21 avril 2017

Histoires drôles et véridiques de Kabylie

Récemment autour de deux bouteilles de vin et sous les étoiles en Kabylie, un vieil immigré me raconta l’histoire d’un autre vieil immigré, qui est décédé maintenant depuis quelques années. Il me raconta qu’à la fin des années 60, il était allé, avec cette personne, au Balajo, une boite de nuit qui se trouve à la rue de Lappe dans le 11eme arrondissement.

Ils avaient passé une très bonne soirée et à la fin, le monsieur en question ressortit avec une dame à son bras. Il me disait qu’il est trop bourré pour faire attention à la dame et qu’il ne pouvait même pas distinguer ces traits. Ils se quittèrent à la bouche du métro de Bastille, juste à côté du Club.

Le monsieur travaillait à Boulogne-Billancourt chez Renault et habitait dans un hôtel dans le 19e arrondissement. Il me dit :

« Depuis qu’on s’était quitté à la bouche du métro, je ne l’ai plus revu. Et au bout d’un mois, je commençais à m’inquiéter et je décidais d’aller lui rendre visite dans le 19e arrondissement. J’arrive à l’hôtel, c’était un hôtel d’ouvriers Kabyles qui venaient de partout de Kabylie. J’ai demandé au gars derrière le comptoir si « flen » était là, il commença à rire en me répondant :
— oui, il est dans sa chambre. et en regardant autour de moi, je voyais des gens qui s’empêchaient de rire par respect.
Et le barman me dit :
— Tu es de son village ? et j’ai évidemment répondu « oui ». Il m’indiqua le numéro de la chambre et l’étage.

Je suis passé par la porte du bar-restaurant et à peine la petite porte se referma derrière moi que je les entendis rire à s’étouffer.
Je suivis le sombre couloir en bravant l’odeur de couscous au mélange de l’humidité et je parvins à sa chambre. En allant frapper, je les entendis rire à l’intérieur. Si je n’habitais pas aussi loin, je serais reparti, mais comme je ne pouvais pas revenir avant un bon moment et que je m’étais déplacé, je décidais de frapper à la porte. A… m’ouvrit en robe de chambre jaune et était aussi surpris qu’heureux de me voir, il m’invita à entrer.

C’était une petite chambre qui n’avait même pas assez d’espace pour pouvoir tenir un marteau à bout de bras et clouer quelque chose sur le mur. La chambre était parfumée par l’humidité, une petite table au milieu de la chambre pour rendre la circulation quasiment impossible ; une bouteille de gaz avec un petit fourneau dans le coin sur lequel reposait un couscoussier avec une seule poignée, et sur le petit lit, je vis une femme qui ressemblait à un homme ou un homme qui ressemblait à une femme avec un mégot à la main. Je lui tendis ma main et je vis une petite barbe de deux jours. A… me regarda et me dit :
— Ismis Bernadette ! » (Elle s’appelle Bernadette)
Tout à coup, je réalisais pourquoi le barman et ses locataires riaient.
A… alla vers le couscoussier et me demanda si j’avais faim. Je lui répondis que je n’avais pas faim et que je devais partir. Je l’invitais à sortir dans le couloir et je saluais la « dame » en sortant. En arrivant dans le couloir, je lui dis :
— Tegged s lewkhvar belli wagui d-argaz ? (Tu es au courant que c’est un homme ?)
— Ttamatut !! Acughar i-dargaz ? (c’est une femme ! Pourquoi dis-tu que c’est un homme ?) me répondit-il.
Je le regardais dans les yeux pour savoir s’il était sérieux, et il l’était. Je lui dis alors :
— Yess3a tamart a A… ! tilawine u s3int ara ac3ar ? (Il a une barbe a A… les femmes n’ont pas autant de poils)
Il me regarda contrarié
— I-khaltik Baya ur tas3i wara ac3ar ? tes3a tamart um ad nettat ! » (Et ta tante Baya, elle n’a pas de poils ? elle a des poils aussi).

J’étais tellement remué par sa réponse que je lui rétorquais :
— Khalti Baya ur tas3i wara abouch !! wagui yes3a nagh xati ?) (Ma tante Baya n’a pas de pénis !! celui-là. Il en a un non ?)

Il baissa les yeux et sans me regarder, il répondit :
— Desah ! Yes3a ! yernu d-abouch-is akter ag iniw ! (C’est vrai !! il en a un !! En plus, son pénis est plus grand que le mien.)

Je ne savais plus quoi faire, si je devais rire ou lui mettre une gifle. Je le pris par les épaules en le secouant
— A d-argaz a A… !! maden awk ttadsan fellak ag al qahwa ! Ur deggewd ara s lekhvar ? (C’est un homme A… ! Tout le monde se moque de toi au café, tu ne t’en es pas aperçu ?).
Il me regarda naïvement en disant
— Nek nighas ttamatut… tes3a kan abouch daya. (Moi, je me suis dis que c’est une femme qui a un pénis, c’est tout.)
Et le poussant vers la porte, je lui dis :
— Inas a d-irouh akina !! Teksed asser af yemanik ! (Dis-lui de partir, tu as perdu toute dignité !).
Il ouvrit la porte et en se retournant, il répliqua :
— Ur azmiragh ara ! Ad nettat ig att khalissen lekra n’tekhamt (je ne peux pas lui dire. C’est elle qui paie le loyer de la chambre.)

J’allais lui mettre un coup de poing quand il entra rapidement dans la chambre et referma la porte derrière lui. Je lui criais à travers la porte
— In3a dine reb rebek !! At hacmed imawlan ik !! tadart-ik ! Acmata !! (Tu fais honte à ta famille, à ton village, crapule !)

Et de derrière la porte, il me répondit :
— Kra dagui awkit fedra ag abouch ? Nek hemlaghett !! A ma tes3a abouch ama ur tes3i wara ! fel djal ag abouch ay trouh lekra n’tekhamt ? (Je ne vais pas la mettre dehors à cause d’une histoire de pénis, alors que c’est elle qui règle mon loyer !).

Au lieu de casser la porte, j’ai ri de toutes mes entrailles. J’ai quitté l’hôtel par la porte principale et j’ai continué à rire pendant 22 stations de métro.

Hmimi O’Vrahem