21 avril 2017

La vertu seule procure un bonheur véritable

Vous me donnez des avis, dites-vous. Sans doute vous vous êtes déjà averti, déjà corrigé vous-même ! et c’est pour cela que vous vous occupez de corriger les autres ? – Non, Lucilius ; malade moi-même, je n’ai pas la folle prétention de guérir autrui ; mais, couché, pour ainsi dire, dans la même infirmerie, je m’entretiens avec vous de nos souffrances mutuelles ; je vous communique mes recettes. Les discours que vous entendez, c’est à moi-même qu’ils s’adressent. Je vous introduis au fond de mon âme, et là, en votre présence, je me fais des reproches, je me dis : « Compte tes années, et tu rougiras d’avoir encore les caprices, les projets de ton enfance. Préviens le jour de ta mort ; fais mourir tes vices avant toi ; arrache-toi à ces plaisirs orageux qui coûtent si cher, aussi funestes après qu’avant la jouissance. Le trouble survit au crime ignoré ; les voluptés criminelles entraînent le repentir. Elles n’ont rien de solide, rien de durable ; elles sont éphémères, quand elles ne sont pas nuisibles. Aspire plutôt à un bonheur constant ; or, il n’en est pas pour l’âme, si elle ne le tire d’elle-même. La vertu seule procure un bonheur perpétuel et inaltérable. Les obstacles qu’elle peut rencontrer ne sont que de légers nuages qui passent au-dessous d’elle, sans en éclipser la splendeur. Quand seras-tu appelé à jouir de cette félicité ? Tu continues à la chercher, mais tu te hâtes d’y atteindre. Que d’ouvrage il te reste à faire ! que de veilles et de travaux pour atteindre ce but ! et nul autre ne peut le faire par procuration ; point de substituts ici, comme en certains genres de littérature.

Nous avons connu le riche Calvisius Sabinus ; il avait les biens d’un affranchi ; il il en avait de plus le caractère. Jamais je n’ai vu d’homme en qui la fortune eût plus mauvaise grâce. Sa mémoire était infidèle au point qu’il oubliait tantôt le nom d’Ulysse, tantôt celui d’Achille, tantôt celui de Priam, noms qu’il connaissait aussi bien, du reste, que nous connaissons ceux de nos pédagogues. Jamais vieux nomenclateur, forgeant les noms au lieu de les dire, n’estropia les notes des citoyens romains, comme notre Sabinus ceux des Troyens et des Grecs ; et pourtant il voulait à toute force être savant. Voici donc l’expédient qu’il imagina. Il achète à grands frais des esclaves pour retenir, l’un Homère, l’autre Hésiode : les poètes lyriques formaient autant de départements assignés à neuf esclaves. Qu’il les ait payés fort cher, rien d’étonnant à cela ; il ne les trouva pas tout faits, il fallut les commander. Avec cette recrue, il se met à harceler ses convives. Voulait-il citer un vers, il trouvait à ses pieds à qui le demander ; mais souvent il restait court au milieu de sa citation. Satellius Quadratus, un de ces parasites qui, vivant aux dépens de la sottise des riches, les flattent par conséquent, et (ce qui en est une suite non moins nécessaire) les tournent en ridicule, Satellius lui conseilla de monter également un répertoire de grammairiens. Chaque esclave me revient à cent mille sesterces, disait Sabinus. Vous auriez eu les manuscrits à moins, répliqua le parasite. Néanmoins, notre riche croyait tout de bon savoir ce qu’on savait chez lui. Le même Satellius lui conseillait de s’exercer à la lutte, lui maigre, pâle, infirme. Eh ! comment le puis-je ? répondit Sabinus ; c’est à peine si je vis. Oh ! ne dites pas cela, je vous prie, dit Satellius : voyez cette foule d’esclaves vigoureux qui vous appartiennent.

Non, la sagesse ne s’emprunte ni ne s’achète ; elle serait à vendre, qu’elle ne trouverait pas, je crois, d’acheteurs. La folie, au contraire, en trouve tous les jours.

Mais il faut que je vous paie et vous dise adieu. « La richesse n’est que la pauvreté réglée sur la nature. » Voilà ce que répète Épicure, et de mille manières ; mais on ne peut assez répéter ce qu’on ne peut assez apprendre. A quelques malades, il suffit d’indiquer les remèdes ; à d’autres, il faut les faire prendre de force.

Sénèque, Lettres à Lucillius. Lettre XXVII.