22 avril 2017

La tragédie

Les Anglais avaient déjà un théâtre aussi bien que les Espagnols, quand les Français n’avaient encore que des tréteaux. Shakespeare que les Anglais prennent pour un Sophocle, florissait à peu près dans le temps de Lope de Véga : il créa le théâtre il avait un génie plein de force et de fécondité, de naturel et de sublime, sans la moindre étincelle de bon goût, et sans la moindre connaissance des règles. Je vais vous dire une chose hasardée, mais vraie : c’est que le mérite de cet auteur a perdu le théâtre anglais ; il y a de si belles scènes, des morceaux si grands et si terribles répandus dans ses farces monstrueuses, qu’on appelle tragédies, que ses pièces ont toujours été jouées avec un grand succès. Le temps, qui fait seul la réputation des hommes, rend à la fin leurs défauts respectables. La plupart des idées bizarres et gigantesques de cet auteur ont acquis au bout de deux cents ans le droit de passer pour sublimes. Les auteurs modernes l’ont presque tous copié ; mais ce qui réussissait dans Shakespeare est sifflé chez eux, et vous croyez bien que la vénération qu’on a pour cet ancien augmente à mesure que l’on méprise les modernes. On ne fait pas réflexion qu’il ne faudrait pas l’imiter, et le mauvais succès de ses copistes fait seulement qu’on le croit inimitable.

Vous savez que dans la tragédie du More de Venise, pièce très touchante, un mari étrangle sa femme sur le théâtre ; et que, quand la pauvre femme est étranglée, elle s’écrie qu’elle meurt très injustement. Vous n’ignorez pas que, dans Hamlet, des fossoyeurs creusent une fosse en buvant, en chantant des vaudevilles, et en faisant sur les têtes des morts qu’ils rencontrent des plaisanteries convenables à gens de leur métier ; mais, ce qui vous surprendra, c’est qu’on a imité ces sottises. Sous le règne de Charles II, qui était celui de la politesse, et l’âge des beaux-arts, Otway, dans sa Venise sauvée, introduit le sénateur Antonio et sa courtisane Naki au milieu des horreurs de la conspiration du marquis de Bedmar. Le vieux sénateur Antonio fait auprès de sa courtisane toutes les singeries d’un vieux débauché impuissant et hors du bon sens ; il contrefait le taureau et le chien, il mord les jambes de sa maîtresse, qui lui donne des coups de pied et des coups de fouet. On a retranché de la pièce d’Otway ces bouffonneries faites pour la plus vile canaille ; mais on a laissé dans le Jules César de Shakespeare les plaisanteries des cordonniers et des savetiers romains introduits sur la scène avec Brutus et Cassius.

Vous vous plaindrez sans doute que ceux qui, jusqu’à présent vous ont parlé du théâtre anglais, et surtout de ce fameux Shakespeare, ne vous aient encore fait voir que ses erreurs, et que personne n’ait traduit aucun de ces endroits frappants qui demandent grâce pour toutes ses fautes. Je vous répondrai qu’il est bien aisé de rapporter en prose les sottises d’un poète, mais très difficile de traduire ses beaux vers. Tous ceux qui s’érigent en critiques des écrivains célèbres compilent des volumes. J’aimerais mieux deux pages qui nous fissent connaître quelques beautés car je maintiendrai toujours, avec tous les gens de bon goût, qu’il y a plus à profiter dans douze vers d’Homère et de Virgile que dans toutes les critiques qu’on a faites de ces deux grands hommes.

J’ai hasardé de traduire quelques morceaux des meilleurs poètes anglais : en voici un de Shakespeare. Faites grâce à la copie en faveur de l’original, et souvenez-vous toujours, quand vous voyez une traduction, que vous ne voyez qu’une faible estampe d’un beau tableau.

J’ai choisi le monologue de la tragédie d’Hamlet, qui est su de tout le monde, et qui commence par ces vers :

To be, or not to be, that is the question.C’est Hamlet, prince de Danemark, qui parle :

Demeure ; il faut choisir, et passer à l’instant Retour ligne automatique
De la vie à la mort, et de l’être au néant. Retour ligne automatique
Dieux justes ! s’il en est, éclairez mon courage. Retour ligne automatique
Faut-il vieillir courbé sous la main qui m’outrage, Retour ligne automatique
Supporter ou finir mon malheur et mon sort ? Retour ligne automatique
Qui suis-je ? qui m’arrête ? et qu’est-ce que la mort ? Retour ligne automatique
C’est la fin de nos maux, c’est mon unique asile ; Retour ligne automatique
Après de longs transports, c’est un sommeil tranquille ; Retour ligne automatique
On s’endort, et tout meurt. Mais un affreux réveil Retour ligne automatique
Doit succéder peut-être aux douceurs du sommeil. Retour ligne automatique
On nous menace, on dit que cette courte vie Retour ligne automatique
De tourments éternels est aussitôt suivie. Retour ligne automatique
O mort ! moment fatal ! affreuse éternité ! Retour ligne automatique
Tout cœur à ton seul nom se glace épouvanté. Retour ligne automatique
Eh ! qui pourrait sans toi supporter cette vie, Retour ligne automatique
De nos fourbes puissants bénir l’hypocrisie, Retour ligne automatique
D’une indigne maîtresse encenser les erreurs, Retour ligne automatique
Ramper sous un ministre, adorer ses hauteurs, Retour ligne automatique
Et montrer les langueurs de son âme abattue Retour ligne automatique
A des amis ingrats qui détournent la vue ? Retour ligne automatique
La mort serait trop douce en ces extrémités ; Retour ligne automatique
Mais le scrupule parle, et nous crie : Arrêtez. Retour ligne automatique
Il défend à nos mains cet heureux homicide, Retour ligne automatique
Et d’un héros guerrier fait un chrétien timide, etc.

Après ce morceau de poésie, les lecteurs sont priés de jeter les yeux sur la traduction littérale :

Être ou n’être pas, c’est là la question : S’il est plus noble dans l’esprit de souffrir Les piqûres et les flèches de l’affreuse fortune, Ou de prendre les armes contre une mer de trouble, Et, en s’opposant à eux, les finir ? Mourir, dormir, Rien de plus, et par ce sommeil dire : Nous terminons Les peines du cœur, et dix mille chocs naturels Dont la chair est héritière ; c’est une consommation Ardemment désirable. Mourir, dormir : Dormir, peut-être rêver ? ah ! voilà le mal ! Car, dans ce sommeil de la mort, quels rêves aura-t-on, Quand on a dépouillé cette enveloppe mortelle ? C’est là ce qui fait penser ; c’est là la raison Qui donne à la calamité une vie si longue : Car qui voudrait supporter les coups et les injures du temps, Les torts de l’oppresseur, les dédains de l’orgueilleux, Les angoisses d’un amour méprisé, les délais de la justice, L’insolence des grandes places, et les rebuts Que le mérite patient essuie de l’homme indigne, Quand il peut faire son quietus Avec une simple aiguille à tête ? qui voudrait porter ces fardeau ; Sangloter, suer sous une fatigante vie ? Mais cette crainte de quelque chose après la mort, Ce pays ignoré, des bornes duquel Nul voyageur ne revient, embarrasse la volonté, Et nous fait supporter les maux que nous avons, Plutôt que de courir vers d’autres que nous ne connaissons pas. Ainsi la conscience fait des poltrons de nous tous ; Ainsi la couleur naturelle de la résolution Est ternie par les pâles teintes de la pensée ; Et les entreprises les plus importantes, Par ce respect, tournent leur courant de travers, Et perdent leur nom d’action…

Ne croyez pas que j’aie rendu ici l’anglais mot pour mot ; malheur aux faiseurs de traductions littérales, qui, traduisant chaque parole, énervent le sens ! C’est bien là qu’on peut dire que la lettre tue, et que l’esprit vivifie.

Voici encore un passage d’un fameux tragique anglais. C’est Dryden, poète du temps de Charles II, auteur plus fécond que judicieux, qui aurait une réputation sans mélange s’il n’avait fait que la dixième partie de ses ouvrages.

Ce morceau commence ainsi :

When I consider life, t’is all a cheat, Yet fool’d by hope men favour the deceit. De desseins en regrets, et d’erreurs en désirs, Les mortels insensés promènent leur folie. Dans des malheurs présents, dans l’espoir des plaisirs, Nous ne vivons jamais, nous attendons la vie. Demain, demain, dit-on, va combler tous nos vœux ; Demain vient, et nous laisse encor plus malheureux. Quelle est l’erreur, hélas ! du soin qui nous dévore ? Nul de nous ne voudrait recommencer son cours : De nos premiers moments nous maudissons l’aurore, Et de la nuit qui vient nous attendons encore Ce qu’ont en vain promis les plus beaux de nos jours, etc.

C’est dans ces morceaux détachés que les tragiques anglais ont jusqu’ici excellé ; leurs pièces, presque toutes barbares, dépourvues de bienséance, d’ordre, de vraisemblance, ont des lueurs étonnantes au milieu de cette nuit. Le style est trop ampoulé, trop hors de la nature, trop copié des écrivains hébreux si remplis de l’enflure asiatique ; mais aussi les échasses du style figuré, sur lesquelles la langue anglaise est guindée, élèvent l’esprit bien haut, quoique par une marche irrégulière.

Il semble quelquefois que la nature ne soit pas faite en Angleterre comme ailleurs. Ce même Dryden, dans sa farce de Don Sébastien, roi de Portugal, qu’il appelle tragédie, fait parler ainsi un officier à ce monarque :

LE ROI SÉBASTIEN. Ne me connais-tu pas, traître, insolent ?ALONZE.Retour ligne automatique
Qui, moi ? Retour ligne automatique
Je te connais fort bien, mais non pas pour mon roi. Retour ligne automatique
Tu n’es plus dans Lisbonne, où ta cour méprisable Retour ligne automatique
Nourrissait de ton cœur l’orgueil insupportable. Retour ligne automatique
Un tas d’illustres sots et de fripons titrés, Retour ligne automatique
Et de gueux du bel air, et d’esclaves dorés, Retour ligne automatique
Chatouillait ton oreille et fascinait ta vue ; Retour ligne automatique
On t’entourait en cercle, ainsi qu’une statue ; Retour ligne automatique
Quand tu disais un mot, chacun, le cou tendu, Retour ligne automatique
S’empressait d’applaudir sans t’avoir entendu ; Retour ligne automatique
Et ce troupeau servile admirait en silence Retour ligne automatique
Ta royale sottise et ta noble arrogance. Retour ligne automatique
Mais te voilà réduit à ta juste valeur…

Ce discours est un peu anglais ; la pièce d’ailleurs est bouffonne. Comment concilier, disent nos critiques, tant de ridicule et de raison, tant de bassesse et de sublime ? Rien n’est plus aisé à concevoir : il faut songer que ce sont des hommes qui ont écrit. La scène espagnole a tous les défauts de l’anglaise, et n’en a peut-être pas les beautés. Et, de bonne foi, qu’étaient donc les Grecs ? qu’était donc Euripide, qui, dans la même pièce, fait un tableau si touchant, si noble, d’Alceste s’immolant à son époux, et met dans la bouche d’Admète et de son père des puérilités si grossières que les commentateurs mêmes en sont embarrassés ? Ne faut-il pas être bien intrépide pour ne pas trouver le sommeil d’Homère quelquefois un peu long, et les rêves de ce sommeil assez insipides ? Il faut bien des siècles pour que le bon goût s’épure. Virgile, chez les Romains ; Racine, chez les Français, furent les premiers dont le goût fut toujours pur dans les grands ouvrages.

M. Addison est le premier Anglais qui ait fait une tragédie raisonnable. Je le plaindrais s’il n’y avait mis que de la raison. Sa tragédie de Caton est écrite d’un bout à l’autre avec cette élégance mâle et énergique dont Corneille le premier donna chez nous de si beaux exemples dans son style inégal. Il me semble que cette pièce est faite pour un auditoire un peu philosophe et très républicain. Je doute que nos jeunes dames et nos petits maîtres eussent aimé Caton en robe de chambre, lisant les dialogues de Platon, et faisant ses réflexions sur l’immortalité de l’âme. Mais ceux qui s’élèvent au-dessus des usages, des préjugés, des faiblesses de leur nation, ceux qui sont de tous les temps de tous les pays, ceux qui préfèrent la grandeur philosophique à des déclarations d’amour, seront bien aises de trouver ici une copie, quoique imparfaite, de ce morceau sublime : il semble qu’Addison, dans ce beau monologue de Caton, ait voulu lutter contre Shakespeare. Je traduirai l’un comme l’autre, c’est-à-dire avec cette liberté sans laquelle on s’écarterait trop de son original à force de vouloir lui ressembler. Le fond est très fidèle ; j’y ajoute peu de détails. Il m’a fallu enchérir sur lui, ne pouvant l’égaler.

Oui, Platon, tu dis vrai ; notre âme est immortelle, C’est un dieu qui lui parle, un dieu qui vit en elle. Eh ! d’où viendrait sans lui ce grand pressentiment, Ce dégoût des faux biens, cette horreur du néant ? Vers des siècles sans fin je sens que tu m’entraînes. Du monde et de mes sens je vais briser les chaînes, Et m’ouvrir, loin d’un corps dans la fange arrêté, Les portes de la vie et de l’éternité. L’éternité ! quel mot consolant et terrible O lumière ! ô nuage, ô profondeur horrible ! Que suis-je ? où suis-je ? où vais-je ? et d’où suis-je tiré ? Dans quels climats nouveaux, dans quel monde ignoré Le moment du trépas va-t-il plonger mon être ? Où sera cet esprit qui ne peut se connaître ? Que me préparez-vous, abîmes ténébreux ? Allons, s’il est un dieu, Caton doit être heureux. Il en est un sans doute, et je suis son ouvrage. Lui-même au cœur du juste il empreint son image. Il doit venger sa cause et punir les pervers. Mais comment ? dans quel temps ? et dans quel univers ? Ici la vertu pleure, et l’audace l’opprime ; L’innocence à genoux y tend la gorge au crime : La fortune y domine, et tout y suit son char. Ce globe infortuné fut formé pour César : Hâtons-nous de sortir d’une prison funeste ; Je te verrai sans ombre. ô vérité céleste ! Tu te caches de nous dans nos jours de sommeil : Cette vie est un songe, et la mort un réveil.

Dans cette tragédie d’un patriote et d’un philosophe, le rôle de Caton me paraît surtout un des plus beaux personnages qui soient sur aucun théâtre. Le Caton d’Addison est, je crois, fort au-dessus de la Cornélie de Pierre Corneille ; car il est continuellement grand sans enflure, et le rôle de Cornélie, qui d’ailleurs n’est pas un personnage nécessaire, sent trop la déclamation en quelques endroits. Elle veut toujours être héroïne, et Caton ne s’aperçoit jamais qu’il est un héros.

Il est bien triste que quelque chose de si beau ne soit pas une belle tragédie. Des scènes décousues, qui laissent souvent le théâtre vide, des apartés trop longs et sans art, des amours froids et insipides, une conspiration inutile à la pièce, un certain Sempronius déguisé et tué sur le théâtre : tout cela fait de la fameuse tragédie de Caton une pièce que nos comédiens n’oseraient jamais jouer, quand même nous penserions à la romaine ou à l’anglaise. La barbarie et l’irrégularité du théâtre de Londres ont percé jusque dans la sagesse d’Addison. Il me semble que je vois le czar Pierre, qui, en réformant les Russes, tenait encore quelque chose de son éducation et des mœurs de son pays.

La coutume d’introduire de l’amour à tort et à travers dans les ouvrages dramatiques passa de Paris à Londres, vers l’an 1660, avec nos rubans et nos perruques. Les femmes qui y parent les spectacles, comme ici, ne veulent plus souffrir qu’on leur parle d’autre chose que d’amour. Le sage Addison eut la molle complaisance de plier la sévérité de son caractère aux mœurs de son temps, et gâta un chef-d’œuvre pour avoir voulu plaire.

Depuis lui les pièces sont devenues plus régulières, le peuple plus difficile, les auteurs plus corrects et moins hardis. J’ai vu des pièces nouvelles fort sages, mais froides. Il semble que les Anglais n’aient été faits jusqu’ici que pour produire des beautés irrégulières. Les monstres brillants de Shakespeare plaisent mille fois plus que la sagesse moderne. Le génie poétique des Anglais ressemble, jusqu’à présent, à un arbre touffu planté par la nature, jetant au hasard mille rameaux, et croissant inégalement avec force. Il meurt si vous voulez forcer sa nature, et le tailler en arbre des jardins de Marly.

Voltaire in Lettres philosophiques, Lettre XVIII.