Premier mois de deuil
Monsieur,
Je vous sais un gré infini de vos sympathiques condoléances.
J’appartiens, toute entière et pour toujours, à mon chagrin. Pour moi le monde extérieur n’existe plus et mon devoir absolu, aussi bien que mon désir intime, me feront désormais m’enfermer en moi-même et, dans cette inviolée solitude, m’abîmer sans fin aux chers souvenirs de celui qui n’est plus. Les vêtements de crêpe et le long voile noir composeront ma tenue définitive et aucune pensée profane ne traversera mon insondable douleur. Ce nonobstant, je vous remercie encore d’avoir songé à moi et veuillez, pour ce, recevoir l’expression de toute ma gratitude.
Princesse de Koukou
Deuxième mois
Cher Monsieur,
Votre insistance à être reçu chez moi me flatte autant qu’elle me touche, mais, en interrogeant votre raison et votre cœur, vous comprendrez certainement les motifs de ma retraite. Je ne veux certes pas m’ériger en juge de personne : Ne me jugez pas dit l’Evangile, et vous ne serez pas jugé ; toutefois, je ne puis considérer sans une indignation violente ces veuves, au caractère léger, qui ne songent qu’à se distraire, quand elles devraient pratiquer le recueillement. En aucun temps, je n’accepte de leur ressembler et je ne compte faire trève à mes réflexions pénibles que pour cueillir quelques fleurs mortuaires et les apporter sur la tombe où mon amour repose auprès de celui qui le posséda tout entier. Merci, quand même, de vos bonnes intentions ; je tiens votre visite comme faite.
Princesse M. de Koukou
Troisième mois
Cher Monsieur et ami,
Vous vous obstinez à vouloir parvenir jusqu’à moi. Je ne saurais trop vous dire comme cette piété envers mes tristesses me va droit à l’âme. Mais, je vous en conjure, ne vous occupez pas plus longtemps d’une femme qui peut disparaître. J’ai eu mon temps de splendeur, quand vivait mon cher époux. Vous ne trouveriez ici que des reflets de deuil et des motifs de larmes. Jouissez de la vie tant qu’elle veut bien vous sourire et n’empoisonnez pas votre belle jeunesse en recherchant la société d’une inconsolée qui ne pourrait qu’obscurcir le soleil de votre existence. Je n’aurai pas l’impardonnable égoïsme d’entraîner les autres dans mon malheur.
Je vous serre la main
Princesse Marika de Koukou
Quatrième mois
Cher ami,
Vos raisons, je l’avoue, sont très fortes et, en homme d’esprit et d’intelligence que vous êtes, vous avez su réfuter, victorieusement, toutes mes objections. Eh ! bien, soit ! venez. La Providence divine le veut ainsi, peut-être, mais songez bien que je ne puis vous promettre aucun agrément, aucune gaîté, au sein de graves conversations que nous pourrons échanger ensemble. Je fais, peut-être, en acceptant de vous voir, un acte peu louable, car toute satisfaction sera pour moi et vous ne pourrez guère que vous ennuyer dans la société d’une femme en noir. Vous l’aurez voulu ; n’en accusez que vous-même. Je suis chez moi vers la fin de la journée.
Votre amie,
Marika de Koukou
Cinquième mois
Bien cher ami,
Décidément vous aviez raison et votre visite m’a fait du bien, m’a apporté, - dans la mesure du possible -, un baume consolateur qui a su adoucir mes plaies et l’amertume de mes pensées. Revenez, souvent, vous accomplirez une vraie charité. Toute mon inquiétude est que vous n’ayez point trouvé de charmes au commerce d’une pauvre abandonnée. S’il en est ainsi, ne renouvelez pas votre amabilité, je m’en voudrais de vous être à charge. Si, au contraire, vous avez eu l’extrême indulgence de ne pas m’estimer trop maussade et trop sombre, eh ! bien, vous savez que ma maison vous est ouverte et que vous y serez toujours le bienvenu.
Votre bonne amie
Marika de K.
Sixième mois
Ami bien cher,
Quoi ! vous songez au mariage ! vous voulez unir votre brillante jeunesse à ma décrépitude. Est-il possible ! Tant de bonté, tant de pitié peuvent-elles se faire jour dans le cœur d’un homme ! Maintenant voici que se pose un grave problème : puis-je consentir à votre sacrifice ? Est-il permis à mon automne languissant d’accepter les roses de votre printemps lumineux ? Puis, vous savez, mieux que moi, les exigences légales. Nous ne pouvons rien faire avant les dix mois de veuvage… et nous ne sommes qu’au sixième ! D’ici là vous renoncerez, peut-être, à votre projet chevaleresque. Soyez sûr que je ne vous en voudrai pas et que je vous garderai dans mon cœur… la deuxième… non, tenez, soyons francs, la première place.
Votre
Marika
Septième mois
Adoré,
Trois mois ! Trois longs mois encore et je serai ton esclave à jamais !
Trois mois ! Dis donc, chéri, si nous allions nous unir à Las Végas ? Mais je suis folle… Que dis-je ? Criminelle…Que dirait ma famille, si elle m’entendait ? Non, non laissez-moi gravir jusqu’au bout le calvaire du veuvage. Respect de la loi, respect des convenances.
D’ailleurs ne t’ai-je pas près de moi mon ange adoré ? Les portes du paradis sont ouvertes devant nous. Je me prépare pour m’offrir à toi. Chaque fibre de mon corps est dans l’attente d’être uni au tien.
A ce soir mon bien-aimé, en attendant je fais des confitures.
Ta petite Mimi qui n’a jamais aimé avant toi.
Largement inspiré d’un texte, d’un auteur inconnu, paru dans l’Illustration du 11 février 1899.
Logo d’illustration : Ingres, La grande odalisque
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