21 avril 2017

Kabylie: Aïn-el-Hammam au XIXe siècle

Aïn-el-Hammam (la Source du Bain), où nous arrivons à quatre heures, n’est indiqué sur aucune carte, pas même sur les plus récentes. Ce petit centre français n’existe que depuis l’organisation de la commune mixte de Djurdjura, dont il est le chef-lieu, c’est-à-dire depuis deux ou trois ans à peine. On y a groupé les principaux services administratifs indispensables au fonctionnement du nouveau régime civil. Le bordj de l’administrateur, belle maison neuve aux solides murailles, est la seule construction en pierres. Les murs de la cour sont percés de meurtrières, et, telle qu’elle est, cette habitation, perdue au milieu des montagnes kabyles, serait en état de soutenir un siège contre les tribus environnantes. Les autres bâtiments, la gendarmerie, la justice de paix, l’école, sont de simples mais confortables baraques en bois. Une mauvaise auberge, établie dans une sorte de gourbi, complète le village, encore à l’état embryonnaire. C’est là que mon compagnon et moi nous allons demander un gîte pour la nuit. L’hôtesse, une ancienne cantinière du 106e de ligne, nous explique qu’elle n’est arrivée que depuis quelques jours, que son installation est encore incomplète, mais qu’elle fera de son mieux pour nous fournir jusqu’au lendemain la table et le logement.

Un dîner des plus modestes nous est servi ; mais notre appétit, aiguisé par la marche et par l’air du Djurdjura, se contente à peu de frais. Le difficile sera le couchage ; notre hôtesse nous apprend qu’elle n’a pas encore reçu les lits qu’elle compte offrir par la suite aux voyageurs. Mais une ancienne cantinière n’est pas embarrassée pour si peu. Deux tables, dont celle sur laquelle nous avons pris notre repas, un matelas et une paire de draps suffisent pour improviser un lit de camp d’un nouveau genre. La soirée se passe avec les habitués de l’établissement, qui se mettent en frais à notre occasion, tout heureux d’accueillir des étrangers. C’est la seconde société du village qui, ce soir, s’est donné rendez-vous à l’auberge, pour se consoler peut-être de n’avoir pas été invitée chez l’administrateur avec les hauts fonctionnaires de l’endroit. Le greffier de la justice de paix, Corse à la langue fleurie, se rencontre avec un employé subalterne de l’administration civile, taillé en hercule. Un interprète, jeune indigène aux traits fins et délicats, se place à côté d’eux; il parle le français avec autant de facilité que sa langue maternelle, et paraît posséder de l’instruction. L’un des héros de la fête est un petit vieillard aux membres robustes qui fume avec obstination une énorme pipe, et répond au nom de « père La Poule » ; nous le soupçonnons de remplir les modestes mais utiles fonctions de cantonnier. Ajoutez-y trois spahis, au visage impassible, drapés avec des attitudes de statues dans leurs immenses manteaux rouges, et enfin deux personnages muets, vêtus à l’européenne, la tête couverte d’un grand chapeau de feutre vissé sur leur crâne et qui n’ouvrent la bouche que pour vider leur verre. Tous ces personnages, aux costumes variés, réunis autour d’une table surchargée de bouteilles, sous la clarté douteuse d’une lampe à pétrole suspendue au plafond, prennent parfois, dans la demi-obscurité de la pièce, des aspects presque fantastiques. Si je n’avais éprouvé depuis mon départ de France toute la gradation des sensations de la surprise et de l’étonnement, je me demanderais si c’est bien moi qui suis jeté dans ce milieu d’une telle étrangeté. Pour égayer l’assistance, le greffier raconte des histoires gauloises. Le père La Poule sert de cible aux plaisanteries de ses amis, et s’y prête avec bonhomie. Le jeune Kabyle, qui sait ses auteurs, récite des fables de La Fontaine et débite des tirades de Corneille et de Racine.

Ernest Fallot, 1884