La chanson kabyle victime de son public

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Taninna fait partie des rares artistes à avoir osé et réussi la chanson kabyle moderne, côté musique, et traditionnelle, côté texte. On lui reconnaît depuis des années des qualités certaines. […]

La Cité : Ça nous ferait plaisir si vous nous racontiez quand et comment vous vous êtes retrouvée dans l’art ?

Taninna : J’ai toujours été attirée par l’art. J’ai écrit mes premiers textes quand j’avais une dizaine d’années puis de manière plus soutenue à partir du collège. La photo et la chanson étaient également mes deux autres passions. Arrivée à la fac, j’ai découvert le militantisme kabyle. C’est tout naturellement que j’ai commencé à m’intéresser à la production artistique kabyle et au militantisme actif. J’ai écrit mes premières pièces. Puis plus tard, mes premières chansons. Mon premier album était né. On peut dire que je suis arrivée dans la chanson par militantisme. »

On dit que vous êtes la première chanteuse kabyle née et vivant à Paris ?

Il semblerait que oui. Les artistes féminines sont bien peu nombreuses. Mais je suis sûre que très bientôt, ce ne sera plus qu’un détail car beaucoup d’autres écloront.

La majorité de vos chansons sont teintées d’émotions et de sentiments. Est-ce parce que vous êtes tout simplement une femme ?

La plupart des morceaux déjà édités sont effectivement chargés en émotions. Il faut savoir que j’écris beaucoup. Et que je ne les enregistre pas forcément dans l’ordre d’écriture. Il y a encore des morceaux que j’ai écrits entre 1998 et 2003 qui ne sont pas encore enregistrés. Par ailleurs, il semble naturel qu’entre 18 et 25 ans, la part belle soit faite aux sentiments même si d’autres thèmes me sont chers (tilelli, taqbaylit, izerfan, tazuri). Pour être totalement honnête, je suis quelqu’un de très sensible. Il est donc normal que cette sensibilité transparaisse. Une production est toujours très personnelle.

La chanson « Ay Idir » a eu un énorme succès, est-ce parce qu’elle reflète un sentiment pur d’une Kabyle ?

Ce morceau a été une incroyable expérience. Je voulais chanter un prénom masculin, chose qui n’a jamais été faite auparavant par une femme. Je voulais casser un tabou.

J’appréhendais un peu mais finalement, ce fut un succès. Le style musical aussi et le mode de composition étaient nouveaux. RNB kabyle pour montrer aux jeunes (des diasporas notamment) que taqbaylit peut produire de belles choses, pas forcément folkloriques ou châabi. Le choix du prénom n’était pas anodin non plus. Idir i wakken ad tidir teqbaylit. »

Dans cette chanson « Ay Idir », on sent aussi l’intraitable souffrance provoquée par l’amour…

Oui, dans la plupart de mes productions, j’essaye de transcrire des émotions universelles. Quiconque peut se retrouver dans ces textes, si tant est qu’il a vécu une situation analogue. Je m’abreuve beaucoup des histoires que j’entends ou qu’on me raconte. Parfois, il s’agit de personnes que je ne connais pas.

Simplement, l’histoire m’a émue, alors pour exorciser ce mal, j’ai besoin de poser des mots. Dans mon premier album, la chanson « a yemma » m’a été inspirée par un fait divers dramatique survenu dans les années 90. Une jeune femme s’est donné la mort car le garçon qu’elle aimait et fréquentait, s’est marié, à son insu. Je ne connaissais pas cette jeune fille mais cette histoire m’a bouleversée. « Ay Idir« , à l’instar des autres exprime, elle aussi, ces ressentis bouleversants. »

Si on vous dit qu’est-ce qui vous inspire le plus, quelle serait votre réponse ?

Ainsi que dit précédemment, les émotions. Les miennes, celles que je ressens, celles qui me parviennent, celles qui me sont contées. Parfois, celles que je lis ou vois à travers une photo, une peinture, un texte, un regard. La vie m’inspire tout simplement. Et au dedans tout ce qui est lié à elle.

Connaissant la qualité de vos textes quand vous êtes amenée à composer sur l’amour, certainement vous regrettez l’attitude de certaines jeunes d’aujourd’hui qui le chantent n’importe comment ?

Je donne immensément d’importance au texte. Pour moi, il est même primordial pour une production de qualité. Un texte sans émotion n’honore pas l’amour. Il le ridiculise même.

Y a-t-il plus noble sentiment ? Je déplore effectivement l’abondance de productions très moyennes, voire médiocres et en veux surtout à ceux qui les éditent et qui pendant ce temps-là, boudent les artistes militants, qui eux ne rapportent pas d’argent. Et évidemment, le public a aussi sa part de responsabilité. S’il était plus sélectif sur la qualité de ce qu’il écoute, nous ne verrions pas l’avènement de ce bas de gamme culturel. »

À un moment donné vous étiez présidente de l’association culturelle berbère de Paris VIII. Dites-nous à quoi se résumaient vos activités ?

Ce fut une expérience très enrichissante que mon passage à Tikli. Nous étions un groupe de militants très actifs et avions fait des choses grandioses. Des conférences avec d’éminentes personnalités (Hamid Salmi, Malika Baraka, Hacene Hirèche et tant d’autres) des concerts où nous faisions salle comble avec des plateaux extrêmement variés. Je me souviens du premier concert en hommage à Lounès Matoub.

C’était le feu dans la salle. Je revois parfois, avec grand bonheur, certains de mes amis militants. Nos routes se sont séparées mais nous avons toujours cela en commun : « Taqbaylit » dans le cœur. »

Vous travaillez pour le ministère de l’Éducation nationale ?

Oui, je suis cadre de l’Education nationale en France. La musique (du moins mon style musical, choisi et assumé) ne me permettant pas de revenus réguliers et suffisants, il faut bien pouvoir vivre décemment et enregistrer des albums… (Elle rit).

Après avoir réussi votre troisième album, quel est le bilan que vous faites par rapport à leur contenu et au succès qui les a suivis ?

Sortir un album est toujours une superbe expérience. Même si je trouve qu’il est de plus en plus difficile de sortir quelque chose. Désormais on demande aux artistes de financer eux-mêmes leur projet de A à Z. Je suis auto-productrice de mes albums depuis toujours.

Quand dans les débuts, j’ai cherché un éditeur, on me demandait gentiment de laisser tomber le moderne pour passer au folklore et de m’adapter au style vestimentaire ambiant en portant une robe kabyle.

J’aime la robe kabyle mais je rejette en bloc les cases, les clichés. La chanteuse kabyle avec taqendurt lfuda d ubendayer en est un.

J’ai beaucoup de respect pour ce qui fait la richesse de notre patrimoine mais il faut pouvoir respecter les authenticités de chacun. Je rêve d’une amélioration du milieu de l’édition livresque et disquaire car nos amis écrivains rencontrent le même problème. »

Comme tout artiste, parfois vous interpellez la vie en lui demandant des explications. Comme dans la chanson « A ddunit » où vous dites dans l’un des couplets « A ddunit theqred-iyi » (Ô vie ! Tu m’as discriminée). Une manière de consoler le Moi ?

Excellente question. Je ne sais quelle entité du triptyque freudien je cherche à consoler.

Cependant, ce type d’écrit qu’est le morceau au « ddunit » est une réponse aux frustrations que la vie parfois inflige. L’être humain est un éternel insatisfait et la vie n’est pas des plus conciliantes. Heureusement l’écriture est là ! »

Apparemment votre prochain album ne tardera pas à voir le jour. Parlez-nous-en…

Je suis effectivement sur la préparation du nouvel album. Après avoir produit un album aux styles différents (kabyle moderne 70/pop rock /pop RNB) je vais m’essayer à une nouvelle identité, plus authentique, plus acoustique. J’avance toujours à tâtons.

Il me faut plusieurs années (en moyenne 8 ans) pour produire quelque chose. Cependant, je pense que je ne vais pas tarder à présenter un single. Le public est demandeur. On va tâcher de lui faire plaisir en espérant être à la hauteur de ses attentes.

Y a-t-il quelque chose à nous annoncer en exclusivité ?
(Elle réfléchit)
Oui. Je suis sur l’écriture d’un roman. Mais chut, c’est un secret.

Merci Taninna d’avoir répondu à nos questions, on vous laisse conclure…

Merci à vous pour votre intérêt. Noble mission que celle du journaliste. En plus de créer du lien constant entre les personnalités et le public, vous êtes au service du peuple. Je tiens à vous rendre hommage. Longue vie à vous. Et que vive taqbaylit.

Propos recueillis par Khalifi M’hanni pour lacitéDZ

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