21 avril 2017

Qui sont les lauréates du prix Sakharov 2016 ?

Elles ont été des esclaves sexuelles : Nadia Murad et Lamia Haji Bachar

Nadia Murad et Lamia Haji Bachar ont enduré un calvaire aux mains du groupe Etat islamique (EI), avant de devenir des icônes de leur communauté. Ces deux jeunes femmes sont yézidies, une minorité kurdophone vivant dans le nord de l’Irak, persécutée par les jihadistes de l’EI. Jeudi 27 octobre, elles ont toutes deux reçu le prix Sakharov 2016.

Par ce prix, « le monde libre condamne l’inhumanité criminelle du groupe EI et honore ses victimes », a réagi Nadia Murad, dans un communiqué publié à Washington. « Cette récompense est un message puissant (…) à notre peuple et aux plus de 6 700 femmes, filles et enfants devenus des victimes de l’esclavage et du trafic d’êtres humains de l’EI, disant que le génocide ne se répétera pas », estime-t-elle. 

Originaires du même village, Nadia Murad et Lamia Haji Bachar ont réussi à échapper à l’EI en Irak, mais pas au même moment. Franceinfo revient sur leur parcours.

Nadia Murad, 23 ans, porte-voix de son peuple

Nadia Murad a été enlevée en août 2014. A l’époque, elle se trouve dans son village de Kocho, dans le nord de l’Irak. Elle est conduite de force à Mossoul, bastion de l’EI et cible aujourd’hui de la coalition internationale.

C’est le début d’un calvaire de plusieurs mois : torturée, elle raconte avoir subi de multiples viols collectifs, avant d’être vendue plusieurs fois comme esclave sexuelle. Elle doit aussi renier sa foi yézidie, une religion ancestrale méprisée par l’EI, à laquelle adhèrent plus d’un demi-million de personnes du Kurdistan irakien. « La première chose qu’ils ont faite, c’est de nous forcer à nous convertir à l’islam. Après, ils ont fait ce qu’ils ont voulu », a raconté Nadia Murad il y a quelques mois.

« Incapable d’endurer tant de viols et de violence », Nadia Murad décide de prendre la fuite. Grâce à l’aide d’une famille musulmane de Mossoul chez qui elle loge, la jeune femme obtient des papiers d’identité qui lui permettent de gagner le Kurdistan irakien. Elle s’installe alors dans un camp de réfugiés, où elle prend contact avec une organisation d’aide aux Yézidis. Celle-ci lui permet enfin de rejoindre sa sœur en Allemagne.

C’est peu après son arrivée dans le pays que Nadia Mourad décide de militer pour sa communauté. Elle plaide surtout pour que les persécutions commises en 2014 soient considérées comme un génocide. Au fil des discours et des interviews, elle dit sa frustration de voir son peuple abandonné par la communauté internationale.

Dans un discours poignant prononcé le 16 décembre 2015, devant le Conseil de sécurité de l’ONU à New York, elle évoque son « mariage » avec l’un de ses ravisseurs, qui l’a battue (vidéo en anglais).

 

Puis elle prend la parole devant le Conseil des droits de l’homme de l’ONU, en juin : « Le génocide doit être reconnu et les coupables traduits en justice. » Les grandes puissances ont « échoué à nous sauver du génocide », ajoute-t-elle. Depuis mi-septembre, Nadia Murad est ambassadrice de bonne volonté de l’ONU. Elle travaille à faire connaître le sort des victimes du trafic d’êtres humains.

Lamia Haji Bachar, 18 ans, défigurée par une mine

Le calvaire de Lamia Haji Bachar ressemble tragiquement à celui de Nadia Murad. Elle est enlevée à l’âge de 16 ans. Pendant ses 20 mois de captivité, elle tente de s’échapper à maintes reprises. Lorsqu’elle y parvient finalement, la jeune fille tombe dans les mains d’un directeur d’hôpital irakien qui abuse également d’elle.

A nouveau, elle réussit à s’enfuir, avec plusieurs compagnons. Mais alors qu’ils traversent un champ de mines, l’une de ses amies est tuée par l’un des engins. Lamia, elle, est grièvement blessée. Depuis, elle porte les stigmates de l’explosion qui a emporté son œil droit et brûlé sa peau.

Lamia Haji Bachar, jeune femme yézidie, l'une des deux lauréates du prix Sakharov 2016, le 5 mai 2016.
Lamia Haji Bachar, jeune femme yézidie, l’une des deux lauréates du prix Sakharov 2016, le 5 mai 2016. (BALINT SZLANKO / AP / SIPA)

Moins médiatisée que Nadia Murad, Lamia Haji Bachar vit avec sa sœur dans le sud de l’Allemagne. Elle voudrait devenir institutrice et rester dans son pays d’accueil. Mirza Dinnayi, fondatrice de l’organisation germano-irakienne Air Bridge Iraq, s’occupe d’elle depuis son arrivée dans le pays.

« C’est une femme remarquablement forte qui a enduré des choses que je ne souhaite à personne, témoigne Jan Kizilhan, un psychiatre allemand qui suit Lamia Haji Bachar. Beaucoup de ses proches ont été tués par l’EI devant ses yeux. C’est une personne très vivante, très drôle, qui a beaucoup d’amis. Elle n’a perdu ni son courage ni sa volonté de vivre. »

Franceinfo