La désillusion des sans-papiers kabyles en France

Médecins, cadres, enseignants, chômeurs…

Ils sont des centaines, le sésame du périple et de l’aventure en poche, à battre le pavé de l’exil en quête d’une vie plus clémente. Les yeux embués de tristesse et le cœur gorgé de hargne, ils arpentent vaille que vaille, les artères de Paris et des Provinces comme s’ils cherchaient l’âme perdue.

Jeunes et moins jeunes, garçons et filles, médecins, cadres, enseignants, chômeurs ; toutes les couches confondues semblent être touchées, ébranlées par cette hémorragie qui vide l’Algérie de sa substance, essentiellement depuis l’avènement des islamistes. L’indigence, l’injustice, l’absence de perspectives, le chômage endémique et l’islamisation imposée à la société demeurent incontestablement, les raisons de cet exode massif et douloureux. L’Eldorado, cependant, tant convoité de l’autre côté de la Méditerranée, devient chimère, pour certains et cauchemar pour d’autres. La famille, qui naguère promettait gîte et couvert, fermait sans honte la porte derrière les sollicitudes des nouveaux prétendants à l’exil. Les amis qui vantaient leur réussite en terre d’exil et qui affichaient une hospitalité à loisir se retrouvaient vite devant un embarras sans fard. Amère, la réalité se montre sous de très mauvais auspices. “La débrouille” reste, pour ces nouveaux aventuriers alors l’ultime issue pour sauver la face et éviter, par la même occasion, le retour au bercail, qui serait synonyme à leurs yeux et aux yeux des leurs, un échec… honteux

La galère des diplômés universitaires !

Les diplômes, les compétences qui ornent leur escarcelle ne leur sont d’aucune utilité. Pis encore, ils se travestissent dans des métiers qu’ils n’ont jamais soupçonné jusque-là exercer un jour. Faire la plonge, dans un restaurant miteux, pour une poignée d’euros, telle est la nouvelle profession de ce médecin, qui a troqué sa blouse blanche pour un tablier poisseux. Faire tourner un manège pour enfants est le pis-aller de cet ingénieur en électronique… Leur dignité vertement entamée, ils préfèrent l’humiliation ailleurs, que l’avilissement chez eux. Cet affront demeure leur lot quotidien parce qu’ils sont “clandestins”, ou “clando” comme disent non sans une pointe de véhémence, certains compatriotes résidents. Derrière ce sobriquet se cachent une appréhension et une kyrielle de préjugés qui se font de vieux os.

Pour parer à la solitude et mieux accepter leurs conditions, les sans-papiers se retrouvent régulièrement par région et par affinité et oublient leurs vicissitudes l’espace d’une rencontre encensée de nouvelles du pays et d’éventuelles réformes administratives en faveur des demandeurs d’asile. Leur chagrin en guise de viatique, ils s’en veulent par moments d’avoir franchi le Rubicond. Rejetés dans leur propre pays, ils rêvent de se faire un empan convivial dans une cacophonie individualiste et glaciale de l’autre côté de la mer. La solidarité semble hélas être une valeur caduque dans l’esprit des compatriotes qui sont à même de rendre service chacun dans leur secteur d’activité. Le bout du tunnel pour les nouveaux immigrants est, à leur grand dam, encore loin, parce que pour accéder à une régularisation administrative, le chemin est miné d’embûches, de procédures et de désillusions.

Les sans-papiers face à l’incertitude

Les nouvelles instructions du ministère de l’Intérieur et du ministère de l’Identité et de l’intégration français sont drastiques à l’égard de tous les prétendants à l’exil. Quelle issue ? D’aucuns poursuivent indéfiniment des études et deviennent bardés de diplômes, d’autres caressent l’espoir de rencontrer l’âme sœur avec laquelle ils seraient à même de fonder un foyer sur des bases solides et d’autres encore s’échinent en besogne et amassent des fonds, pour parer à tout retour intempestif. Les chemins de l’exil sont plus ardus, comme le chantait si bien Cheikh El Hasnaoui, que ce que l’on pouvait imaginer. Nul ne peut prétendre, tout compte fait, baigner dans le bonheur total en exil ; quelle que soit la situation qui prévaut de l’autre côté de la Méditerranée, nous sommes quasiment tous, plus ou moins, rongés par cette fâcheuse nostalgie et l’espoir de retrouver la quiétude d’antan dans cette Algérie saignée à blanc. Mais en attendant, au lieu de toiser les nôtres, tendons-leur la main et nous n’en sortirons que plus forts.

Farid Bouhanik

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