12 août 2017

La leçon kabyle et l’aliénation extrême

Inédit, incroyable, inimaginable, une première, polémique, révolutionnaire, repas courage, première action collective du genre pour marquer la liberté de choix face à « l’islamisation » du pays, les Kabyles à l’assaut de la laïcité… etc. La presse internationale, à commencer par le Monde, le Huffington Post et le Nouvel Obs jusqu’au Las Vegas Sun et USA Today, ne tarit pas d’éloges, disons de qualificatifs, à l’égard du déjeuner républicain kabyle anti-inquisitoire qui s’est déroulé en cette historique journée du 3 août 2013. Un tsunami médiatique qui a fait sortir la Kabylie, en une courte action, pacifique et civile mais symboliquement grandiose et politiquement porteuse, de l’anonymat. Le sandwich kabyle de cette mémorable journée ramadanesque a définitivement fait basculer la Kabylie dans le monde moderne, celui de la laïcité et des droits, il l’a fait distinguer de l’environnement géopolitique immédiat qui l’entoure et il l’a fait sortir du magma moyenâgeux, empreint d’arabo-islamisme et de djihadisme. Quel bel hommage à Lounès !

Le monde entier parle de la Kabylie, non pas parce qu’elle s’est rebellée, encore une fois, contre le régime algérien, cela est un classique, mais parce que des Kabyles ont pacifiquement défié les lois : celle de nature (déjeuner sous un soleil de plomb), celle du pouvoir algérien (autoritaire, islamiste et raciste) mais surtout celle du dieu et ses émissaires (s’abstenir de manger et de boire en mois de carême). Tant mieux pour ce monde qui découvre qu’au Sud de la Méditerranée, il n’y a pas que des égorgeurs, des corrompus et des voyous en puissance. L’humanité vient de découvrir un peuple, ancien et moderne, laïc et authentique. Il s’appelle Le Peuple kabyle, longtemps dilué dans des sphères qui ne pouvaient, par sa nature rebelle et son attachement à sa liberté et son identité, le contenir. Maghreb, monde arabo-musulman ou simplement Algérie, ces notions idéologiques plus que géographiques, décidément ne peuvent rendre compte de la spécificité kabyle.

En Algérie, façonnée par une histoire tumultueuse, il y a des populations hétéroclites, cosmopolites et allogènes. Beaucoup sont fanatisées par des siècles d’islamisation et d’arabisation forcenée, et en tant que groupements humains, elles refusent la modernité et la laïcité. Et il y a un peuple autochtone, d’origine amazighe, séculier et séculaire, attaché à son identité plusieurs fois millénaires, à ses valeurs de solidarité, d’altérité et surtout de Liberté, il aspire à vivre librement, dignement sur son territoire. N’est-ce pas un droit internationalement reconnu ? Tous les combats qu’a connus la Kabylie jaillissent de là. Toutes les analyses sociologique, journalistique et politique qui ne prennent pas cette donnée fondamentale en considération tombent dans l’erreur et les travers de l’histoire.

Des voix, autorisées ou pas, de l’intérieur toujours, à qui cette formidable mobilisation citoyenne et cette explosive médiatisation ont donné le tournis, et après un long silence complice face à tous les dérapages algériens marquées par la corruption, la terreur et la répression, s’élèvent pour condamner et crier au scandale ! À la diabolisation, au travestissement et même à la vengeance ! Comme si cette terre « prospère où beaucoup de mères ont souffert » est éternellement condamnée au bannissement, à la violence, à l’intolérance, disons-le à l’enfer, programmé par ses propres enfants ! Et dès qu’une étincelle d’espoir pointe son nez, on se bouscule pour l’éteindre pour retourner à l’obscurité religieuse, à l’indigence intellectuelle, à la déchéance sociale et au paternalisme politique.

Que le populiste sanguinaire Belhadj se rende à Tizi-Ouzou le lendemain du déjeuner républicain kabyle pour, disait-il, laver l’affront, qu’il prêche son discours haineux et ravageur à ses affidés et exécutants dans une mosquée miteuse d’Alger et qu’à sa suite des hordes d’écervelés, écorchés vifs, des terroristes attestés ou potentiels, et comme un défi lancé à la région et à ses habitants, organisent une prière géante et « cassent Ramadan » sur cette même place Lounès Matoub, n’étonne pas plus que ce que l’Algérie a connu de massacres d’innocents pendant deux décennies. Dans un pays qui respecte l’humanité, cet individu, mutant plus qu’humain, mérite la peine capitale et l’éloignement de tout espace social ou public.

Mais que des politicards avides, militant le temps d’une échéance électorale, pas souvent porteuse, dépassés par le temps et la société émergent de la gadoue dans laquelle ils pataugent toujours, pour casser du Kabyle et s’ériger en donneurs de leçons, c’est le comble ! N’auraient-ils pas mieux fait de se taire, ce qu’exige la décence suite à sa débâcle électorale d’allégeance et son exclusion de son parti qu’il défend bec et ongles ? Ou à la rigueur, qu’il dissuade ses anciens compagnons d’arrêter leur compromission avec le régime algérien, générateur de tous les maux de ce pays, au lieu de s’acharner sur ses frères de combat et ses enfants kabyles. Pathétique Samir Bouakouir ! Certains anciens animateurs du mouvement berbère, recyclés dans des partis politiques kabyles qui ont fait plus de tort à la Kabylie que du bien, se prennent, à l’image de leurs ex leaders, pour les détenteurs de la vérité absolue, de la pertinence politique et du discernement. L’aliénation a aussi des extrêmes.

Ne se rendent-ils pas compte que avril 1980, de quoi ils se réclament et dont d’ailleurs personne ne dénie leur mérite, a germé. Il a donné naissance à un Mouvement culturel, à deux partis politiques démocrates, à un boycott scolaire et surtout à un Printemps noir où l’État algérien a abattu, dans le silence de « nos anciens », de nos partis qui se bousculaient pour des strapontins municipaux ou parlementaires et de la majorité des Algériens, plus d’une centaine de citoyens kabyles qui réclamaient exactement ce que le déjeuner du 3 août réclame : LIBERTE. Tout ça pour ça ! Cette jeunesse que M. Bouakouir méprise est, dans le monde entier, mise en avant et encouragée à défaut d’être encadrée. C’est la jeunesse qui a fait chuter les Ben Ali, les Kadhafi et les Moubarak, tous de la même famille que l’actuel président algérien moribond. C’est la jeunesse française Soixante-huitarde qui a fait basculer la France dans l’humanisme et fait chuter De Gaulle. C’est même la jeunesse algérienne, à l’époque et contre l’avis de ses « anciens », qui a déclenchée le 1er novembre 54, organisé le Congrès de la Soummam et libéré l’Algérie. Ce que les Anciens, « nos anciens » n’ont pas pu, ou n’ont pas su réaliser chez nous, c’est cette jeunesse qui inévitablement le fera, qu’on l’accuse de manipulation ou pas. Faute de la soutenir, vaut mieux se taire.

« Le mensonge, plus il est gros, plus il passe » disait Goebbels ! Où est le DRS, où est « la main de l’étranger » ou de l’intérieur d’ailleurs, où est la manip, où est la conjuration quand des citoyens, lassés par l’inquisition islamiste et policière qui s’empare du dernier rempart contre la barbarie, se rebellent pour dire BASTA ? Nous n’avons pas entendu les Bouakouir condamner les panneaux prosélytes d’Akbou, ni la descente militariste dans un café de Tigzirt. Et si des autonomistes, des indépendantistes kabyles ou tout simplement des démocrates algériens — des vrais ceux là — à l’instar de Benchicou et Sansal, appellent pour une mobilisation pacifique et citoyenne pour la liberté de conscience, ce que certains démocrates ne partagent pas puisque la bêtise « est largement partagée dans la société », ce serait les Services, les magouilleurs et les opportunistes. L’opportunisme n’est-il pas de ramper pieds et mains liés pour arracher quelques miettes par des participations politiques éhontées qui n’apportent ni le sursaut, ni le changement et encore moins la refondation en Algérie !

Certains de nos compatriotes parlent également du fameux DRS, mais de l’autre coté, noyé qu’il est dans ses affaires de corruption et de succession. Pour eux la contre-mobilisation islamiste est l’œuvre des services algériens. Peut-être que le DRS, et c’est même fort possible, soit derrière cette machination contre la Kabylie, ce n’est nullement étonnant, c’était même prévisible. C’est un classique. Mais de là à justifier cette présence plus au moins importante d’islamistes radicaux, gorgés de haine et de vengeance, et de salafistes médiocres de tout acabit par le fait qu’il y a le DRS derrière, c’est un peu comme l’autruche qui met sa tête dans le sol en attendant que passe la tempête.

Nous ne pouvons pas continuer à nier que l’islamisme algérien triomphant s’est sérieusement infiltré dans la société kabyle, pas qu’à Tizi-Ouzou ville mais, au sein même des villages les plus reculés de la Kabylie. Je suis issu d’un village perché au sommet de Djurdjura et je n’ai jamais imaginé un jour que le fléau intégriste y arriverait. Je reste ébahi aujourd’hui devant le nombre de filles voilées et de kamis blancs coiffés de barbes hirsutes qui y circulent du matin au soir. Ce ne sont pas des étrangers, ce sont les enfants de mon village, avec lesquels j’ai fait ma petite scolarité. On a fréquenté même, pour certains parmi eux, ensemble la faculté des sciences humaines de l’université d’Alger, qui au département de sociologie, qui au département de psychologie de philosophie ou langues. Aujourd’hui, ils sont diplômés de salafisme et ils enseignent la haine et l’exclusion au village.

C’est connu, la nature a horreur du vide et lorsque la jeunesse kabyle, comme celle du monde entier, avide d’épanouissement, de savoir et d’espoir ne trouve offert qu’un seul livre, étiqueté de sacralité de surcroît, et un seul repère paré de Musc et d’Ambre, la jeunesse sombre inévitablement dans le déni de soi et la détestation de l’autre. A défaut de gagner leur vie, nos jeunes tentent de réussir leur mort, dessinée et imagée pas des prédicateurs opportunistes, zélés et dangereux. C’est là l’échec politique de « nos anciens » et de « nos partis », et c’est justement cette fatalité cultuelle et cet échec que cette brave jeunesse refuse. Agissons et montrons lui autre voie, la voie de la liberté, de l’amour de l’autre, du progrès et de l’émancipation. La tache est rude mais elle est faisable. Nous avons les soubassements historiques et sociologiques pour y arriver. Nous l’avons déjà fait par le passé.

Pour finir, Nous penchons un petit peu sur le Département, seul qui fait trembler les algériens, celui des Renseignement et de la Sécurité. Rien qu’à le prononcer, les eaux cessent de couler*. Que ce service, par sa toute puissance, avérée ou fallacieuse, désigne des présidents et dirige le pays qu’il a spolié dans le sang, fonde des partis et des journaux, assassine et emprisonne des militants et journalistes, exile et exécute des opposants et des écrivains, dilapide et vole les richesses du sol et du sous-sol, corrompt la Justice et l’Occident, bâillonne les libertés et enchaîne la société, viole les lois et les femmes …etc., il doit, il devrait savoir qu’aucun service de renseignement, aucune police politique, qu’elle que soit sa puissance et à travers toute l’histoire de l’humanité, na pu arrêter un peuple qui marche vers sa liberté. Le KGB a été dissout et les russes se sont libérés de sa surveillance, les SS ont été laminés et mis à la poubelle de l’histoire, les Baltaguias égyptiens ont été démasqués et arrêtés. Même la plus puissante, la plus performante, la plus discrète des agences de renseignements, la CIA en l’occurrence, bat de l’aile et elle a eu des Snowden et des Assange qui dévoilent ses machinations et des Américains « bien tranquilles » qui la dénoncent. Le temps est à la Liberté, celles des hommes et des peuples. « L’Homme est condamné a être libre » disait Sartre, le temps et l’Histoire lui donne, a chaque instant, raison.

* Hevsen waman, proverbe kabyle.

Ahviv Mekdam
Département de science politique
Université Paris VIII

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