24 mai 2017

La chanson du mendiant kabyle

[Couloir d’une station de métro. Sombre et humide et ennemi juré de l’acoustique. Homme barbu avec un béret noir orné d’un Z amazigh sur le devant. Il tripote curieusement une guitare, comme si l’instrument venait juste d’être inventé. Il commence à émettre un son ou plutôt à faire du bruit …]

Cling Cling Cling Cling Cling Cling Cling Cling Cling Cling Cling Cling Cling….cling.

[Il s’arrête et gratte sa barbe en regardant les passants qui s’empressent de rentrer chez eux. Il dépose son béret par terre et Il recommence à molester les fils de sa guitare.]

« — Hum ! Je vais vous demander de ne pas tous applaudir en même temps. Les fondations de cette station ne sont pas conçues pour supporter les applaudissements d’un tel succès. Je m’appelle Rabah Ait Aissa, mais vous pouvez m’appeler Rabby… ou Rebbi même. Je suis Kabyle de naissance, Algérien de force et immigré par malchance. J’ai un grand répertoire de chansons en kabyle, mais les maisons de productions kabyles ne sponsorisent …que la médiocrité ces derniers temps. Donc ce soir, je vais chanter en français pour fuir la médiocrité et essayer de me faire un nom parmi le public français. Ne faites pas attention à l’accent kabyle et concentrez-vous sur les paroles. Bon… alors, Vive la France et à bas la médiocrité ! »

[Commence à chanter….]

« — Comme vous l’avez constaté, j’ai une guitare mais je ne sais pas en jouer. J’ai une voix, mais je ne peux pas chanter. Par contre, cette putain de vie a fait que j’ai besoin de manger… de maaaannger. »

Cling cling Cling cling Cling cling Cling cling Cling cling Cling cling Cling cling….

« — Je n’ai aucun talent, je n’ai même pas de maison et je… je voudrais mourir mais je n’ai pas le temps… Mais j’ai quand même un putain d’estomac, un putain d’estomaaaaac… In3a dine rebbi la médiocrité ! »

[Interrompt sa chanson et interpelle un passant]

« — Hey monsieur ! Monsieur ! Vous avec le costume et la cravate… jaune. J’aime votre choix de couleur. Mettez une pièce dans le chapeau monsieur ! Juste un euro ! Vous aiderez à combattre la médiocrité et… et promouvoir la langue française. Votre langue bien aimée. »

MONSIEUR : [Revenant vers Rabah] « — Un euro ?! Vous croyez que je vais payer un euro pour écouter une merde comme celle-là en rentrant chez moi ? »

RABAH : « — Typiquement français !! Vous ne payez pour la merde qu’en sortant de chez vous. Quelle différence hein ? Pas grave monsieur. Faites un geste ! Je chante en français quand même. »

MONSIEUR : « — Si vous connaissiez le français, vous sauriez qu’on n’appelle pas cela chanter, mais du bruit, du boucan… du… du… »

RABAH : [Mains devant lui] « — C’est bon ! C’est bon ! Vous êtes raciste… monsieur. Je comprends. Vous êtes Français après tout… sans le racisme, le fromage donne une indigestion hein ? Une valeur française n’est-ce pas ? C’est de ma faute… de chercher à plaire en chantant dans votre langue. Quand vous allez diner ce soir, pensez qu’il y a un gars dans une station de métro qui crève de faim. Bonne soirée monsieur. »

MONSIEUR : [déposant un Euro] – « — Pffff !! Ce qu’il ne faut pas entendre… » [Part en secouant la tête]

RABAH : [en criant] « — Merci monsieur… bon appétit !! »

[Recommence à chanter]

Cling cling Cling cling Cling cling Cling cling Cling cling Cling cling Cling cling Cling cling…

« — Je sais que je mène une vie de chien… mais après tout je suis un Algérien. Je couche avec la misère et je me réveille avec …sa mère. J’avais pris un visa pour la France…un visa pour la souffrance…la sous-France… la Soooooooouuuuus-France… In3a dine n’tematut rebbi !!! »

[S’arrête tout à coup et appelle un homme basané barbu]

RABAH : « — Mon frère ! Hey mon frère !! Mets un Euro ! Pour la Zakat hein ?? Tu ne peux laisser ton frère mourir de faim hein ? C’est haram non ? »

MONSIEUR BASANÉ : [En colère] « — Tu n’es pas mon frère !! Tu es un mendiant ! Un mécréant ! Et tu fais honte à notre glorieux pays… moi, je suis fier d’être un Algérien. »

RABAH : « — Heyy mon frère !! Je ne suis pas un mendiant… je suis un artiste qui meurt de faim. Quant à ton glorieux pays… il se fait honte lui-même. Il se débrouille très bien sans moi d’ailleurs… il n’a pas besoin de mon aide. »

MONSIEUR BASANÉ : « — Ahchouma !! Wallah ghir Ahchouma !! »

RABAH : « — Cela veut dire… radin en arabe non ?? [Une jeune fille blonde passe et dépose un Euro en riant] Merci Mademoiselle !! Vous êtes aussi belle que généreuse ! Dieu vous le rendra…si les Arabes le laissent payer ses dettes. Vas-y mon frère !! Fait semblant d’imiter la kafria… qui vient de passer. »

MONSIEUR BASANÉ : « — Je préfère le jeter cet euro… plutôt que te le donner. C’est les gens comme vous qui salissent l’honneur des Arabes en France !! »

RABAH : « — Vise bien alors mon frère !! Le chapeau est petit. Je ne suis pas un Arabe monsieur… je suis un Kabyle. L’honneur des Arabes Algériens repose sur les épaules des Kabyles… on a qu’à se baisser pour qu’il tombe si on voulait. Mais on a peur de s’ennuyer sans vous… »

[Le monsieur basané s’en va en colère. Deux jeunes s’approchent et se tiennent devant Rabah. Il ramasse l’argent du chapeau et le met dans sa poche]

RABAH : [Leur faisant un clin d’œil] « — Rien ne sert de voler… il faut écouter ou même chanter hein mes frères ? »

[Recommence à chanter…]

Cling cling Cling cling Cling cling Cling cling Cling cling…. Cling cling

« — In3a dine rebbi… qui nous accorde de vivre à crédit… tata tatan tata tataneeee….eee [regardant les deux jeunes] tata tatane tataaa…tataaa…tan ! »

RABAH : « — Vous aimez ? Vous êtes hypnotisés par mon manque de talent hein ? »

UN JEUNE : « — Non !! On est Kabyles… chante-nous en kabyle ! »

RABAH : « — Jamais !! Quand je chante en Kabyle je pleure… et je ne peux faire deux choses en même temps. [Un jeune sort un billet de dix Euros et le met dans le chapeau] heey !! Il n’est pas à vendre le chapeau ni même la guitare d’ailleurs. »

[Rabah commence à jouer une mélodie harmonieuse]

« — ooooh akert ma ttadoum anruuhuuuuuh …imi nuggad a nidir nuggad al mout !! Akert ma nevdout tikliiiiiiiiiihiii….imi nuggad itij nuggad tili…Ma teccfam i wassen-niiiiiii.… »

[Les jeunes commencent à pleurer] « — Merde ! Dayen !?? [Rabah ramasse son chapeau et leur redonne les dix euros] Tura… at fahem accughar ismaynikagh s rumit… »

Rabah Ait Aissa,, écrivain, poète, chanteur… et clochard.

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