Je marcherai pour le principe ce 12 février

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Je reste vigilant, perplexe et peu convaincu…

A quelques jours de la marche, encore une, du 12 février en cours à laquelle a appelé la CNCD, serait-il opportun de se poser des questions, de tenter une analyse et une lecture critique au risque de se voir, comme à l’accoutumée, taxé, au pire, « d’agent au service du pouvoir », de tentative de torpiller la mobilisation populaire (pour le moment spectrale… [1] et au mieux, de pessimiste, de frustré ou d’hésitant. N’ayant jamais été dans la logique d’une quête de reconnaissance ou de faveur de quelque nature que ce soi, n’ayant jamais pu concevoir qu’une action politique saine puisse reposer sur la suffisance et l’absence de l’autocritique, étant acclimaté aux réactions des vierges effarouchées qui voient dans chaque voix discordante, un crime de lèse-majesté et en chaque esprit libre, une cible à abattre par l’anathème, l’insulte… cette fois-ci non plus, je ne dérogerai point à la règle pour tenter d’émettre des réserves qui, me semble-t-il, permettront de refroidir certaines ardeurs intéressées qui refusent de regarder dans le rétroviseur de nos expériences sanglantes et de nos égarements politiques afin d’imprimer un caractère résolu et ciblé à toute action présente ou à venir visant à détruire la dictature en place et à instaurer la Démocratie. Bien malintentionné celui ou celle qui y verra une entorse au long combat démocratique (en Algérie) que certains arrivistes et autres gâtés gavés par la république bananière tentent d’en situer le début en… 2011 ! [2]

Ainsi donc, je n’aime pas le côté « copier/coller » de la formidable révolution tunisienne [Lire « a révolution tunisienne : Quelle autre lecture depuis l’Algérie »] car une vraie révolution ne se copie pas, elle se fait d’elle-même et pour cela, il faut une organisation, un travail en amont, une élite qui s’assume, une opposition politique démocratique proche du petit peuple… ce qui, il faut l’avouer, n’est pas le cas présentement en Algérie.

Je n’aime pas aussi cet effet d’entrainement qui me contraint presque à inscrire par instinct « ma propre révolution » non pas en fonction de l’indispensable rupture avec le régime despotique et corrompu et son alter ego l’islamisme mais par rapport à une colère qui s’empare d’un « monde arabe » broyeur des identités culturelles non arabes. Ainsi, « ma révolution » ne sera jamais un écho à ce qui se produit au Caire, à Amman, à Sanaa ou partout ailleurs dans cet espace arabe que nous suivons avec intérêt mais aussi avec beaucoup d’inquiétude en raison de l’omniprésence de l’islam en trame de fond à ce vent d’exacerbation notamment en Égypte où à la blessure narcissique du mythe « Oum Dounia » qui se voit devancé par la « petite » Tunisie [3] et à un nationalisme exacerbé plus que jamais patent, s’ajoute le fait que le point d’orgue des manifs y est réservé après le prêche virulent et la prière de chaque vendredi ! Au Yémen et en Jordanie également puisque la revendication du changement est invariablement inscrite dans le cadre « des valeurs de l’islam » quant elle n’est pas carrément portée par la seule force en présence, les mouvements intégristes…

Je n’aime pas également cette atmosphère où l’improvisation est au coude-à-coude avec l’opportunisme, le tout empaqueté dans nos plus infâmes vieilleries. Comme ce fut le cas pour le fameux drapeau noir de la dernière minute qui avait succédé à l’étrange décision unanime du « gel des activités politiques », il est désigné par l’improvisation, tous ces regroupements sporadiques desquels fusent des communiqués, des manifestes et autres déclarations tous aussi clairsemés et allant dans tous les sens.

L’opportunisme quant à lui se décline par le fait que certains y trouvent une opportunité pour faire oublier un fossé profond les séparant des populations et une longue absence sur le terrain des luttes sociales qui, dans le meilleur des cas, auront inspiré un communiqué ou une virée sans lendemains sur les lieux. Ainsi, pour battre le pavé le 12 février prochain, la gêne serait-elle présente et justifiée en mettant en scène, côte-à-côte, des citoyens lambda du petit peuple qui claquent du bec et qui viendront par auto-stop ou par bus sans certitude de pouvoir rejoindre leurs chaumières en fin de journée et des « élus du peuple » qui, le temps d’une marche, descendront de leur petit nuage, de leur militantisme douillet et de leur bagnoles robustes. Auront-ils assez d’audace, ces « élus du peuple » et néanmoins nouveaux membres du club restreint des élus devenus riches, pour expliquer aux marcheurs qui ont faim, qui souffrent des prix inabordables du sucre, du lait, de l’huile… comment vit de nos jours un député de « l’opposition » avec 35 millions de centimes par mois et tous les privilèges qui vont avec ? Ainsi et sans vouloir emboiter le pas à un pur produit de l’école fondamentale, une certaine médiocrité « socialiste » de piètre niveau intellectuel, peut-on réellement justifier encore et encore la présence d’un militant démocrate dans l’enceinte d’une institution fantoche, piédestal à la ploutocratie, comme l’assemblée nationale (APN) qui a franchi le Rubicon en rendant possible, s’il vous plait, un coup d’État, celui-là même par lequel le népotisme s’était assuré une couverture légaliste et une mainmise perpétuelle d’un individu et de sa famille sur le destin de tout le pays ? Le fait de voter « Non », de vociférer une fois par saison et même de ne pas se présenter à l’hémicycle lors d’une plénière parlementaire, ce qui n’a jamais empêché le fait du prince de s’exercer, rend-il superflue toute présence de l’opposition dans ce lieu. En dehors des privilèges et des considérations purement matérielles et personnelles, absolument rien ne justifie, depuis le 12 novembre 2008, que l’on continuât d’y siéger en étant réduit à un simple alibi pluraliste.

Je n’aime pas le fait de taire une certaine élite soudoyée et tous ces « aartistes » serviles qui ont, plus ou moins prêté allégeance au bouteflikisme ambiant pour quelques misérables dinars de plus, en prenant part à des festivals budgétivores dédiés entièrement à la gloire du petit dictateur, cautionnant ainsi et délibérément et le régime mortifère en place et l’agonie subséquente de la culture authentique.

Je n’aime pas non plus nos archaïsmes qui s’invitent encore dans la présente initiative et pour cause, s’il est un élément qui distingue d’une manière extraordinaire le soulèvement tunisien, c’est bien la présence (déterminante ?) de l’élément féminin aussi bien en amont qu’en aval de la protesta, chose quasi inexistante au Caire et totalement inconcevable à Amman et à Sanaa hormis les quelques activistes voilées affiliées aux mouvements islamistes. En Algérie, cette flagrante misogynie est un indicateur suffisant d’une régression sans appel puisque au moment fort de la terreur islamiste, au milieu des années 90, la femme autonome et engagée était un fait tangible. L’émeute est désormais une affaire exclusivement masculine ! Lors de la récente marche organisée à Bejaïa, une femme participante avait relevé avec beaucoup d’amertume la présence de… seulement neuf femmes !

« Ma révolution », je la veux autonome, émanant uniquement d’une aspiration citoyenne subséquente aux sacrifices de plusieurs générations de militants, à notre douloureux passé récent, à un travail de fond au sein des populations, à une organisation efficiente et à une large prise de conscience politique permettant au militant-citoyen d’engranger une formation, des repères et des convictions puisées essentiellement dans le socle des valeurs démocratiques dont la laïcité est le terreau. Une telle digue à une récupération islamiste comme ce fut le cas après octobre 88 est à même de consacrer une constance à la lutte, une pérennité à l’espérance, des objectifs claires et un encadrement managérial et dévoué pour l’après « chute du régime actuel », celle-ci ne devant pas être une fin en soi.

Il faut se méfier des cerbères du régime qui, le moment venu, se présenteront comme les champions du combat démocratique pour reproduire les mêmes pratiques de ce même régime (si tant est qu’il parte de sitôt). Se méfier surtout des islamistes qui, comme à l’accoutumée, sont restés en embuscade, à l’affut de l’opportunité tant attendue car, au rythme où vont les choses, tout le monde semble avoir oublié qu’en raison d’une telle négligence, voire d’une telle complaisance envers le « fascisme vert », nous avons payé cash « octobre 88 » et nous n’avons pas encore terminé de le payer. Alors, OUI et mille fois OUI pour pulvériser le régime algérien jusqu’à la racine mais aucune complaisance envers les islamistes. A ce propos, je déplore la pléthore de communiqués, de manifestes, de déclarations qui semblent tous éviter de citer l’islamisme comme un élément à exclure aussi bien de notre démarche de changement que de notre perspective démocratique.

Cela dit, je marcherai ce 12 février pour le principe mais je reste vigilant, perplexe et peu convaincu…

Allas DI TLELLI

P.-S.

Logo : tableau saint Georges combattant le dragon de Raphaël

Notes

[1L’argument exogène qui consiste à justifier systématiquement le manque d’engouement populaire pour les marches par les seules manœuvres du régime (Désinformation, suspension des lignes ferroviaires, blocage des bus et multiplication des barrages de contrôle à l’approche du lieu de regroupement des marcheurs…) n’est recevable qu’en partie et pour cause, des causes endogènes à la mouvance démocratique expliquent également une partie de cette situation. Ainsi, par leurs errements, leurs multiples erreurs politiques, leur incapacité à se remettre en cause et le calquage plus ou moins évident du fonctionnement du sérail a fini par produire de la méfiance et des déceptions qui se sont accumulées au fil des années. La dictature, étant dans son rôle, a profité pour diaboliser encore davantage la politique et les opposants. Les mêmes manœuvres ont été utilisées par Moubarak et Ben Ali, en vain.

[2Cela s’est passé sur un réseau social, Facebook pour ne pas le nommer. Suite à cette réserve : « Une fois de plus, je suis rabat-joie malgré-moi, le bout du tunnel est beaucoup plus loin qu’il ne l’a été jusque-là » que j’avais exprimé sur le “mur” d’un député (A.M.) qui annonçait la date de la marche avortée du 22 janvier, je reçois cette réplique d’un autre député (T.B.) : «  Avant de parler du bout du tunnel, il faut déjà commencer par le creuser. Cette marche va dans ce sens. ». Piqué au vif, j’ai répondu avec énergie et des faits palpables qui m’ont valu une volée de bois vert et, à la clé, d’être bloqué par le premier député (échange sauvegardé par le captage sur écran).

[3Boutros Boutros-Ghali, ancien secrétaire général de l’ONU, récuse, le 03 février 2011 sur France24, toute comparaison entre ce qui se passe en Egypte et la révolution tunisienne soulignant avec orgueil que « l’Egypte millénaire a suffisamment de génie pour mener sa propre révolution sans s’en inspirer de ce qui se produit ailleurs et aucune comparaison n’est possible entre ce qui se passe ici et ce qui s’est passé en Tunisie… »

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