21 avril 2017

Interview de Muḥend Aɛrav Bessaoud (III)

Azar : Est-ce que les jeunes Berbères vous encourageaient ?

M.A.Bessaoud : Sans eux, sans leur enthousiasme, il n’y aurait pas eu d Agraw Imazighen. Car ce sont eux qui lui ont donné la dimension qui fut la sienne quelques années plus tard. Je n’ai pas ménagé mes efforts, bien entendu, car j’ai été de toutes les diffusions, toutes les distributions. Mais le mérite leur appartient. Ils me doivent une certaine formation, je leur dois la réussite.
D’autant que la tâche était immense et les dangers réels. Savez-vous par exemple que j’ai reçu 27.000 lettres venant du Niger, de Libye, et même du Maroc, sans parler de la Kabylie.

Azar : Avez-vous des contacts avec les berberisants et si oui lesquels ?

M.A. Bessaoud : Le seul berbérisant que nous avions à cettr époque-là, je parle de celui qui était des nôtres, c’est Mouloud Mammeri. Je le connaissais depuis longtemps et nous étions même en correspondance. Ce fut par lui que je sus, en 1967, que notre « cause était perdue », « Mohend Aarav, m’a-t-il dit, j’ai sept étudiants : deux Hollandais, deux kabyles et trois arabophones, que je soupçonne être de la SM. Les deux Kabyles ne vont plus revenir l’année prochaine, et moi non plus. Car c’est pour eux que je me sacrifie ».

Mammeri n’abandonna pas l’année suivante, ils eut plus d’étudiants kabyles qu’il n’en espérait, une raison de persévérer. Quant aux autres berbérisants, j’ai eu des contacts directs avec Lionel Galand et des rapports épistolaires avec le père Dallet, un immense bonhomme, et Arsène Roux, le plus engagé des berbérisants.

Azar : C’est quoi pour vous la langue tamazight ?

M.A. Bessaoud : Les Malais ont un proverbe qui se traduit ainsi : »qui perd sa langue perd sa race« . A quoi j’ajoute, je cite de mémoire, la dernière phrase de « la dernière leçon » d’Alphonse Daudet, les Contes du lundi, « Quand on conserve sa langue, c’est comme si l’on tient la clé de sa prison ».

Je terminerai ma réponse par cette autre citation, je cite encore de mémoire, « Il y a des milliards d’hommes sur cette terre. Que dire donc de ceux qui veulent tuer une langue ? Car si la mort d’un homme n’entraine pas celle du genre humain, celle d’une langue provoque la fin d’une civilisation ». Charles Nordier.

Azar : Comment expliquez-vous le rejet de la question berbère (amazigh) non seulement par les différents gouvernements que le pays a connus mais également par beaucoup d’Algériens, qu’ils soient arabophones ou berbérophones ?

M.A.Bessaoud : Je crois avoir dit plus haut que l’arabisme, ennemi numéro 1 de tout ce qui est berbère, a triomphé en 1962. Il est donc prévisible que la mort de notre langue allait être programmée par ces messieurs, en ce sens qu’elle contredit leur assertion.

Mais il est peut être nécessaire de montrer que l’arabisme a été créé par des chrétiens pour diviser et affaiblir l’islam. En 1905, les chrétiens libanais qui se sentaient à l’étroit sous la domination turque, firent un appel du pied à « leurs frères musulmans » pour les inciter à se libérer de la tutelle turque, créant ainsi « le nationalisme arabe » ou « arabisme ».

Cette démarche eut été vaine si elle n’avait eu le soutien de la France et de l’Angleterre, qui se disaient alors « puissance musulmanes » parce qu’elles occupaient respectivement l’Afrique du Nord pour l’une, l’Egypte, la Malaisie et l’Inde pour l’autre. Elles excitèrent donc « nos » frères arabes par les Laurence « d’Arabie » et les généraux Allemby interposés, réussissant ainsi à les enrôler par dizaines de milliers dans leurs armées respectives, non sans leur avoir promis, bien entendu, la liberté et l’indépendance. On sait ce qu’il advint.

La Turquie vaincue, la France eut, comme part du partage, le Liban et la Syrie, l’Angleterre, l’Irak, la Jordanie, et la Palestine. Et les Arabes …eurent la Béribérie, car c’est depuis ce temps-là que naquit l’expression « Maghreb arabe ». Pourquoi la Bérbérie ? Parce que tous les musulmans, les Berbères, à l’exception des Kabyles et des Touaregs sont les seuls à se considérer inférieurs aux Arabes, à cause de Mohammed et de l’islam.

Cela est si vrai que quand un arabe est à court d’arguments, il déclare : »Nnbi arbi » * (le prophète est arabe). Notons que même les Kabyles, surtout ceux qui vivaient en France après la guerre d’Algérie, avaient fini par renoncer à leur identité pour se proclamer carrément Arabes, d’où les difficultés que nous avons eues à les convaincre. D’autant que le mot « berbère » était à leurs yeux chargé de tous les mépris du monde.

* Nous répliquons : Aazrayen d aqvayli !
* Interview de Mohend Aarav Bessaoud par Nadia Medjahed. (revue azar en 1992 à Paris).