24 mai 2017

Kabyles, ressaisissez-vous !

Partisans convaincus de l’autonomie régionale kabyle au sein de la République algérienne, Arezki Bakir et Nafa Kireche n’appartiennent à aucune organisation politique.

Constatant le délitement de la revendication autonomiste et l’absence de stratégie crédible pour parvenir à ce but, ils lancent un appel au rassemblement de la mouvance autonomiste, au-delà des divergences de vue et des querelles futiles dans la droite ligne de la tradition politique kabyle mais également à toutes celles et à tous ceux, quelles que soient leurs convictions, leurs attaches partisanes ou leurs origines géographiques, qui refusent de se résigner à la disparition progressive du peuple kabyle. Cette stratégie, mise en œuvre par le régime politique algérien depuis l’indépendance notamment par le biais de l’arabisation et de l’islamisation, est destinée à aboutir à la dékabylisation du territoire kabyle à l’image du peuple chaoui, dont le caractère berbère n’est plus défendu que par quelques rares irréductibles.

Convaincus que les hommes font l’histoire et non l’inverse et que celle-ci n’est pas écrite à l’avance, ils défendent l’idée que les kabyles, avec l’aide des amis de ce peuple, peuvent contrer, par une forte mobilisation autour de cette question, les desseins morbides du pouvoir algérien, dont le seul soucis est de se maintenir en place en imposant une idéologie dévastatrice et destructurantes pour les populations autochtones : l’arabo-islamisme.

En 1962, au coup de sifflet final de la guerre d’Algérie, les kabyles retournaient fièrement dans leur montagne, avec le sentiment du devoir accompli, pensant pouvoir enfin être eux-mêmes. Ils n’imaginaient pas une seule seconde que la construction du nouvel état indépendant se ferait sans eux et contre eux.

Profondément algériens, les Kabyles s’étaient sacrifiés à la cause de la révolution, acceptant même de réléguer au second plan ce qu’ils avaient de plus cher : leur identité.

Depuis, l’histoire de l’Algérie est une suite de souffrances, de deuils, de repressions et de mobilisations ininterrompues contre le régime algérien anti-démocratique : révolte des dissidents du FLN (emmenée par Si Hocine Aït-Ahmed), année de plomb sous Boumediène et début de la marche forcée vers l’arabisation, printemps berbère de 1980, institution du code de « l’infâmie » en 1984 qui ouvrait la voie à l’islamisation des institutions et des esprits et l’infériorisation juridique des femmes, révolte de tous les algériens en 1988 menant à une démocratisation de façade de la vie politique, interruption du processus électoral en 1991 et prise du pouvoir « officielle » des militaires et des services secrets, jusqu’ici officieuse, assassinats perpétrés par l’armée et les terroristes islamistes contre les intellectuels, les journalistes, les artistes (dont Lounès Matoub en 1998) et massacres de masse de la population civile (200 000 morts) et enfin, printemps noir en 2001.

La charte de la réconciliation nationale soumise au peuple par Bouteflika et destinée à absoudre les terroristes de leurs crimes qui, dans un pays civilisé, seraient qualifiés de « crimes contre l’humanité », montre ses effets : reprise des attentats meurtriers… en Kabylie, devenue une cible de la nébuleuse « Al-Qaïda » !

Trahie par un pouvoir arabisant à l’indépendance, trahie par des élites kabyles complexées et incapables d’assumer les spécificités de leur région, la Kabylie, fatiguée et résignée, sombre progressivement dans le désespoir.

Le fort taux de suicide des jeunes et l’apparition de pratiques propres à l’islam politique (propagation du voile, apparition de barbus, jusqu’ici marginaux) illustrent ce triste constat.Retour ligne automatique
Mise à mal par l’étrange stratégie des élites kabyles, diluant les revendications du peuple kabyle dans une approche globale et nationale, les vidant par là-même de leur substance, la revendication identitaire s’est noyée dans un océan d’incompréhension et de confusion. Pour les représentants autoproclamés d’une région qu’ils ne reconnaissent paradoxalement pas officiellement, être algérien nécessitait de mettre en sourdine sa kabylité, jouant involontairement le jeu du pouvoir, qui a toujours craint l’émergence de la Kabylie en tant que force politique homogène et porteuse des valeurs universelles constitutives de tout état véritablement démocratique (laïcité, droits de l’homme, ancrage du pays dans sa sphère géographique, respect du pluralisme politique et séparation des pouvoirs).

Les Kabyles, floués par leurs élites, n’ont malheureusement jamais appris que l’histoire est faite par les hommes et par les peuples. Ils n’ont jamais appris qu’une nation, ce n’est pas un territoire donné dans lequel on rassemble arbitrairement des individus. La nation est le fruit d’une longue histoire, d’un pacte fondateur par lequel des communautés humaines consentent à vivre ensemble, sont reconnues dans ce qu’elles sont et se retrouvent dans des valeurs partagées par tous. Cela, les kabyles n’en sont pas tous conscients. Ils refusent d’être les acteurs de leur propre histoire. Ils refusent d’admettre qu’ils ne se reconnaissent pas dans un pays qui les nie, qui promeut des valeurs aux antipodes de leurs aspirations.

Tout le monde sait remplacer Bouteflika par Flani ne changera rien. L’Algérie va droit dans le mur. Les Kabyles en sont conscients mais veulent la sauver du crash au risque d’exploser avec elle.Retour ligne automatique
Un soldat peut bien vouloir sauver toute une armée du canon ennemi. Il ne fera qu’exploser avec les autres.

Au train ou vont les choses, le précipice est proche. Le destin de la Kabylie ne peut plus être laissé aux mains de ceux qui rêvent de sa mise au pas. La Kabylie ne doit pas mourir pour l’Algérie. Elle doit vivre pour sa renaissance.

L’autonomie est l’arme du changement. L’instrument du refus de la fatalité. Aux mains de tous les défenseurs de la liberté.

Par Arezki Bakir et Nafa Kireche

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