Le combat de la langue

Le cas de l’honorable Mouloud Mammeri

La langue Tamazight est la langue mère du Kabyle. En parlant de Tamazight, nous parlons de Tamazgha (Afrique du Nord), le pays des langues menacées. Cette langue Tamazight menacée fait partie dans deux ou trois générations des 6.000 langues de la planète qui disparaîtraient. En ce qui concerne toujours Tamazight, nous devons d’abord saluer le travail des nôtres avant de surestimer celui fait par des étrangers. Il faut faire la référence à Abès qui a déjà écrit une grammaire Tamazight en 1916, aux travaux de Boulifa en 1925. Parler des travaux des étrangers en oubliant ceux qui sont faits par les autochtones, c’est accentuer son propre mépris. En ce qui concerne Tamazight, la relève n’a pas faillit même si de temps à autre elle dérive et prend des allures de récupération politicienne ou d’ambitions personnelles. Il y a le groupe Kabyle de l’Étoile nord-africaine en 1926, il y a le groupe Berbériste des années 49/50 (Laimèche, Ait Ahmed, Ait Amrane, Khelifati). Tous ces groupes ont fait des miracles à leurs temps selon leurs moyens. L’Académie Berbère a repris le flambeau en 1967 à Alger avant de s’exiler à Paris. Son travail de conscientisation a fait faire des bonds de géant à Tamazight à travers toute Tamazgha, même si le plus gros du travail s’est réalisé en Kabylie comme toujours, pour ne pas dire comme de tradition et d’évidence.

La langue qui devrait être perdu renaît, revit et se pratique chaque jour davantage. En Kabylie, dès les annèes 1980 le mouvement culturel a renforcé les acquis et à apporter un plus, mais malheureusement c’est à cette période que le politique et les ambitions personnelles se confondent avec la reviviscence de la langue et de la culture. La lutte des clochers auxquels se mêlent celle des minarets se balance et stagne selon la volonté des clans formés. Malgré tout, c’est pendant tout ce chaos et ce remue-ménage qu’arrive comme « un messie linguistique » l’honorable Mouloud Mammeri pour enfin donner les assises écrites à cette langue Tamazight, qui balance entre disparition et reviviscence. Cet homme d’honneur et de parole a la langue bien pendue et elle est très loin de traîner dans sa poche comme dit le dicton. Mouloud Mammeri était préoccupé plus que quiconque par la survie de la langue Tamazight avec toutes ses variantes qui participeront à son enrichissement. En voyageant à travers « les langues menacées de Tamazgha », il a franchi les frontières pour nous. Il a scruté, ramassé, inventé et répertorié la fragilité de la langue Tamazight pour nous faire réaliser l’importance de sauvegarde, mais aussi nous laisser un constat alarmant. Ses derniers élèves à travers Tamazgha, ont-ils réussi à garder le flambeau bien haut et allumé ! Il est trop tôt pour y répondre. Le chemin est encore long et semé d’embûches. En ce qui concerne la Kabylie, il est important de signaler la participation à l’épanouissement de Tamazight et les travaux réalisés par ses derniers élèves et compagnons : Ferhat Mehenni, Said Sadi, Achab Ramdane, Chemim, Arav Aknin, Amar Mezdad, Salem Chaker, Arav Benyounès, M.A.Haddadou, Abdennour Abdeslam, Samya et Saad Buzefran. D’autres qu’ils seraient trop long de citer, sans pour autant diminuer leurs contributions fortes riches, surtout ceux qui ont oeuvré et qui oeuvrent par la chanson ou par la poésie comme Ait Menguellat, Idir, Ferhat,. Amar Sersour, Brahim Izri, Takfarinas, Malika Domrane, Matoub, Nouara. Par leur courage et leur bonne volonté, ils ont entendu le cri d’alarme de l’honorable Mouloud Mammeri, et en amoureux de leur langue maternelle, ils se sont mis à sensibiliser les bonnes volontés pour sauvegarder cet héritage plus que deux fois millénaire. Beaucoup de Kabyles de nos jours ont tendance a vite oublié cet honorable Mouloud Mammeri. Parfois ils fêtent des énergumènes et des heraults par manque de héros. Il est très difficile de parler ou de présenter ce grand homme de la grammaire Amazighe. Mes souvenirs de ce Grand Homme se résument à ses yeux aussi doux que le limbe de sa voix qui porte loin. Il a une sensibilité frappante, qui est semblable a sa simplicité qui rassure. C’est avec cette « armure pacifique » que cet écrivain, poète, linguiste et recherchiste est allé à maintes reprises explorer les quatre coins de sa patrie Tamazgha à la rencontre des siens, ces anonymes soucieux de préserver leur langue qui berce leurs paroles quotidiennes et leur culture depuis toujours, loin des livres et des écrits des chercheurs colonialistes et néo-colonialistes. Son livre Tajerrumt n Tmazight sorti en Français et en Tamazight reste toujours une référence, ainsi que son Amawal. Ses écrits sont tous des courroies de transmissions de ses recherches exhaustives peuplées de milliers d’heures à comprendre les siens et la linguistique. Il a toujours été disponible pour tout ce qui concerne la vie des siens et de sa culture. Toujours prêt à donner des entrevues, à raconter des histoires et parfois des blagues qui montrent que les langues maternelles sont importantes, non seulement pour leurs locuteurs, mais une richesse pour l’humanité, qu’on soit amérindiens ou indigènes d’Australie. Ses travaux sont toujours étonnants et fascinants. En ce qui concerne la langue Tamazight, contrairement à certains linguistes de Tamazgha ou Kabyles en particulier, il est le praticien de la grammaire et non le théoricien. Il a sorti la langue Tamazight des laboratoires dans lesquels certains linguistes l’ont enfermée. La langue Tamazight est la langue des autochtones de Tamazgha. De nos jours, les préoccupations sociales et politiques doivent certes occuper beaucoup de place dans nos vies, mais elles ne doivent pas « évacuer » les préoccupations des langues menacées qui sont souvent prises à la légère. Les zoologistes ont réussi à conscientiser les populations aux problèmes de la biodiversité des espèces, les sociologues et les psychologues à l’utilité d’un compagnon animal, les sexologues à l’importance de la sexualité pour avoir un équilibre mental et les psychanalystes à la réinsertion des criminels. Pourquoi ne ferions-nous pas la même conscientisation pour les langues. Les humains sont une espèce qui a évolué avec des milliers de langues dont ils dépendent souvent pour communiquer. Les travaux, l’engagement et l’abnégation de l’honorable Mouloud Mammeri nous conviaient avec force qu’il y a toujours de l’espoir de voir la langue Tamazight reprendre sa place sur sa terre. Il nous a prouvé aussi que la détermination d’un seul d’entre nous peut ramener à la vie une langue et sa culture, imaginer toute une population qui s’y mette. Chez ce grand homme le pessimisme, il n’est pas question. Cet écrivain, poète, linguiste et recherchiste a coloré la langue Amazighe. Il lui a redonné son « âme ». mis en relief ses pourtours de rencontres fascinantes et magiques que l’on redécouvre et l’on savoure à chaque instant, comme s’il s’agissait d’un plat délicieux que l’on voudrait à l’infini. Dès qu’il s’agit de parler, défendre un travail sur la langue Tamazight, il est de toutes les tribunes et sur toutes les routes pour des rencontres. Inutile de le questionner pour se renseigner, il s’en charge comme s’il connaissait déjà les questionnements. Les langues, il connaît. Il peut discourir sans arrêt sur la domination des unes sur les autres. Ne lui demandez surtout pas de soulever la controverse, ils les aiment toutes. Mais il déplore qu’une langue soit « arrogante » et « imposante » par son milieu de prédominance ou par nationalisme. D’ailleurs, en ce qui concerne la langue Arabe, il dit souvent que celle-ci est d’abord la langue des Arabes, donc du Moyen-Orient, mais chez nous en Algérie, elle est la langue du pouvoir politique et des tractations claniques. Le problème est là. Avec tous ses combats et ses engagements, il demeure un grand amoureux et défenseur de la langue de ses ancêtres Imazighen : le Tamazight. C’est d’ailleurs de cette langue qu’il s’inspire pour ses écrits et ses travaux, disait-il. Pour finir et en me répétant, il a sorti la langue Tamazight des laboratoires « linguistiques » parce qu’il ne voulait pas que la langue Tamazight devienne une sorte de spécialité. Pour terminer ce maigre hommage, je dirais qu’il est très difficile de parler de l’honorable Mouloud Mammeri. C’est un homme profondément humain, simple et très sociable. C’est un altruiste qui n’a jamais renié ses origines amazighes. Il fait tout désintéressé matériellement. Peu d’entre nous (même ceux qui se prétendent spécialistes) connaissent mieux que lui la définition de se consacrer et se donner aux siens. Parmi ceux qui s’inspirent de lui, rares sont ceux qui arrivent dans ce monde matérialiste et en perpétuel bouleversement à assumer leurs engagements en dehors de leurs intérêts personnels. La mesquinerie l’emporte parfois. Kabylie et la lutte pour l’identité amazighe en 1871. La révolte de la Kabylie d’El-Mokrani et de Cheikh Aheddad, des milliers de morts, confiscation de près de 1 million d’hectares, amende de 36 millions de franc-or, le souvenir en est véhiculé par le barde itinérant Si Muhand U’Mhend. 1945 : La révolte sanglante dans une partie de la Kabylie, la répression a fait au moins 10 000 morts. 1954 : Les Kabyles s’engagent dans la rébellion politique et militaire pour l’indépendance de l’Algérie. Les Kabyles encore une fois de plus devenue coutume, sont les premiers sur les lignes de feux, et paieront très cher l’accession à une certaine indépendance de cette Algérie en 1962 qui a trahi tous leurs espoirs.

1963 : évincés des instances dirigeantes du pays à la veille de l’indépendance par le premier président du pays Ahmed Ben Bella et l’armée des frontières, les Kabyles rentrent dans l’opposition et forme une rébellion quasi permanente. C’est la première guerre civile d’Algérie. 1965 : Ahmed Ben Bella est renversé par un coup d’état par son homme de confiance Houari Boumedienne et cette même armée des frontières qu’il a utilisé contre les Kabyles. 1975/1976 (sous le régime de Boumediene) : répressions, arrestations arbitraires et tortures des Imazighen qui militent en faveur de la reconnaissance de leur langue maternelle. 1980 (20 avril) : Printemps Amazigh en Kabylie durant lequel plusieurs centaines d’étudiants furent assassinés par les forces de l’ordre du pouvoir arabo-islamo-baâthiste. En 1980, ce sont toujours les Kabyles qui manifestaient pour la reconnaissance nationale et officielle de la langue Tamazight. C’est la première plus grande manifestation après l’indépendance de l’Algérie en 1962. Les manifestants sont descendus dans les rues de toutes les villes de Kabylie contre l’arabisation forcenée et l’intégrisme religieux. 1981 : Envoi par le président de l’époque Chadli Bendjedid de troupes militaires en Kabylie (comme au temps de la colonisation). Officiellement pour restaurer l’ordre car il y a « tentative de déstabilisation de l’état et de sa sécurité intérieure ». En 1991, la Kabylie vote massivement pour le FFS et le RCD, deux partis implantés seulement en Kabylie. 1998 (5 Juillet), une loi portant sur la généralisation de l’utilisation de la langue arabe, entre en vigueur, ceci ayant secoué les régions amazighophones, car remettant aux oubliettes la langue maternelle Tamazight, et augmente ainsi le déni identitaire des Imazighen de Kabylie. 2001 : (Septembre noir), manifestations, émeutes, et répression sanglante en Kabylie.

Le gouvernement présente un projet de loi visant à faire de la langue Tamazight, une langue nationale, mais pas officielle. 2002 : 8 avril la langue Tamazight est reconnue langue nationale, mais toujours non officielle.

Le 30 mai la Kabylie entière boycott les élections législatives avec cette fois-ci la participation des partis Kabyles « qui se disent nationaux ». Il est à souhaiter qu’ils ont compris et acceptent d’assumer leur kabylité pour longtemps.

Arav Benyounès, Tiré de mon dernier livre ’La Forza Labylia et ses faiblesses’


Jean PELLEGRI : En quelle langue rêves-tu  ?

Mouloud Mammeri :

Le sais-je ?… Je ne sais pas si la langue de mes rêves tient à des vocables ou à des flexions. J’imagine que la langue réelle adhère aux images, que je rêve en berbère la haute montagne ou en français le monde extérieur, celui pour lequel il faut plutôt des outils éprouvés que les envoûtements de la musique. Je suis sûr que c’est en berbère que je fabule, c’est-à-dire que je construis selon ma plus douce pente, sans souci des lois dure des choses et de leur poids, quand le verbe fait concurrence (non-complaisance) à Dieu dans l’invention. Mais j’imagine que tu m’as posé cette question parce que tu crois que dans le rêve notre être vrai s’épanche et s’épand, qu’il ne triche plus avec lui-même, parce qu’il a largué les amarres, il a brisé toutes les chaînes dont les règles strictes et une longue éducation avaient entravé les élans fous. Alors la langue des mes rêves est aussi délestée des flexions, des accords avec le complément direct quand il est placé avant, des « s » au pluriel et de la voie moyenne qu’un air de flûte dans le coin le plus retiré d’une forêt perdue. La langue de mes rêves est une musique que mes mots n’ont pas besoin d’amarrer à des bornes. (…)

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *