Image du bonheur et de la justice

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Le mythe de l’attelage ailé se retrouve dans cette image qui décrit les différentes tendances de l’homme : appétits, cœur et raison
— formons par la pensée une image de l’âme.
— Quelle image ? demanda-t-il.
— Une image, répondis-je, comme celle de ces anciens monstres dont parle la fable : la Chimère, Scylla, Cerbère, et nombre d’autres qui réunissaient, dit-on, en un seul corps des formes multiples.
On le dit en effet, fit-il.
— Façonne donc une sorte de monstre à formes et à têtes multiples, têtes d’animaux paisibles et têtes de bêtes féroces, rangées en cercle, et donne-lui le pouvoir de changer et de tirer de lui-même toutes ces formes.
— Un pareil ouvrage, dit-il, exige un modeleur habile; mais comme la pensée est plus facile à modeler que la cire ou toute autre matière semblable, c’est fait : je l’ai modelé.
— Modèle maintenant une autre forme, celle d’un lion, puis celle d’un homme; mais que la première soit de beaucoup la plus grande des trois; et la deuxième ensuite.
— Ceci est plus aisé, dit-il; aussi est-ce fait.
— Réunis maintenant ces trois formes en une seule, de manière qu’elles ne fassent qu’un tout les unes avec les autres.
— Elles sont jointes, dit-il.
— Recouvre-les ensuite extérieurement d’une forme unique, la forme humaine, de manière que celui qui ne pourrait pas voir l’intérieur, et n’apercevrait que la seule enveloppe extérieure, croit voir un être unique, un homme.
— L’enveloppe y est, dit-il.
— Disons maintenant à celui qui prétend qu’il est utile à cet homme d’être injuste, et qu’il ne lui sert de rien de pratiquer la justice, que sa prétention revient à dire qu’il lui est avantageux de nourrir avec soin et de fortifier la bête aux cent formes et le lion, d’affamer au contraire et d’affaiblir l’homme, de sorte que les deux autres l’entraînent où ils voudront, et, au lieu de les accoutumer à vivre ensemble en bon accord, de les laisser se mordre et se dévorer en se battant ensemble.
— C’est exactement soutenir cela que de vanter l’injustice.
— Au contraire dire qu’il est utile d’être juste, c’est dire qu’il ne faut rien faire, qu’il ne faut rien dire qui n’assure à l’homme intérieur les moyens de dominer le plus possible l’homme entier et de veiller sur son nourrisson aux têtes multiples à la manière du laboureur qui nourrit et apprivoise les espèces pacifiques et empêche les sauvages de croître; c’est ainsi qu’il traitera son élève, en prenant le lion pour allié, en partageant ses soins entre tous et en les maintenant en bonne intelligence entre eux et avec lui-même.

Platon, République, IX. Les Belles Lettres, éd.

 

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