23 juin 2017

La confidence interrompue

Il l’appelait « ma Trudy à moi » et disait d’elle qu’elle surpassait en beauté l’indienne de Nick Adams. L’évoquer par son vrai prénom éventerait son secret de jeunesse, gardé comme un précieux trésor ou une relique sacrée, et dénoncerait celle qui, avant toutes les autres femmes de sa vie, donna à ses yeux l’occasion de s’écarquiller d’extase devant les galbes harmonieux et sensuels du corps féminin. Ce fut aussi avec elle qu’il a goûté, pour la première fois, à la saveur féminine. La bouche hardie de ce jour-là, encore imprégnée du thé qu’elle venait de boire, avait un délicieux goût de menthe qu’en vain, il a recherché à retrouver toute sa vie. C’était son premier vrai baiser, un baiser réussi enfin après les nombreux précédents appliqués sur des lèvres fermées. Les langues, jusque là chastes et inexpérimentées, apprirent à se connaître et mirent beaucoup de temps à s’explorer l’une l’autre.

Aucune autre fille ne s’appelait comme elle dans son quartier. Elle était unique de beauté, unique de prénom. La veille de son départ pour ce qui s’appelait alors le service national, il lui a fait la promesse de ne jamais la trahir en relatant la faveur qu’elle venait de lui accorder. Cette promesse, faite à l’aube d’un jour d’automne diaphane et complaisante, diaphane parce que sa lumière n’était ni aussi vive que celle d’une aube d’été à la même heure, ni aussi faible que celle d’une aube hivernale opaque, complaisante envers lui parce qu’elle lui a montré les perles qui roulaient sur les joues de sa bienfaitrice tout en dissimulant la buée qui menaçait de déborder en torrents de larmes de ses yeux noyés de bonheur et de chagrin, cet engagement au silence offert en hommage et en remerciement au souvenir, visiblement resté encore cher à son âme le jour où quelques bouteilles de vin obligèrent son cœur à s’épancher et à me confier, à moi son ami d’enfance, le regret qui avait empoisonné sa vie, cet engagement, m’avait-il juré, s’est étendu implicitement à toutes leurs complicités d’enfants et d’adolescents que leurs parents ne remarquaient pas ou feignaient d’ignorer. Jamais il n’a abjuré son serment de ne parler à personne des heures paradisiaques qu’elle lui avait offertes la veille de son départ pour l’armée.

Il avait pu retenir ses larmes jusqu’à leur séparation mais rentré dans sa chambre, il s’est mis à geindre et à pleurnicher comme un enfant malade. Il a pleuré de rage pour les deux années de réclusion que l’armée infligeait à sa jeunesse et il a pleuré, par pitié pour lui-même, à cause du pressentiment qu’il avait d’avoir vécu ses dernières heures en compagnie de son initiatrice aux plaisirs de l’amour. Au réveil, il avait menti à ses proches inquiets par ses yeux rougis et son air fatigué. Il a attribué son état à l’obligation de les quitter pour plusieurs mois. En vérité, seule sa séparation d’avec sa Trudy l’avait tourmenté, torturé et saigné. La prémonition qu’elle ne serait plus là, dans leur quartier, à son retour pour sa première permission était si imposante qu’elle avait presque gâché sa délicieuse nuit. Il avait injurié ceux qui avaient inventé le service militaire et la malchance de n’avoir pas un quelconque handicap qui lui aurait valu une réforme.

Aujourd’hui encore, m’a-t-il dit avec un soupir dont je ne sais s’il a été soulevé du fond de sa gorge par la douleur du passé ou par la rasade de vin qu’il venait d’avaler, aujourd’hui encore je m’étonne de n’avoir jamais trahi notre secret. J’étais flatté d’avoir été aimé par cette fille pour laquelle quelques jeunes auraient renié père et mère mais je me suis interdit toute vanité. Trois garçons plus âgés que moi avaient tatoué sur leurs bras un cœur traversé d’une flèche contenant ses initiales au niveau des oreillettes. Eux par contre, parlaient d’elle ouvertement. Ils adaptaient les chansons à son prénom et la Fadhma d’El Hasnaoui ou la Ouardia de Sadaoui étaient devenues hymne et complainte à ma douce amie. Ma complicité notoire avec ma voisine ne gênait pas leur convoitise. Né la même année mais un peu plus tard qu’elle et ne voyant pas d’avenir à notre relation, ils ne me voyaient pas en rival et ne soupçonnaient pas la possibilité qu’il y ait un autre sentiment entre nous qu’une innocente et enfantine amitié. J’étais pour eux un eunuque dont il fallait s’attacher la sympathie afin qu’il rapporte à la fille de leurs rêves leurs projets de l’épouser. Je m’amusais de leur bêtise de croire que je perdrai mon temps à parler d’eux au lieu de laisser mes sens lui parler de moi mais je ne laissais rien paraître de mes ricanements intérieurs. Ils enviaient la chance que j’avais de l’accompagner partout mais sans me jalouser. Leur aveuglement avait assimilé notre amitié de voisins à une fraternité utérine. Je l’accompagnais à la fontaine, aux champs, à l’épicerie et même chez sa grand-mère qui ne voyait pas d’un bon œil notre besoin, rarement contrarié, d’être ensemble.

Le vin fait parler d’un débit supérieur à celui que peut obtenir un psychanalyste. Mon ami parlait, j’écoutais sans l’interrompre. J’aurais pu lui arracher le vrai prénom de sa Trudy dès la fin de la première bouteille mais je me suis abstenu d’orienter son récit. Je sentais en lui le désir de tout me confier. Il me fallait juste patienter et attendre la fin de son histoire. Curieusement, bien que mon ami m’ait averti que son histoire pourrait donner un roman, l’idée d’écrire plus tard, n’est-ce qu’une nouvelle ou un poème de cette confidence, n’avait pas effleuré mon esprit.

Plus grande de taille, continua mon ami narrateur à son confident attentif que j’étais, elle aimait moquer ma lente croissance en me collant à elle pour me montrer qu’elle me dépassait de quelques centimètres. J’ai tellement aimé ces fréquents verdicts de ma toise adorée que je n’ai cessé d’inventer des gains de centimètres nocturnes pour l’amener à les vérifier. Elle invalidait mes prétentions de grandeur avec un rire sarcastique vite interrompu par son sempiternel conseil : balance-toi aux branches des arbres pour t’étirer. Je ne saurai dire combien de temps j’ai passé à faire le singe en me balançant sur les branches des arbres mais je garde le souvenir d’une fois où je suis tombé entraînant dans ma chute la branche qui ne m’avait pas résisté. Après avoir constaté que je n’avais rien de cassé et m’avoir nettoyé le dos et les fesses, elle est prise d’un interminable fou rire. Ses zygomatiques ont censuré pendant quelques minutes la phrase qu’elle voulait dire et qui était : « il te faut recommencer car en tombant tu t’es tassé et tu as perdu les centimètres gagnés dans tes séances d’étirements ». Devant ma protestation, elle m’attira à elle pour me prouver que j’ai rétréci. Elle m’a plaqué contre elle, face à face, et s’est mise à couvrir mon visage de bisous. Jamais une de mes chutes n’a été autant récompensée. Petit, on me consolait de mes chutes avec la promesse que j’allais bientôt trouver une pièce de monnaie, ce qui n’était jamais arrivé, mais pour cette chute mémorable, c’est tout un trésor qui m’a été offert.

Après un certain temps, j’ai commencé à désirer vivement le moment où mon ami allait me raconter sa nuit avec sa belle, la veille de son départ pour l’armée mais je l’ai laissé suivre le fil conducteur de sa narration de peur que mon impatience ne l’irrite et n’abrège sa confession. Je me suis résigné à le laisser prendre tous les détours qu’il voudrait afin de ne pas le décourager de continuer jusqu’à cette fameuse nuit qui avait marqué son cœur de la blessure douloureuse de l’amour déçu..

Enfants déjà, dès son retour dans notre quartier et sa maison, occupée par une famille de réfugiés pendant les trois dernières années de la guerre d’indépendance, nous aimions nous retrouver dès le matin des jours sans classe. Elle me consolait, par sa présence et son air heureux, de la perte d’une petite amie réfugiée retournée dans son village. Je la divertissais avec des contes et des charades. Ne fréquentant ni l’école publique ni la coranique, je lui servais de passeur de savoir. Cette autodidacte a appris à lire, à compter et à calculer mentalement aussi bien voire mieux que moi qui étais scolarisé. L’apprentissage du coran lui était interdit pour le motif qu’il était dispensé par un enseignant brouillé avec sa famille. Dans la Kabylie de cette époque-là, les champs mitoyens ne rapprochaient pas leurs propriétaires mais les divisaient. Quand il n’y avait pas un problème de bornes limitrophes, on reprochait au voisin un arbre trop ombrageux ou une autre broutille de ce genre. Ma Trudy et moi passions des heures à lire des bandes dessinées et des romans-photos. A tour de rôle, chacun sa page. Quand nous butions sur un mot nouveau, nous nous amusions à lui trouver une signification. De nombreuses fois, le maître auquel je demandais toujours une savante définition du mot, m’a agréablement surpris en nous donnant raison. Mais la plupart du temps nous étions loin du vrai sens.

Cette veille de mon départ à l’armée, lâcha-t-il enfin, nous l’avons passée dans une hutte voisine de nos maisons. Nous avions pris soin de l’aménager de jour pour cette nuit d’adieux. Nos ébats étaient ponctués par les paroles de « Louisa », une chanson d’Ait Menguellet, qu’elle me demandait de lui fredonner à l’oreille. Elle m’avait offert tout ce que la religion permettait à une jeune fille d’offrir avant le mariage. Je ne savais pas encore que c’était un cadeau empoisonné qui allait pourrir mes six premiers mois dans l’armée. Je revoyais sans cesse le corps entièrement nu de ma Trudy. Avant cette dernière nuit au village, je n’avais droit qu’à la nudité de sa poitrine et, rarement, à celle de ses cuisses. Je pouvais caresser tout son corps habillé mais le tissu rêche ne me donnait pas la douceur soyeuse de sa peau.

Le temps s’écoule différemment selon que l’on soit heureux ou malheureux. Je l’ai vérifié. Dans la vie civile les jours passaient vite mais dans la caserne, le temps était aussi lourd que l’esprit des adjudants chargés de l’instruction des nouvelles recrues. Les jours s’étiraient et duraient une semaine chacun. La permission qui allait couronner la fin de l’instruction tardait à arriver. Le souvenir de ce corps aux proportions harmonieuses, aux rondeurs idéales, à la fois douces et fermes, magnifiées par ma mémoire sadique et la laideur de la caserne, me torturait et accaparait mon esprit comme un mal lancinant. Je m’en voulais de n’avoir pas fourni un faux certificat de scolarité qui m’aurait accordé un sursis à l’incorporation. Je me reprochais de n’avoir pas eu le cran de me faire insoumis.

Notre quatrième et dernière bouteille de vin vidée, nous nous sommes allongés les yeux dans les étoiles. Nous étions éméchés tous les deux. L’ami amoureux de sa Trudy avait des problèmes d’élocution. Quant à moi, le vin avait fini par me faire oublier mon intention de lui soutirer les détails de son inoubliable nuit et le véritable prénom de Trudy. Il l’a peut-être prononcé plus tard en cuvant son vin mais sa voix était inaudible à mes oreilles assourdies par la fatigue et le nectar dionysiaque.

Une aube d’automne, pareille à celle décrite par mon ami au début de son récit, nous trouva allongés dans un champ contigu à la dernière maison de notre village, inoccupée depuis la mort de sa vieille propriétaire. Ce champ appartenait à une veuve ayant eu trois jolies filles. L’une d’elle pouvait bien être la Trudy, me suis-je dit sans vérifier mon soupçon auprès de mon ami. Était-ce dans cette hutte, sans toit et aux murs raccourcis par l’érosion de l’argile qui jointait leurs pierres, que mon ami a attrapé sa maladie d’amour ?. J’ai quitté le camp indien de Mokrane, que j’appelle Nick Adams depuis cette nuit de la confidence interrompue, titubant sous un terrible mal de crâne. Je n’ai pas su ce qu’il avait obtenu de sa Trudy cette nuit-là qu’il n’a jamais pu obtenir d’aucune autre. Sur le court chemin qui nous ramenait chacun chez lui, j’ai voulu savoir ce que la religion permettait aux filles d’offrir à leurs soupirants avant le mariage. A ma question Mokrane a répondu, en riant, qu’il n’était pas un docteur en théologie. Il avait oublié sa phrase qui m’avait tant intrigué. Je suis resté sur ma faim. La seule information arrachée à mon ami par la force du vin était le prénom de sa mélancolie : Trudy.

Améziane

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