21 avril 2017

Interview de Ferhat Mehenni à Liberté

“Le MAK a un discours de raison”

Interview de Ferhat Mehenni à Liberté,  réalisée le 15 novembre dernier, publiée en une le 14 décembre.

Le président de l’Anavad revient dans cet entretien sur son mouvement et répond assez sereinement à toutes les questions selon les dires du journaliste de Liberté.

Liberté : Quelle est votre situation vis-à-vis de l’Algérie ? Êtes-vous recherché ? Non ? On vous reproche quelque chose de précis ?
Ferhat Mehenni :
D’expérience, je sais que la mise sur pied et l’installation du gouvernement kabyle de dissidence en exil, l’Anavad, constituent aux yeux des autorités algériennes une atteinte caractérisée à la sûreté et l’autorité de l’État, et un coup grave porté à l’intégrité du pays. Chacun de ces chefs d’inculpation constitue à lui seul un motif d’emprisonnement immédiat et justifie l’application de la peine de mort, de leur point de vue. Le point de vue de la dictature, bien évidemment.

Comment expliquez-vous la genèse du MAK, de l’idée de fédération algérienne, plus ou moins partagée d’ailleurs par d’autres courants politiques, à la revendication de l’autodétermination de la Kabylie ?
Je ne connais pas de courant politique crédible se battant pour l’idée d’une fédération algérienne. La régionalisation que réclament certains du bout des lèvres n’est pas une demande de fédéralisme et celui-ci ne signifie nullement la souveraineté de la Kabylie pour laquelle nous nous battons.
L’évolution dans nos actions politiques est dictée par les contingences et les contraintes du terrain, celles-ci nous imposent d’adapter nos modes d’organisations et nos méthodes de travail afin d’ajuster la portée de nos revendications.
C’est le bain de sang perpétré par l’Algérie en 2001 en Kabylie qui nous a définitivement ouvert les yeux sur l’impérieuse nécessité de séparer notre destin de celui des assassins de nos enfants et de notre identité. Le feu de paille des Archs a ôté les dernières illusions aux nôtres, quant à la volonté du pouvoir antikabyle de satisfaire les revendications minimalistes de la Kabylie. Ensuite, la réalité du terrain a fait que notre revendication a évolué d’une simple autonomie à une affirmation d’une volonté ferme d’autodétermination pour fatalement culminer en une franche revendication d’indépendance. Le pragmatisme et la pédagogie ont prévalu.

Ne pensez-vous pas que vous avez quelque peu joué le jeu du pouvoir en séparant la Kabylie, bastion de la contestation démocratique et sociale, du reste du mouvement démocratique algérien et maghrébin ?
Ceux qui font le jeu du pouvoir ne sont pas les indépendantistes kabyles mais tous ceux qui s’opposent à l’indépendance de la Kabylie et qui confortent par leur positionnement le pouvoir en place.
L’Algérie, à l’opposé de la Kabylie, est globalement arabo-islamiste, aux antipodes des valeurs de la laïcité et du pluralisme politique. Lors des élections, les partis politiques dits kabyles n’obtiennent des sièges électoraux en dehors de cités kabyles que grâce à des quotas généreusement octroyés par la hiérarchie militaire, davantage par crainte de les voir grossir les rangs du séparatisme que d’une quelconque volonté de rééquilibrage des forces politiques en présence.
De plus, si la revendication d’indépendance était un instrument dans le jeu du pouvoir, comme prétendent d’aucuns, pourquoi celui-ci n’y accéderait-il pas ? Les arrestations des militants du MAK, leur licenciement de l’administration et la fermeture de leurs commerces sont là pour prouver le contraire. Il faut dire à ces démocrates prisonniers de leurs œillères que la Kabylie n’est pas un cobaye pour leurs lubies et leurs chimériques desseins. Ceux qui la voient en tant qu’instrument politique pour leurs intérêts personnels ne sont rien d’autre que des criminels.
La Kabylie n’est pas là non plus pour être le souffre-douleur des clans qui règlent leurs comptes au sommet de l’État par des troubles dont les Kabyles essuient les plâtres.

Une chose est sûre : le discours des militants du MAK, tel qu’il se décline sur la Toile, est en tout cas franchement raciste, disons-le sans tabou ! Est-il vraiment celui de vos militants ? Ou y aurait-il volonté de nuire à l’image du mouvement ?
De mon point de vue, le racisme est à condamner quelle qu’en soit la forme ou la victime. Imposer aux Kabyles l’identité arabe, qu’elle soit linguistique ou culturelle, en est un. Accuser les miens de racisme au motif qu’ils se présentent en tant que Kabyles est le comble du racisme. Ce sont les Kabyles qui sont victimes du racisme.
Il y a manifestement volonté de diaboliser un mouvement noble dans ses objectifs et sa composante humaine. Nous savons tous que les services algériens ont développé toute une direction chargée de déverser de l’intox sur la Toile pour faire porter à nos militants la responsabilité de propos qui ne sont pas les leurs.
Aussi, il m’arrive de faire un tour sur la Toile algéro-arabo-islamiste où le discours de haine antikabyle s’y décline sur tous les tons. J’en sors à chaque fois traumatisé. Non, le discours du MAK n’est pas raciste. Le racisme est dans le traitement réservé par les autorités algériennes aux réfugiés syriens, maliens, nigériens… Lisez la presse algérienne pour vous rendre compte de la haine envers tout : les femmes, les “Africains”, les Égyptiens, les hommes de couleur… !
Le MAK a un discours de raison. Vous le trouverez sur nos sites officiels comme www.makabylie.org ou encore www.siwel.info.

Ne pensez-vous pas que le combat du MAK risque de déboucher sur de graves dérives, dont une guerre civile, vu surtout les enjeux régionaux et mondiaux ? C’est en tout cas là le sentiment de nombreux observateurs !
Ce n’est pas le combat pacifique du MAK qui va conduire l’Algérie à de graves dérives. Les prémices de celles-ci sont déjà en place et le MAK et la Kabylie n’y sont pour rien. L’Algérie a déjà connu la guerre civile et c’est grâce à la Kabylie qu’elle n’a pas sombré, durant les années 1990. Alors, s’il vous plaît, n’en rendez-pas la Kabylie responsable. Les observateurs sérieux soulignent aussi que l’Algérie va de nouveau droit vers une guerre civile, guidée soigneusement par ses dirigeants, sans le MAK et sans la Kabylie. On en reparlera le moment venu.
Au contraire de ce que d’aucuns pensent, le combat du MAK offre une chance au monde de reconstruire les équilibres géopolitiques que la colonisation avait détruits, d’en finir avec les guerres et les génocides. Au lieu d’avoir des pays dont la composition ethnique hétéroclite les voue en permanence à la guerre civile, il y a lieu de réhabiliter le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et à créer des nations suffisamment homogènes pour que celles-ci soient paisibles et prospères.
L’émergence d’une Kabylie indépendante sera une chance pour la stabilité nord-africaine et méditerranéenne. Elle saura devenir le véritable trait d’union entre l’Orient et l’Occident, le Nord et le Sud, non pas comme une espèce de Casques bleus, de zone-tampon mais en tant que liant, en tant que médiateur, facilitateur de contact et de dialogue.

Êtes-vous pacifiste ?
Contrairement aux tenants du régime algérien, je ne suis pas un va-t-en-guerre. Je suis un homme de paix, de raison, attaché au droit international et à celui des peuples à disposer d’eux-mêmes. Je suis de ceux qui sont attachés au maintien de la paix.
Mais il faut savoir que la paix est autre chose que l’absence de guerre et que la guerre elle-même a plusieurs visages dont celui de la paix militaire et/ou policière qu’imposent toutes les dictatures et les colonialismes. Il faut éviter de confondre paix et soumission. Un peuple écrasé, humilié, spolié de ses richesses, de sa langue et de son identité, un peuple colonisé n’est pas en paix.
Ce peuple ne sera en paix que le jour où il reconquerra sa dignité en se levant et en décidant de se battre pour sa liberté.
Le peuple kabyle subit l’inadmissible en étant sommé par l’Algérie de disparaître en elle. Il est violenté, régulièrement endeuillé par l’armée d’occupation qui totalise en Kabylie le tiers de l’ensemble des effectifs militaires algériens.
La Kabylie tout en restant pacifique est réellement soumise à une guerre qu’elle refuse obstinément de livrer sous une forme violente.
La seule réponse de la Kabylie, lors du Printemps noir, était : “Vous ne pouvez pas nous tuer, nous sommes déjà morts !”

C’est quoi ce conflit entre vous et Bouaziz ? Car enfin certains y voit un déficit démocratique !
Si déficit démocratique il y en avait, personne n’aurait entendu parler de cette crise, elle aurait été tue, étouffée. Mais comme nous sommes une organisation démocratique, toutes les questions font débat.
En plus d’être un grand militant de terrain, M. Bouaziz Aït Chebbib est mon fils spirituel, mon disciple.
Quel que soit ce qui peut nous opposer, nous considérons tous les deux que la Kabylie est au-dessus de notre ego. Il y a entente entre nous sur l’essentiel. Que les médias algériens poussent à notre séparation, nous en sommes conscients et nous ne sommes pas prêts à leur offrir le spectacle qu’ils attendent de nous.
Ces derniers temps, des relais du pouvoir et des infiltrés au sein de nos structures poussent nos militants à se rebeller contre l’autorité interne du MAK-Anavad. Rien de tel n’aura lieu.

On a l’impression qu’il y a chez vous une reproduction de l’ancien problème du mouvement national : on se libère et on verra !
Il n’y a aucune gêne chez nous à avoir des similitudes avec le mouvement national algérien. Bien au contraire. Oui, on se libère d’abord. Une fois la Kabylie est libre, au lieu de se comporter comme le FLN et l’ALN qui ont confisqué la liberté si chèrement acquise, le MAK remettra les clefs du pouvoir au peuple kabyle qui va souverainement élire un président et des députés sur la base de leurs programmes respectifs.
Mieux encore, je vous assure que les droits démocratiques, les droits de la femme, des élections réellement propres et honnêtes, la laïcité, la fin de la corruption et des passe-droits, tout cela est possible dès demain dans le cadre d’une Kabylie indépendante !

Êtes-vous raciste ? Non je plaisante. (Rire) Que pensez-vous de Majda Roumi, de Fayrouz et de Cheikh Imam et, tenez, d’El-Hadj El-Anka et Amar Ezzahi ?
(Rire) Oh ! C’est me faire injure que de croire que je suis raciste. Pour vous rassurer, j’adore les chansons de tous ces artistes que vous me présentez et de bien d’autres encore comme Fahd Bellan ou Abdelhalim Hafez… J’ai même traduit et chanté une chanson de l’un d’entre eux, Cheikh Imam (Idha Echemsou ghirqet).
Parmi ces chanteurs, il y a deux Kabyles ayant chanté en arabe, El-Anka et Ezzahi. Pour Amar Ezzahi, actuellement hospitalisé et auquel je souhaite prompte guérison, j’ai été content de savoir qu’il a bénéficié d’une prise en charge en France, ce qui n’a pas été le cas de Kheloui Lounès, décédé dernièrement de sa maladie (entretien réalisé le 15 novembre dernier : ndlr).
Pour El-Anka, j’ai une anecdote que je tiens de son médecin, le Dr Mezdad, qui avait recueilli ses dernières pensées avant de rendre l’âme ; le maître du chaâbi n’avait formulé qu’un seul regret sur sa carrière, celui de n’avoir pas chanté assez en kabyle.

Entretien réalisé par :  MOURAD FENZI

 

1 Comment

  1. Je trouve très bizarre cette interview, publiée en Une une ce journal un mois après. Je me demande bien comment M. Mehenni a pu l’accepter. Même les questions sentent la mauvaise foi. Lui demander s’il est raciste revient à penser qu’il l’est.

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