La troisième campagne militaire de Théodose

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Ils ont défié l’Empire romain : Le prince Firmus (IV)

Le déplacement des opérations militaires vers le sud de Tamazɣa centrale n’a pas été de tout repos car, partout, la résistance a été présente et le nom romain a été honni. Même fugitif et affaibli par la défection de ses appuis dans le nord, Firmus a persisté dans la guerre qu’il a déportée ailleurs. Là, il a créé ce « dépôt de prisonniers » qu’il a installé dans la ville de Conte, choisie pour « la difficulté de ses approches ». C’est là également qu’il a mobilisé les Caprarienses et les Abannes, des tribus qui habitaient au sud du Chott et Hodna. Défaites une première fois par Théodose, celles-ci ont ensuite demandé « des renforts considérables aux peuplades éthiopiennes ». [1]

Pour la seconde fois, la première terreur ayant été vécue devant les troupes de la princesse Cyria, le général romain a dû battre en retraite devant « l’effroyable retentissement de la marche des colonnes ennemies » et « des conditions aussi inégales ». Sa bonne étoile lui a, toutefois, permis d’occuper Conte et ses indicateurs allaient faire le reste. Ces échecs dans le sud de Tamazɣa centrale ont amené Firmus à retourner dans sa Kabylie natale. Durant les périodes de détresse, les montagnes escarpées ont été son plus sûr asile et son terrain de prédilection et sans les « sûres intelligences » qui ont mis ses ennemis à ses trousses, les événements auraient certainement pris une autre tournure. La tribu des Isaflenses [2], qui occupait le littoral entre Dellys (Rusuccuru) et Azzefoun (Rusazus) et avait accueilli les fugitifs, a déployé une ardeur au combat et une générosité exemplaires.

Devant « la furie des barbares » écrit Ammien Marcellin, Théodose a dû « recourir à l’ordre de bataille circulaire ». Le prince Firmus apparait dans le récit de cet historien comme un héros. Il « s’était montré partout où était le danger » et n’a sauvé sa vie que grâce « à la bonté de son cheval ». Mazuca fait prisonnier et mortellement blessé n’a pas été moins héroïque. Il a défendu avec fougue et la cause de son frère qu’il a suivi partout et sa liberté qu’il a conservée jusqu’à son dernier souffle puisqu’il a préféré se donner la mort en élargissant « sa plaie de ses propres mains ».

Là où Firmus a guerroyé, des Romains, et pas des moindres, l’ont soutenu. Selon la loi appliquée par Théodose « #Evasius, riche citoyen, son fils Florus et quelques autres ont été condamnés au bûcher pour avoir favorisé sous main l’agitateur ». La course infernale s’est poursuivie, car la capture ou la mort de Firmus était une question d’honneur, pour Théodose, et de survie pour le pouvoir de Rome en Afrique du Nord. Les combats engagés contre des tribus guerrières, comme les combats livrés aux rochers, aux précipices et aux plus tortueux défilés relevaient donc d’un devoir qui était à la fois personnel et patriotique. Celui-ci a exigé une grande mobilité dans un espace hostile de par sa population et de par son cadre naturel.

Après avoir réduit les Isaflenses, le général romain est redescendu sur le Sud-Est de la Kabylie, là ou se trouvaient les Jubales, la tribu d’origine de Firmus. La barrière des hautes montagnes a apparemment empêché de grandes entreprises et la prudence a amené Théodose à occuper la place forte d’Auzia qui se trouvait sur le territoire voisin des Jésalenses. Les montagnards ont été partout féroces vis-à-vis de l’ennemi et les capitulations n’ont clôturé que les situations les plus désespérées. Devant le fort d’Audiense [3], cette tribu s’est soumise sans coup férir et a offert à Théodose « des secours en hommes et vivres ». Ce ralliement, qui ne reçoit pas d’explication de la part de l’historien, a insufflé aux troupes romaines le sang neuf qui leur manquait pour atteindre le fugitif. La démission a été cependant, éphémère et semble avoir été réfléchie puisque les Jésalenses ont plus tard renforcé les rangs d’Igmazen et de Firmus. Leur revirement a été châtié par le général romain à son retour à Audiense.

Lors de ses intrusions dans les montagnes inhospitalières, Théodose a été servi par les places fortes, inoccupées ou en service, qui ont offert au corps expéditionnaire des bases de vie et de repli pratiques et sûres. C’est dans celle de Médiane (Medjana ?) qu’il s’est installé pendant une longue période et a attendu le signal de ses agents de renseignements, des transfuges originaires des différentes tribus. Firmus n’a pas été moins mobile que son poursuivant et c’est chez les Isaflenses qu’il est à nouveau localisé par les informateurs des Romains. La carte de J. Desanges localise cette tribu, avec incertitude toutefois, au Nord-Ouest de la Kabylie tandis que S. Gsell la suppose voisine d’Auzia puisque c’est dans cette forteresse que Théodose s’est retiré en quelques heures. Le repli de ce général est instructif à plus d’un titre.

– Il confirme d’abord cette existence dans le temps de nombreux dynastes dans Tamazɣa centrale. Igmazen était un de ces grands seigneurs et il était, de surcroit, indépendant. Ses sujets Isaflenses vivaient libres et indépendants puisque l’intrusion de ces étrangers romains sur son territoire a été une surprise et une provocation. « D’où viens-tu ? Et que viens-tu faire en ce pays ? » A-t-il demandé à Théodose. Dans cette Tamazgha centrale du IVe siècle, les Maziɣes, quand ils n’étaient pas citadins et donc susceptibles d’être romanisés et christianisés, ont vécu sous l’autorité de chefs issus du terroir. Ceux-ci étaient des vassaux de Rome dans les territoires qui étaient contrôlés par l’occupant, comme l’a été Nubel, le père de Firmus. Ils ont été des dirigeants indépendants, dans les contrées inaccessibles pour l’envahisseur, Igmazen en est une bonne illustration.

– il montre ensuite la puissance de ces grands seigneurs qui avaient la capacité de mobiliser, en très peu de temps, des troupes innombrables. Le lendemain même de l’entrevue qu’il a eue avec Théodose, Igmazen a présenté « en ligne près de vingt mille hommes et tenu en réserve des corps masqués ». Les Romains, écrit Ammien Marcellin, « n’avaient à leur opposer qu’une poignée d’hommes ».

– il met encore en évidence enfin, l’héroïsme de Firmus et son engagement pour la liberté. Héroïque parce qu’il a, comme de coutume, participé à la longue confrontation « sur un cheval de haute taille » et nargué son adversaire de « son ample manteau de pourpre ». Engagé parce qu’il a refusé la loi du tyran Théodose et tenté de transmettre son esprit frondeur à ses coreligionnaires qui composaient l’armée de son rival.

Si nous devons tirer des conclusions de l’expédition du général romain, nous dirons que les échecs ont été plus nombreux que les exploits. Théodose a abandonné le terrain de combat à Césarée et à Addense, devant la princesse Cyria. Il en a fait de même dans les secondes batailles que lui ont livrées les Caprarienses, les Abannes et leurs auxiliaires « éthiopiens » et devant les Jubales. Impuissant devant Igmazen et Firmus, il a également été contraint de se replier, de nuit sur la forteresse d’Auzia. Ces défaites sont expliquées par plusieurs faits. Ce sont la mobilité du prince Firmus, l’adhésion massive de la population à sa cause, les contraintes rencontrées dans le paiement de la solde des troupes de Théodose et dans leur ravitaillement, les techniques de combat des Maziɣes, les difficultés d’accès et l’étendue des zones montagneuses et le manque de motivation des soldats maziɣes incorporés dans l’armée romaine.

Après chaque bataille, les désertions n’ont pas manqué et, ce, en dépit des supplices infligés à ceux qui ont eu le malheur d’être capturés. En exhortant les auxiliaires à « s’affranchir de tous les maux » que Théodose leur faisait endurer, Firmus n’ignorait ni l’état d’esprit de cette soldatesque à bon marché, ni ses dures conditions de vie.

Lors des premiers combats qui l’ont opposé au prince Firmus et au roi Igmazen, l’émissaire de Rome a fléchi non seulement devant les 20.000 hommes qui ont été disposés en ligne par ses adversaires, mais également en raison de la défection d’une partie de ses troupes qui a été sensible aux exhortations de Firmus. Après s’être retranché dans le fort d’Auzia, Théodose a regagné Sitifis où, affirme Ammien Marcellin, il a fait périr « Castor et Martinien, deux complices des attentats » du comte Romanus. Ce personnage, rappelons-le, était le véreux gouverneur de la Maurétanie et l’instigateur de la révolte de Firmus.

à suivre…

Firmus T.

Notes

[1Il s’agit des populations sahariennes vraisemblablement les ancêtres des touareg.

[2Les Isaflenses seraient les Flissa ou Iflissen, qui occupaient ce littoral et étaient armuriers

[3Sour el ghozlane

 

About T. Firmus.

Indépendantiste par amour pour la Kabylie sans aucune haine pour l'Algérie ni pour les Arabes.

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