22 juin 2017

La Kabylie est martyrisée, outragée, violentée, saignée, blessée, traumatisée…

Aziz Tari, un des acteurs du printemps 80, a bien voulu répondre à nos questions.

Kabyles.com : Vous êtes la figure emblématique du mouvement étudiant d’avril 80. Que ressentez-vous à chaque date anniversaire ?

Aziz Tari : Tout d’abord je ne suis pas la figure emblématique de 80. J’étais certes l’un des acteurs les plus actifs et l’un de ceux qui ont joué un rôle important lors du printemps 80. Je m’y suis engagé avec mes convictions mais il faut dire que j’étais aussi, avec mes camarades, le produit d’une histoire, celle qui nous a poussés à la révolte, celle qui nous a poussés à sortir dans la rue pour ne pas accepter le statut qu’on nous imposait.

Notre génération est née pendant la guerre ou un peu avant, marquée par les idéaux de justice et de de la grande idée que l’on se faisait d’une Algérie rêvée comme un espace de liberté et de tolérance. Malheureusement pour nous ce rêve a viré à un cauchemar fait d’interdits, de tabous, dans un environnement fermé à tout espace d’expression et d’affirmation du fait kabyle dans son expression amazighe et dans ses aspirations aux libertés démocratiques.

C’est aussi le refus de vivre dans le déni d’une terre à laquelle nous étions viscéralement attachés, où nous avions grandi dans la douleur mais aussi dans la fierté. Je n’aurais pas été ce que je suis devenu à cette époque sans les autres et avec les autres. On était ensemble dans le combat, unis dans une aventure humaine singulière qui a marqué la mémoire collective des Kabyles, qui a été un jalon dans la revendication identitaire et démocratique en Algérie et au-delà en Afrique du Nord.

Cette date est la première contestation politique dans l’Algérie postcoloniale, après celle du FFS en 1963, et a produit dans sa continuité immédiate l’insurrection de la Soummam de 1981, événement malheureusement fort mal connu, et où j’étais également impliqué avec des camarades de la région.

Pour répondre à votre question concernant mon ressenti par rapport à cette date anniversaire, j’ai un sentiment mitigé, comme tout Kabyle je présume, un sentiment de fierté mais également la sensation d’être passé à côté des rendez-vous de l’histoire, à côté du chemin qui devait nous emmener vers la liberté. Dans ce chemin dur et difficile, on a besoin de repères et avril 80 restera à jamais un repère dans notre histoire, comme une page qui s’ouvre et qui restera ouverte tant que la problématique restera posée comme c’est le cas encore aujourd’hui dans un environnement autrement plus dramatique et dangereux.

C’est dans ces moments de commémorations que je ressens aussi le poids de l’histoire qui est lourd à porter quand on veut rester fidèle à ce combat. On a commencé très jeunes, le temps peut nous faire murir et grandir ou bien nous plonger dans la déchéance. J’ai choisi le chemin le plus dur, celui d’entretenir la flamme de l’espoir avec plus d’ambition pour la Kabylie à laquelle j’ai toujours affirmé mon attachement et ma fidélité. Le reste, les autres générations l’écriront, j’espère un jour, pour leur propre mémoire.

32 ans après le printemps 80, 11 ans après le printemps noir, comment analysez-vous ces années de lutte, y voyez- vous un changement de leur nature, des ruptures, des évolutions positives ou négatives ?

Aziz Tari : 32 ans après, ça ne me rajeunit pas mais je garde toujours de l’énergie pour continuer. C’est difficile dans une interview de faire un bilan de tant d’années de luttes, et en même temps d’analyser l’évolution de la problématique complexe de la question amazigh en général et kabyle en particulier dans un contexte de crise politique et structurelle chronique. Beaucoup de paramètres et d’événements sont à analyser : la nature du système politique, l’illusion de l’ouverture démocratique de 1989, l’irruption de l’islamisme radical majoritaire dans le pays et la guerre qui en a suivi avec plus de 200.000 morts dans le silence total de l’opinion internationale (c’est l’habitude concernant l’Algérie), la grève du cartable en 94-95 et son échec, le printemps de 2001 qui a marqué à jamais notre destin avec de nombreux jeunes versant leur sang pour aspirer à la liberté.

Si on fait la rétrospective de toutes ses années de luttes faites de traumatismes, de défaites et de désillusions, des périodes très dures pour nos citoyens où on a perdu beaucoup d’intellectuels éminents, de compétences et de militants de valeur, je dirai que le bilan est catastrophique en terme de sacrifices en vies humaines et en tragédies sociales. Allant plus loin dans l’analyse, je dirai que l’atteinte est encore plus profonde dans le sens où on a détruit tous les ressorts de notre société, les équilibres internes, et mis en danger notre cohésion sociale.

L’évolution de l’Algérie est inscrite dans la nature du régime qui a tourné le dos à l’histoire par sa contre révolution en 1962 avec les conséquences désastreuses qu’on connait, de par l’incurie du pouvoir qui a mis à genoux tout un pays riche en diversité et en désir de destin collectif. Cette contre révolution incarné par le courant islamo-conservateur dans ses variances a tué la grande et généreuse idée de l’Algérie fraternelle des combattants de la première heure. On a brisé cet élan et notre quotidien fait de peurs et d’incertitudes s’est installé durablement dans un climat d’impuissance avec un sentiment de gâchis qui nourrit cette impression d’une Algérie au bord du gouffre et de l’implosion.

Nous, Kabyles avons raté trois rendez-vous historiques après 1980 qui se résument en trois périodes. Celle de 1989-1992, 1992-2001 et de 2001 à aujourd’hui. Les deux premières ont produit deux fractures terribles. La première a vu la Kabylie, dans un élan enthousiaste jouer à fond le jeu par sa participation, à travers ses partis politiques, à une pseudo ouverture démocratique dans un système politique qui la nie, ce qui va entrainer une grande fragilisation de l’ensemble de son entité et mettre en péril sa cohésion. La deuxième est survenue quand la Kabylie a été sommée de choisir son camp après le coup d’État de janvier 1992 c’est-à-dire choisir entre la peste et le choléra. Ce choix entre réconciliateurs et éradicateurs où on a impliquée de force la Kabylie alors que ce n’était pas son combat et qu’elle n’était pas directement concernée par cette guerre. De ce fait on a détruit les ressorts de notre société, on a mis à mal notre singularité, carburants de notre résistance à toutes les tempêtes et on a y importé tous ces conflits exogènes. La majorité des élites kabyles à travers ces partis politiques ont préféré suivre le sens du vent en impliquant la Kabylie dans un processus de normalisation. L’échec vient du fait qu’on a mis ainsi à terre tout notre système de valeurs, de repères et de solidarité.

S’il y a un premier bilan à tirer, c’est que la normalisation la Kabylie est de notre fait, réalisé par nous-mêmes. Et c’est pour cette raison que toutes nos actions, nos discours et nos révoltes ont trouvé leurs limites et se retournent contre nous-mêmes du fait que nos politiques sont, non dans une opposition, mais dans un positionnement intégré à un système qu’ils disent combattre. Les conséquences sont résumées par l’état de la Kabylie aujourd’hui.

Autre expérience douloureuse, avril 2001 qui aurait pu être un printemps de renouveau. Malheureusement, on est tombé dans les mêmes travers en cassant l’espoir de tout un peuple dans son sursaut de dignité. Sans vision et sans élites capables de rupture, de clarté, on n’a pas pu tracer un chemin durable et irréversible vers notre émancipation du système et couper le cordon ombilical pour se donner un avenir et faire en sorte que des jeunes ne se soient pas sacrifiés en vain.

Aujourd’hui, où en est la Kabylie ?

Aziz Tari : La situation dans laquelle est ma patrie aujourd’hui, je la qualifierai, avec gravité, de dangereuse, complexe et compromise. La Kabylie traverse, et nous avec, une période très difficile de notre histoire dans un contexte de chaos organisé où tous les ingrédients sont réunis pour faire de ce bout de terre un no man’s land dans tous les domaines de la vie.

On veut faire de la Kabylie une vraie poudrière, une concentration dangereuse des maquis islamistes et de contingents de l’armée (avec ses dérivés : gendarmerie, DRS et réseaux d’indicateurs) entretenant un climat de guerre permanent dont l’objectif principal est l’occupation de ses territoires, ce qui ressemble bien à une annexion de par ses objectifs et son quadrillage systématique. Le salafisme, le wahhabisme, le banditisme et autres réseaux mafieux constituent un maillage bien ficelé, financés et entretenus agissant dans l’impunité totale et finissent le boulot comme missionnaires pour les uns et agents de déstabilisation pour les autres. Sans parler de l’implantation des populations arabophones pour déséquilibrer notre espace linguistique et culturel. Sans parler de l’école et des mosquées qui font un travail d’acculturation et de déracinement profond visant nos piliers combien essentiels à la survie de notre identité.

Oui, la Kabylie est martyrisée, outragée, violentée, saignée, blessée, traumatisée, salie, profanée, dépossédée, trahie et occupée. Voici les mots qui résument mon état d’esprit et mon sentiment quand je sillonne cette terre qui est la mienne, dans laquelle je vis avec ce constat qui torture ma conscience. Aujourd’hui, la situation est chaotique à tous les niveaux et a atteint le seuil critique dans son processus de décomposition et de dégénérescence collective.

Après tout ce que vous venez de dire, pensez-vous que la Kabylie a un avenir ?

Aziz Tari : Dans cette situation d’une Kabylie livrée à elle-même, déstabilisée et vidée de tous ses cadres, abandonnée par ceux qui ont fait d’elle un instrument politique pour leurs propres ambitions, il faut du courage et une conviction énorme pour maintenir un espoir de changement. Le sursaut est possible afin d’éviter cette désintégration qui nous menace dans un terrain aussi miné, fragmenté et en perte de repères. C’est dur d’exister dans cet environnement, c’est dur de susciter un débat mais il faut se battre, ne pas démissionner ni baisser les bras pour une simple raison, c’est de notre survie dont il s’agit.

Non, l’espoir n’est pas perdu. La Kabylie possède encore des réflexes de survie, des capacités à rebondir et aussi des femmes et des hommes capables de faire vivre cet espoir. C’est dans ce sens et aussi dans cette perspective qu’une voie fait son chemin depuis les années 90, une voie nouvelle et généreuse qui remet le débat au cœur de notre problématique, une voie de rupture et qui s’inscrit aussi dans le retour aux fondamentaux, la préservation de nos intérêts moraux et matériels, la préservation de notre identité à travers son socle historique et ses valeurs ainsi que la volonté de s’affranchir d’un système qui a mis à mal notre dignité.

C’est le point de départ d’une aventure humaine nouvelle mais aussi les fruits de tant de combat non aboutis. Ce n’est pas un repositionnement, je dirai que c’est une rupture et aussi une synthèse de nos luttes du mouvement national à aujourd’hui et cela s’inscrit dans le mouvement de l’histoire. Je suis fier d’être dans cette dynamique vivante, pour celui qui depuis 1980 s’est inscrit dans cette marche vers la liberté avec tant d’autres qui investissent cet espace de débat et d’engagement pour un statut politique de la Kabylie à travers la revendication d’une autonomie de la Kabylie.

Cette voie que j’appelle synthèse historique vient trop tôt ou en retard selon les jugements, l’essentiel est que c’est le produit de notre propre histoire et de notre propre parcours, de nos combats et de nos engagements. Quelle que soit notre analyse des faits de l’histoire et de ses évolutions, la Kabylie a fait émerger cette espérance d’un avenir pour s’inscrire dans un combat nouveau, dans un combat difficile, mais la Kabylie a dans sa nature l’habitude de relever les défis avec cette volonté de retrouver une place dans l’histoire. Tout n’est pas perdu, tout n’est pas compromis. Je crois à ce sursaut, je crois à cet espoir né de toutes nos défaites.

Dans quelques jours, comme vous le savez, auront lieu des élections législatives en Algérie. Quelle est votre position ?

Aziz Tari : C’est une mascarade de plus. Dire qu’une dictature arriérée peut se démocratiser d’elle-même c’est croire au père Noël. C’est dans le même esprit qu’a eu l’ouverture au multipartisme en 1989 qui nous a laissé un goût amer et qui consiste à tuer toute expression de changement réel du système. On peut légaliser un parti qui utilise l’islam comme instrument politique de mobilisation et en interdire un autre qui mobilise l’histoire, la culture l’identité et la mémoire collective, fondements réel de notre réalité, exprimé par le droit à un statut politique pour la Kabylie. Ceux qui participent à cette élection sont ceux qui vont apporter la garantie de la continuité, c’est-à-dire le sauvetage du système en accédant bien sûr à la redistribution de la rente contre service rendu.

Le pays est en pleine crise politique, systémique et sociétal. Tout débat sur le système politique, l’État et la Nation sont exclus et ceux qui participent à ces élections s’inscrivent dans une convergence unanime pour le maintien de tous les fondamentaux de ce système. Nous, Kabyles, avons toujours exprimé notre rejet des élections, pas simplement parce qu’elles s’inscrivent dans le mensonge ou bien que les jeux sont déjà faits, mais parce qu’elles participent à une démarche visant notre intégration à un système qui porte structurellement notre exclusion.

Il ne suffit pas simplement de s’abstenir, il faut donner du sens politique à notre boycott. Il faut exprimer, avec force, notre rejet par l’expression d’un projet politique pour la Kabylie en assumant notre rupture et en nous rassemblant pour créer une dynamique portant les ambitions de la Kabylie. C’est notre avenir qui se jouera demain pour la simple raison qu’aujourd’hui est déjà fait. Je rejoins la déclaration commune du CERAK et du Forum-Kabylie pour faire de notre boycott le point de ralliement et le point de convergence de toutes les énergies qui veulent sortir la Kabylie de l’état dans lequel elle est aujourd’hui et lui faire espérer un avenir.

La rédaction

 


Illustration de l’article : photo des 24 détenus, d’avril 1980, prise à Yakourene. Vous trouverez, ci-dessous les noms par ordre alphabétique :

Arezki Abbout – Ahmed Aggoune – Idir Ahmed Zaid – Arezki Ait-Larbi – Rachid Ait Ouakli – Ourabah Ali Chikh – Mustapha Bacha – Achour Belghezli – Kamal Ben amoune – Mâamar Berdous – Salah Boukrif – Ali Brahimi – Mokrane Chemim – Rachid Halet – Said Khellil – Gérard Lamari – Mouloud Lounaouci – Mohand Nait Abdellah – M’hamed Rachedi – Mouloud Sadi – Saïd Sadi – Mohand Stiet – Aziz Tari – Djamel Zenati.

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