23 juin 2017

Interview de Muḥend Aɛrav Bessaoud (II)

Azar : Vous êtes le principal fondateur et l’animateur d’Agraw Imazighen (Académie Berbère). Fondée à Paris en 1966, c’est-à-dire à un moment de grande répression contre tout ce qui est berbère, cette association culturelle, à travers les bulletins qu’elle diffusait, a eu un énorme impact auprès de la jeunesse berbérophone, notamment celle de Kabylie. Pouvez-vous nous tracer

M-A Bessaoud : Vous n’ignorez pas que le berbérisme, en tant que doctrine politique, a été créé par un groupe de jeunes kabyles dont Laïmeche Ali* avait été le leader, et ce par opposition à l’arabisme virulent qui veut que l’Algérie, voire l’Afrique du Nord toute entière, soit arabe. Ces jeunes, contrairement a ce que l’on pourrait penser, étaient d’ardents nationalistes algériens puisqu’ils étaient tous des militants du M.T.L.D., prés avoir été, pour les âgés d’entre eux, ceux du P.P.A. Malgré cela, les dirigeants de ces partis virent en eux un grand danger pour le nationalisme arabe dont ils étaient porteurs. D’où leurs attaques virulentes, n’excluant pas la violence, et allant également à qualifier ces ardents nationalistes « d’agents de la colonisation », donc des « traitres ».

Ils (les dirigeants des partis) n’ignoraient pas pourtant que les Français les traquaient au même titre que les autres nationalistes, puisqu’ils furent obligés, pour échapper aux arrestations et à la torture, de prendre le maquis où mourut hélas ! Laïmeche Ali, victime du typhus.

Les autres jeunes, n’ayant pas pu entrainer la population derrière eux, mirent fin à leur « aventure guerrière » en saisissant la chance d’une amnistie que leur offrit la France, cette nation « magnanime ». Ce qui permit a beaucoup d’entre eux de rallier le FLN à sa naissance. Il n’en fut pas de même hélas pour ceux qui hésitèrent, comme ce fut le cas de Ouali Benaï, Ould Hamouda Amar, Si Moh Benaïssa…car ils furent assassinés par le FLN e 1956, mettant ainsi à terme final à ce berbérisme qui était devenu la bête noire des tenants de l’arabisme.

Cette fin dramatique pour ne pas dire « cet échec », est due au fait que l’idée berbériste, véhiculée par les jeunes dont nous avons parlé, passait aux yeux de la population, aidée en cela par la propagande du M.T.L.D comme un « facteur de division », l’heure était donc a l’unité face au colonialisme français. C’est dire que le nombre de militants berbéristes était minime pour entrainer une mobilisation de la jeunesse kabyle.

Il y avait en effet, pour toute la petite Kabylie, deux militants de qualité il est vrai, je veux nommer le Dr Aïssani, et le professeur Mohend Chérif Sahli.
Quand la basse Kabylie, j’ai beau racler ma mémoire pour allonger la liste, je ne peux vous fournir cependant que les noms suivants : Si Mouh Benaïssa professeur d’arabe de Mechtras, le professeur Anane Slimane d’Aït Amane, Si El Hocine d’ighil Bouzerou, Hamiche de Tigzirt s/mer et quelques autres…

Même en haute Kabylie, les militants ne courraient pas les rues en dehors, bien entendu, des lieux de sa naissance, je veux nommer Tizi Rachid, Mekla et Demaa Saharidj. On trouve en effet Ould Hamouda Amar de Tassaft Ouguemmoun, Aït Amrane, Aït Medri d Aït Ziri, Ben Younes d’Aït Hichem, Si Mohand Amokrane Aydjar d Azazga.

Bref le berbérisme, malgré ses chants guerriers, ne pouvait pas mobiliser des compagnies. Mais cet échec me servit personnellement, car il me permit de me rendre compte que l’on ne peut pas créer un parti politique berbériste sans qu’il ait des Berbères. Idée que seul un des anciens berbéristes partagea, je veux parler d Amara Ouali Tahar et aussi du Dr Younes Bouchek. Je suis d’ailleurs absolument certain que le premier nommé eut été parmi les premiers membres fondateurs si je l’y avais invité. De toute façon il m’aida plus que d’autres à continuer mes activités

Sans Agraw Imazighen….

Il serait trop long de parler de difficultés que nous avons rencontrées, les jeunes et moi, dans la diffusion de nos tractes et nos bulletins, donc de nos idées. Insultés souvent, menacés parfois, nous fumes obligés d’ignorer les provocations, proférés souvent par des Kabyles aux yeux desquels nous passons pour des « diviseurs », donc des « traitres ». Et ce qui me concerne, des menaces de mort ne me furent pas épargnées. Savez-vous que j’étais condamné à mort par le FFS en 1968 M. A. Ahmed l’a, lui-même avoué, Boumediene à diverses reprises, et notamment en 1969 ; en 1970 par Krim Belkacem et en 1977 par Hassan Aneggaru, qui se dit encore roi du Maroc.

Pourquoi M. A. Ahmed et Krim Belkacem adoptèrent-ils cette position ? direz-vous.

Tout bonnement parce qu’ils étaient convaincus que l’Académie Berbère empêchait le développement de leurs partis respectifs. Sur quoi ils n’avaient pas tort. Ce furent d’anciens militants et sympathisants de l’Académie Berbère qui permirent à M. Aït Ahmed d’émerger de l’isolement où il se trouvait.

En conclusion, n’en déplaise à certains auteurs qui oublient volontairement que le berbérisme est mort en 1956 et enseveli en 1962, sans Agraw Imazighen, ils seraient aujourd’hui citoyens d’un pays qui ne serait plus le leur.

Azar : Quelle est la grande manifestation de l’Académie Berbère en France, alors que l’Amicale des Algériens en Europe était omniprésente ?

M.A. Bessaoud : Les chanteurs kabyles peuvent aujourd’hui se produire librement sans être l’objet d’une attaque de la part de l’Amicale. Ils ignorent cependant que ça n’a pas toujours été ainsi.

Tenez, en 1969 par exemple, parce que l’Amicale ne faisait aucune place à nos chants dans les galas qu’elle organisait, nous décidâmes d’en organiser un avec des chanteurs typiquement kabyles. Aussitôt branle-bas de combat au siège de l’Amicale ainsi que du consulat et même de l’Ambassade. Ils convoquèrent un à un les chanteurs que nous avions réunis sur notre affiches pour leur dire qu’ils participaient, sans le savoir peut-être, à une entreprise de division.
« L’Académie Berbère, leur dit-on en outre, est créée par la C.I.A. en accord avec Israël ». On leur ajouta que « les pères blancs et les pieds noirs n’étaient pas étrangers non plus à cette création ».

Bref « chanter c’est trahir le pays ». Comme j’avais offert de forte sommes d’argent à ces joueurs de guitares et de tam-tam, ils persistèrent dans leur attitude. Alors l’Amicale changea de tactique. Ses militants nous déchirèrent en effet presque toutes les affiches (1.200) que nous avions collées dans les cafés et dépêcha, le jour du gala, plus d’un millier de ses militants pour dissuader les nôtres de venir.

Tous les boulevards, de Saint Michel aux Gobelins en passant par St Germain étaient occupés par eux et des groupes de six ou sept arrêtèrent les gens et tentaient de les menacer dans le cas où… Rien n’y fit. Car le gala fut un immense succès. Ce qui amena l’Amicale, soucieuse de gagner du « fric », à organiser des galas dans les grandes villes de France, et avec des chanteurs kabyles, s’il vous plait. Ce qui lui valut mes félicitations et une féroce « engueulade » de Kaïd Ahmed.

* Tadiwwenit agi fkiɣ-tt-id s tefransisit, acku bɣiɣ imdanen ad teɣren imeslayen agi akken iten-id-yenna dda Muḥend i tudert-is (ad fell-as yaɛfu yerḥem). Nekk walaɣ akk-a i sɛan tassent (lmelḥ) imeslayuen-agi ines. Kra n wussan ar zzat, illa wayen ara d-aruɣ d amaynut. Tanmirt.

 

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