21 avril 2017

L’Afrique du Nord ottomane

L’arrivée en Tunisie d’Aruj Barabaros, pirate grec de mer Ionienne, plus connu sous le nom de Barberousse, marque au début du XVIe siècle l’émergence de la course ottomane. Dès lors, une lutte acharnée oppose les corsaires de la Sublime Porte aux Habsbourg espagnols pour le contrôle du Maghreb. Jean-Paul Roux nous fait le récit de ce conflit haletant et sans merci dont les Ottomans sortirent vainqueurs.

La naissance de la course ottomane

Au début du XVIe siècle, l’Afrique du Nord que les Ottomans nomment Maghreb, après avoir connu une brillante civilisation, est en pleine décadence. Frappée de plein fouet par la Grande Peste de 1384, elle n’a pas opéré son redressement démographique et poursuit une désertification amorcée depuis longtemps déjà par les invasions hilaliennes, celles d’Arabes bédouins qui encombraient l’Égypte et que les Fatimides avaient lancés sur elle (1052). La région qui correspond à l’actuelle Algérie, déchirée entre le Maroc et la Tunisie – nommée alors Ifriqiya – sombre dans le chaos. Les chérifs marocains, déjà vers 1500, comme plus tard encore la dynastie sa’adienne (1554-1659), sont impuissants en face des Portugais qui s’emparent de leurs côtes océaniques, étapes sur leur nouvelle route vers le cap de Bonne Espérance. Les Hafsides de Tunis, au pouvoir depuis 1228, s’essoufflent et ne contrôlent plus ni la mer ni les terres. C’est en vain qu’un sang nouveau et riche coule dans ses veines, celui des musulmans d’Espagne qui commencent à affluer après la destruction du royaume de Grenade en 1492 ; en effet, leur arrivée multiplie les problèmes, à commencer par celui de leur assimilation. Enivrés par leurs succès maritimes et coloniaux et par l’achèvement de la Reconquista, Portugais et Espagnols rêvent de s’emparer de l’Afrique, sachant bien qu’il leur est impossible d’obtenir des succès décisifs contre les Turcs ottomans en Europe orientale. Ils ont la maîtrise des mers et devant leur flotte il n’y a guère que des pirates dont les repaires sont encore au Levant, hors de leur portée, des gens que meuvent seulement leur goût de l’aventure, leur soif du gain et de la rapine.

Depuis toujours il y a des pirates en Méditerranée et, comme le disait Braudel, la piraterie y est « une institution antique et généralisée ». Les corsaires qui se différencient des pirates – bien que la distinction ne soit pas toujours nette entre les uns et les autres – sont plus récents. Ce sont, en principe, des marins indépendants qui se sont mis au service d’un prince ou d’un État, agissent pour leur compte et dépendent d’eux. Ils sont autorisés à attaquer les vaisseaux et à piller les rivages des ennemis, en temps de guerre certes, mais aussi en temps de paix, pour se dédommager des frais ou des pertes qu’ils ont eus lors des conflits. Bien que les Arabes aient agi en véritables corsaires aux premiers siècles de leur expansion dans le monde, et plus encore à partir du Xe siècle, la course ne fut vraiment institutionnalisée qu’au XIIe siècle par les Européens et, pendant des décennies, vaisseaux gênois et catalans ravagèrent les côtes nord-africaines sans susciter de réactions significatives. La situation change radicalement au début du XVIème siècle. Les corsaires musulmans tiennent désormais le devant de la scène, se montrent partout, deviennent d’une fantastique audace. Ils la conserveront jusqu’au XIXe siècle, mais avec de moins en moins d’efficacité au fur et à mesure que la puissance de l’Europe s’affirmera.

La course turque naît de la rencontre de circonstances favorables et d’hommes capables de les exploiter. Les circonstances sont celles qu’offre la Tunisie sur le point de succomber sous les coups des Espagnols. Les hommes sont quatre frères grecs renégats, les Barbaros, dont nous avons transformé le nom en Barberousse, et d’abord de l’un d’eux, Aruj ou Orudj. Depuis longtemps les Barabros se livraient à la piraterie en mer Ionienne d’où, parfois, ils poussaient des pointes jusqu’en Méditerranée occidentale. Le chef de leur famille, Orudj, n’avait pas connu que des succès. Capturé en 1501, il avait ramé trois ans sur les galères des chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem. Quand il recouvre la liberté, il a la chance de recevoir du souverain hafside de Tunis aux abois l’autorisation d’utiliser le port de La Goulette et, peu après, l’île de Djerba. Entré ainsi au service d’un prince, il cesse d’être pirate pour devenir corsaire et bientôt il ne tarde pas à avoir maints émules. De tous ces marins qui se manifestent alors, quelques-uns, très peu, sont des Turcs, comme Dragut – Durgut – ou de naissance musulmane. La plupart sont des chrétiens apostats, des Calabrais, des Siciliens, des Corses, parfois même des hommes du Nord, tels que les Danois. Ils arborent le titre de reis – chef – mais en Europe on les nomme tous « barbaresques », en jouant sur les noms « barbares », « berbères » et « Barbaros ». Certains ne manquent pas de noblesse de cœur. Les autres sont au contraire des hommes sans foi ni loi, des bêtes féroces. Mais ils sont courageux, savent naviguer, se battre et révèlent rapidement une redoutable efficacité.

Habsbourg et Ottomans, la lutte pour le Maghreb

Orudj remporte de brillants succès. Il arrête à Djerba (1511) la marche triomphale du corsaire Pedro Navarro qui avait pris Oran, Bougie, Tripoli, et à l’appel des Algérois, il parvient à enlever Alger aux Espagnols, tout en leur laissant le fort du Penon, et il s’y fait proclamer sultan (1515). Il meurt peu après au combat contre une armée de Charles Quint évaluée à cent mille hommes. Exagération ? Sans doute. Son frère Hayrettin, qui lui succède, comprend que le Maghreb ne pourra pas résister aux chrétiens, même avec l’appui des corsaires, qu’il lui faut une grande puissance sur qui s’appuyer et il se place spontanément dans la vassalité du sultan de Constantinople qui vient de se rendre maître de tout le Proche-Orient (1518). Il est aussitôt nommé beylerbey, gouverneur de province, et reçoit des renforts en hommes et en canons. L’Algérie entre dans l’Empire ottoman.

Une lutte acharnée commence entre les Ottomans et les Habsbourg pour la possession de l’Afrique du Nord. Elle durera sans discontinuité jusqu’en 1581. Aurait-elle pu être abrégée ? On a suggéré que ni Barberousse ni le grand amiral génois Andrea Doria n’ont jamais voulu remporter la victoire décisive qui les eût rendus moins indispensables. C’est peut-être vrai. Les Ottomans réussissent pourtant fort bien. En 1520, Barberousse chasse les Espagnols du Penon, faisant d’Alger une base désormais imprenable. Nommé grand amiral de l’Empire, il s’empare de Tunis (1534), mais est obligé de s’enfuir devant l’immense armada – quatre cents vaisseaux – que Charles Quint mène en personne (1531). La Sublime Porte – le gouvernement ottoman – décide alors de se doter enfin de la flotte qui lui manque encore et elle le fait avec une rapidité stupéfiante. Dès 1551, Dragut prend Tripoli ; en 1560, Piyale Pacha et Djerba. Trente-cinq ans plus tard, après la bataille de Lépante (1571) et l’anéantissement de l’escadre turque – et l’immense cri de joie qu’a poussé toute la Chrétienté – les reis reprennent Tunis (1574), cette fois définitivement. Après Alger, la Tunisie devient province ottomane.

C’est quelques mois avant qu’un des héros de Lépante, Cervantès, ne soit capturé par le corsaire algérois, Dali Mami, qui le vendra d’ailleurs à l’un de ses collègues, Hasan Bacha, un Vénitien renégat. L’auteur de Don Quichotte passera cinq ans dans les bagnes algérois avant d’être racheté par les Trinitaires, ces pères missionnaires spécialisés dans la libération des chrétiens tombés aux mains des Barbaresques (1580). Il faut lire ce qu’écrit le célèbre captif sur ces geôles, inhumaines bien sûr, où s’entassent quelque vingt-cinq mille hommes. Nous sommes, il est vrai, sous ce rapport, à la pire époque : il n’en restera plus que trois mille vers 1750, que trois cents à l’arrivée des Français en 1830 ; et il est vrai que le sort des musulmans captifs des Occidentaux n’est pas meilleur.

En 1581, Philippe II d’Espagne renonce enfin à la lutte. Il signe avec les Ottomans un traité par lequel il abandonne toutes ses possessions africaines, à l’exception de Mers el-Kebir, de Melilla et d’Oran – qui ne sera « libérée » qu’en 1792 – et reconnaît comme possession turque les Régences d’Alger et de Tunis, la Cyrénaïque et la Tripolitaine. Cela n’empêchera pas l’Espagne de tenter à plusieurs reprises des opérations contre l’Afrique du Nord, ainsi en 1775 quand elle débarquera à Alger. Mais c’est surtout l’Angleterre et la France qui prendront le relais. La première bombardera les bases barbaresques en 1622, 1635 et 1672, la seconde en 1661, 1665, 1682 et 1683. Ces attaques n’empêchent pas au reste que se développent des relations culturelles et économiques entre les Africains et les Européens. Dés 1577, il y a un consulat marseillais à Alger.

Autorité et influence ottomanes

Au plus fort de la lutte, dans la première moitié du XVIe siècle, les reis et les gouverneurs envoyés par la Sublime Porte vivent sur mer ou retranchés dans leurs ports. Les Bédouins sont livrés à eux-mêmes et l’anarchie perdure. C’est seulement à partir de 1550 que les conquérants commencent à s’occuper de l’arrière-pays. Cette année-là, Hasan Pacha, fils de Hairettin Barberousse (1544-1552), fait de Tlemcen un centre militaire et administratif sous contrôle turc et son successeur, Salih Reis (1552-1556), installe une garnison permanente à Biskra, puis s’avance dans le Sahara où il occupe Touggourt et Ouargla. Plus à l’ouest, les Ottomans se heurtent aux Marocains lors du sac de Fès en 1553. A Tunis, en revanche, la conquête de l’intérieur ne sera vraiment achevée que par Ali Beg (1759-1782) et Hammudi Bey (1782-1814).

Succès des Ottomans ? Oui, en théorie. En fait ceux-ci, les Turcs en particulier, ne sont pas très nombreux au Maghreb, et si au XVIe siècle, leurs troupes contribuent largement aux succès, leur rôle ne cesse de décroître au profit des indigènes. C’est ainsi qu’à Tunis, au XVIIe siècle, il y a en tout et pour tout quatre mille janissaires. En conséquence, les provinces jouissent vite d’une très large autonomie, presque de l’indépendance. À Alger, le dey est un quasi-souverain. À Tunis, la dynastie des beys husainides exerce un pouvoir presque sans contrôle à partir de 1705. Ici et là, on ne paie plus le tribut, mais on envoie des cadeaux aux sultans. On se montre certes obséquieux, mais plus on l’est, moins on obéit. En Tripolitaine, plus proche du centre de l’empire, l’occupation du pays par les troupes ottomanes demeure en revanche réelle et la soumission des beylerbey est absolue. Mais ce sont les janissaires qui, comme ailleurs, inclinent à la révolte. En 1609, pour les mettre au pas, les deys sont contraints d’agir en dictateurs. En 1711, les Karamanli s’auto-proclament deys et pachas, ce qu’entérine la Sublime Porte après deux ans d’hésitations, et ils gouvernent le pays jusqu’en 1835. Cette année-là, les Ottomans, qui tentent de réformer et leur Empire et ses institutions, envoient un corps expéditionnaire pour rétablir intégralement leur autorité. Néanmoins, quand l’Italie attaquera la Libye en 1911, il y aura bien peu de soldats turcs pour la défendre et l’énergique résistance d’Enver Bey, ancien attaché militaire à Berlin, y sera surtout l’œuvre des recrues indigènes. Du moins l’Empire ottoman luttera-t-il.

Au siècle précédent, quand la France s’était emparé d’Alger, le gouvernement du sultan s’était contenté d’adresser de platoniques protestations, tout en refusant de reconnaître le fait accompli de l’annexion. Un peu plus tard, lors de l’établissement du protectorat français sur la Tunisie (1881), seule la fiction d’une souveraineté ottomane avait été maintenue.

Il est malaisé de mesurer l’importance des influences turques sur le Maghreb. Il demeure aujourd’hui quelques grandes familles, dont celle de l’ancien dey d’Alger, qui se souviennent de leurs origines turques ou se disent turques. Quelques monuments affichent leur filiation avec Istanbul, des minarets polygonaux ou cylindriques dans ces pays qui demeurent attachés au minaret sur plan carré, hérité des églises syriennes ; des mosquées sous grande coupole centrale, ainsi celles de la Pêcherie à Alger (1660) ou celle de Sidi Mahrez à Tunis (vers 1675). On discute pour décider si l’art des tapis, très florissant, mais de moindre qualité que dans le monde turco-iranien, existait avant l’arrivée des Ottomans. D’aucuns le prétendent à la lecture des textes qui parlent au XIIIe siècle de « tapis sarrasins », sans pouvoir affirmer qu’ils évoquent des tapis noués, de haute laine, ou des fortes étoffes tissées – nommées généralement kilim. D’autres le refusent en constatant que les productions de Kairouan, comme celles d’ailleurs de Sétif ou de Rabat, présentent au XVIIIe siècle des motifs purement anatoliens. Malgré ces influences et d’autres, perceptibles dans le décor des objets manufacturés, armes, céramiques, on peut se demander si l’Afrique du Nord ottomane ne s’est pas mise surtout à l’école de l’Italie. La présence de celle-ci est flagrante tant dans l’architecture que dans la décoration, peut-être aussi dans une certaine manière de vivre et de penser. Avant d’être colonisée par elle, l’Afrique du Nord s’est ouverte à l’Europe.

Jean-Paul Roux
Directeur de recherche honoraire au CNRS Ancien professeur titulaire de la section d’art islamique à l’École du Louvre