christianisés, comment expliquer l’effondrement rapide et total de la romanité en Afrique du nord après le VIIe siècle ?

J’avoue que je n’ai pas de réponses à fournir à votre question. Cette question est liée à deux autres que vous n’osez peut-être pas poser : Pourquoi l’Islam a-t-il remplacé le christianisme et pourquoi les conquérants arabes ont-ils fait disparaître la romanisation ? Si je voulais être paresseux, lâche ou prudent, je vous dirais d’interroger un médiéviste. Pour moi, spécialiste de l’Antiquité, l’époque romaine et l’arrivée des Arabes sont deux périodes très différentes.

On peut cependant avoir quelques grandes idées. D’abord il est clair qu’il y a eu un affaiblissement de la société et des structures sociales romaines. Cela est au moins en partie dû à quelque chose que j’étudie justement en ce moment justement : la conquête vandale. Quand les Vandales sont arrivés en Afrique ce n’était pas pour germaniser les Africains Ils avaient un seul but, celui de s’enrichir. Ils s’en sont donc pris aux riches Romains d’Afrique et à ce qu’ils possédaient, c’est-à-dire la plupart de leurs domaines et de leurs terres. Cela a détruit cette classe moyenne africaine romanisée et christianisée. Ensuite, il est probable que le clergé chrétien d’Afrique a abandonné une partie de sa culture, qu’il y a eu un déclin des écoles, de la transmission de cette culture. Ce sont deux éléments importants mais il y en a probablement d’autres. C’est une question très délicate, qui peut même devenir explosive et exciter les passions.

Les marabouts actuels sont-ils les héritiers du clergé chrétien d’Afrique ?

Non, je ne crois pas. L’arrivée de l’Islam a rompu un certain nombre de traditions, pas seulement économiques mais aussi sociales et culturelles. Il y a donc eu, sans doute, un changement assez profond, accompagné d’un renouvellement des élites.

Y a-t-il actuellement des blocages idéologiques qui affecteraient les études antiques en Afrique du nord ?

C’est aux Tunisiens aux Algériens et aux Marocains qu’il faut poser la question. Moi quand je pense quelque chose, je le dis. Par exemple, je ne suis pas d’accord avec Marcel Benabou et non seulement je le dis mais je l’écris également. Je suis reçu en Tunisie. J’y vais pour des colloques, pour des congrès. Récemment j’ai été invité en Algérie, j’aurais volontiers accepté mais malheureusement le thème du colloque, Archéologie et patrimoine, n’était pas dans mes compétences, j’ai donc refusé.
Évidemment chaque pays a ses propres problèmes idéologiques. Je ne vous apprendrais pas qu’à l’heure actuelle la Tunisie et l’Algérie ne vivent pas le même destin politique. Il y a donc des attitudes à l’égard du passé romain qui peuvent être très diverses et parfois d’ailleurs contradictoires. Le gouvernement algérien il y a quelques temps a voulu absolument célébrer la mémoire de Saint Augustin. Le gouvernement tunisien célèbre beaucoup Hannibal, un personnage dont les Tunisiens sont très fiers. C’est leur passé, et il mérite d’être profondément respecté. Et il est vrai qu’Hannibal et St Augustin sont des personnages passionnants, même si l’on peut ne pas être toujours d’accord avec ce qu’ont fait l’un et l’autre. Personnellement, ce que j’ai eu à faire, je l’ai fait, personne ne m’a gêné. La Tunisie a été ouverte à tous les pays étrangers dans le cadre de différentes opérations archéologiques. A l’heure actuelle on y trouve des fouilleurs qui viennent des Etats-Unis, du Canada, d’Angleterre, de France, d’Italie…

Est-il facile de travailler sur l’histoire antique dans l’Afrique du Nord d’aujourd’hui ?

Il est clair que de ce point de vue la Tunisie est en avance sur tous les autres pays du Maghreb. Il existe en Tunisie de très bons archéologues, de très bons épigraphistes, de très bons historiens. Il y en a peu en Algérie, très peu au Maroc et en Libye. L’école tunisienne fait du bon travail et publie des revues, des livres, des thèses. J’ai des étudiants tunisiens parmi mes élèves, ainsi que, d’ailleurs, des Algériens et des Marocains.

La rédaction, Entretien réalisé pour Kabyles.net

Pour prolonger le débat : lisez l’ouvrage de M. Benabou, La résistance africaine à la romanisation, que conteste fortement Y. Le Bohec dans cet entretien.

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