21 avril 2017

Illettrisme et vie privée

Septembre ! De la tiédeur dans l’air, de l’or sur les arbres, des bêlements d’agneaux dans les champs…. Une douceur qui vous enveloppe et vous invite à ne rien faire. Le nez au vent, Lounis goûte cette douceur de vivre, en flânant sur le bord du chemin. Quelle belle chose la liberté ! Sans doute éprouve-t-il même un tantinet de pitié pour ses camarades qui, à cette heure délicieuse d’après-midi, ânonnent dans leur école quelque leçon. Il cueille des mûres, se coupe une baguette de figuier, fouille les herbes des fossés en sifflotant, et arrive ainsi jusqu’au champ de Rosa « Si j’allais voir les petits agneaux ! » Leste comme un chat, il enjambe la barrière et saute au milieu des brebis, qui se sauvent effarouchées.

Digaj aboie. « – Oh ! Le petit gredin », s’écrie Rosa, qui sommeillait sous un olivier, réveillée en sursaut par les aboiements du chien. « Que cherches-tu ici ? Tiens, aide-moi à me lever », dit-elle en essayant de dégourdir ses jambes. « Ah ! Je ne les chaufferai plus longtemps à ce bon soleil, mes pauvres jambes ! » Rosa se lève péniblement et appuyant ses mains noueuses sur un gros bâton.

« – Une belle journée pour dormir au soleil », dit Lounis, comme pour s’excuser du trouble qu’il a causé.
« – Une belle journée, mais ce n’est pas mercredi », remarque Rosa…. « Tu n’es pas malade ? Tu as des joues rouges comme une pomme et un corps robuste comme ce jeune olivier… Alors, ton père aime mieux te garder oisif que de t’envoyer à l’école ? »
« – Encore un conseilleur », se dit Lounis, que cet interrogatoire gêne visiblement….
Et, comme si Rosa avait deviné sa pensée : « Les conseilleurs ont souvent raison, Lounis. Ah ! si je pouvais redevenir jeune comme, toi, quelle vie meilleure je me préparerais ! »
« – Mais tu es heureuse, Rosa. Tu as un champ, une maison… »
« – Tu peux avoir une maison, un champ, une fortune, Lounis ; mais l’incendie, l’inondation peuvent détruire la maison, ton champ ; une mauvaise affaire peut engloutir la fortune ; tandis que ce que tu peux avoir là, dans la tête, personne ne te le prendra, personne », dit Rosa en posant un doigt sur le front du gamin.

« – Crois-moi, Lounis, c’est ton intérêt d’aller à l’école. Si tu as une bonne instruction, tu ne chômeras guère ; l’usine, le commerce, l’administration t’ouvriront leurs portes. C’est ton intérêt, de t’instruire. Oh ! je n’ai pas eu la chance d’aller à l’école, moi ; j’étais l’aînée. A huit ans, je parcourais déjà la montagne, souvent dès six heures du matin, pour aller chercher de l’eau à la fontaine, ramasser du bois, ramener de la glaise pour faire de la poterie, filer la laine. Quelle vie de souffrance !
A l’âge adulte j’ai ouvert une boutique de poterie. J’avais des clients, hélas, je ne pouvais m’occuper des comptes pour gérer mon commerce, j’ai du prendre un associé qui m’a volé, j’ai dû laisser là mes rêves et garder des chèvres. »

« Quelle humiliation, Lounis, d’aller trouver le voisin pour se faire lire la lettre que l’on a reçue ! Tes affaires, même les plus secrètes, volent de bouche en bouche, et tout le village en est instruit. Que faire ? Me révolter ? Impossible. Je suis encore bien heureuse que l’on m’écrive mes lettres… La voilà, la belle indépendance que tu te prépares, si tu restes un ignorant. Moi, vois-tu, Lounis, je suis comme la bête de somme qui n’a guère d’autre horizon et d’autre plaisir que le tas de paille de son râtelier. Aucune vraie distraction n’est venue me mettre un peu de joie dans ma vie, pas même la lecture d’un journal… », et la voix de Rosa se fit tremblante, comme si elle avait honte.

Lounis, devenu songeur, lève ses yeux où brillent des larmes, sur les yeux tristes de la vieille montagnarde ; puis brusquement, se redressant et jetant au loin sa baguette : « – Je retourne à la maison, Rosa ; demain soir, je viendrai te raconter ma première journée de classe. »