24 mai 2017

Inutilité des voyages pour guérir l’esprit

Cela n’est arrivé qu’à vous seul, et c’est une chose vraiment étrange, à vous entendre, qu’un voyage si long, que la vue de tant de lieux divers, n’aient pu dissiper votre tristesse et calmer vos ennuis. C’est d’âme qu’il faut changer, et non de climat. En vain auriez-vous traversé la mer ; en vain, comme dit Virgile : « — Bientôt à notre vue, Ainsi que les cités, la terre est disparue » : partout où vous irez, vos vices vous suivront. Socrate dit à un homme qui se plaignait comme vous : « Vous vous étonnez de ne tirer aucun fruit de vos voyages : c’est toujours vous que vous transportez. » La cause qui vous a mis en route, s’attache à tous vos pas. Que peut la vue de nouveaux pays, le spectacle des villes et des sites ? voilà bien du mouvement en pure perte.

- Mais pourquoi la fuite ne me guérit-elle pas ? – C’est que vous fuyez avec vous. Otez à l’âme son fardeau ; jusque-là, aucun pays n’aura pour vous de charmes. Votre état, songez-y bien, votre état est celui de la prêtresse de Virgile, quand, inspirée, hors d’elle-même, et pleine d’un souffle étranger, « — Elle s’agite haletante, S’efforçant de chasser le Dieu qui la tourmente. »

Vous courez çà et là, pour rejeter le poids qui vous accable ; mais l’agitation même le rend plus incommode. Ainsi, dans un vaisseau, les fardeaux immobiles exercent moins de poids ; roulés inégalement, ils submergent plus vite la partie qui les supporte. Tous vos efforts tournent contre vous ; le mouvement que vous prenez vous nuit encore : vous secouez un malade. Mais, une fois délivré de ce mal, tout changement de lieu deviendra pour vous agréable. Jeté aux extrémités de la terre, dans quelque désert sauvage, tout vous sera séjour hospitalier.

L’esprit du voyageur fait plus en cela que les lieux où il se trouve ; aussi ne faut-il s’attacher particulièrement à aucun endroit. Il faut penser et dire : Non, je ne suis pas né pour tel coin de la terre ; ma patrie, c’est le monde entier. Avec cette conviction, vous ne serez plus étonné de l’inutilité des voyages ; c’est l’ennui qui vous chasse d’un pays à l’autre ; le premier vous eût plu, si vous les regardiez tous comme le vôtre. Vous ne voyagez pas, vous errez çà et là, de contrée en contrée, tandis que le but de vos recherches, le bonheur, se trouve partout.

Est-il rien au monde de plus orageux que le Forum ? eh bien ! même au Forum, on peut vivre en paix, si l’on est contraint d’y rester. Mais si je suis libre dans mes actions, j’en fuirai la vue et le voisinage ; car, s’il est des lieux malsains pour les corps même les plus robustes, il en est également de nuisibles aux âmes honnêtes, mais faibles encore et chancelantes dans la vertu. Je n’approuve pas ces hommes qui se jettent au milieu des orages, et qui, épris d’une vie tumultueuse, courent au-devant des obstacles, pour les combattre avec intrépidité. Le sage résiste au péril, mais il ne l’affronte pas ; il préfère la paix à la guerre. Eh ! que lui sert d’avoir jeté ses vices loin de lui, s’il a encore ceux d’autrui à combattre ?

- Trente tyrans, direz-vous, ont environné Socrate, et n’ont pu dompter sa grande âme. – Qu’importe le nombre des maîtres ? La servitude est une ; on est libre dès qu’on la brave, quel que soit le nombre des tyrans.

Il est temps de finir ma lettre ; mais il faut auparavant en acquitter le port. « Le commencement du salut, c’est la connaissance de sa faute. » Épicure a raison, selon moi. Quand on ignore si l’on fait mal, on ne cherche pas à se corriger. Il faut découvrir le mal, avant de songer au remède. Il en est qui se glorifient de leurs vices. Est-on disposé à se guérir, dites-moi, quand on érige ses maux en vertus ? Tâchez donc, autant que vous le pourrez, de vous prendre sur le fait ; instruisez contre vous-même ; soyez d’abord votre accusateur, puis votre juge, enfin votre intercesseur ; quelquefois même appliquez-vous la peine.

Sénèque, Lettres à Lucilius. Lettre XXVIII.

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