22 juin 2017

Le malaise d’une matraque

Dans le vestiaire d’une caserne de CRS, un policier prépare sa matraque à réprimer une manifestation. Après l’avoir bien cirée, il la galvanise avec un discours fleuri de citations philosophiques, d’aphorismes patriotiques et de préceptes religieux, ajoutant à la dureté de son corps le moral d’acier sans lequel elle serait inefficace.

Vois-tu mon amie, commence-t-il toujours car l’indigence de la police ne permet pas un vocabulaire trop riche, contrairement à ce que tu sembles croire, ta vue seule n’effraie plus personne. Les têtes fragiles d’avant qui te craignaient avant même que tu ne sois brandie, ont été endurcies par la routine et l’expérience. Les mères algériennes, soucieuses de donner vie à des citoyens aptes à résister à tes assauts, ont appris à diriger tout le calcium ingéré tout au long de leur grossesse vers la tête du fœtus, la future aire favorite de tes atterrissages, pour la renforcer et la rendre difficilement cassable. Au besoin de te convaincre de la dureté des têtes néo-algériennes, mon poignet te dirait tout le mal ressenti de tes reculs violents. Les anciens racontent avec nostalgie la douceur du temps où l’uniforme seul suffisait à terroriser le peuple. Les holsters contenaient non des pistolets et leurs chargeurs mais des boites de tabac à chiquer et des bulletins du pari sportif.

Ah la belle époque ! Il n’y avait ni les ligues des droits de l’Homme, ni la presse étrangère ni les téléphones portables pouvant étaler les exactions policières sur Internet. Les chefs ne craignaient personne. Les politiciens des pays occidentaux, aujourd’hui contraints d’être vigilants et à l’affût de tout massacre à dénoncer pour garder la préférence de leurs électeurs, fermaient les yeux et recevaient nos chefs avec des courbettes de soubrettes. Nos ex-collègues faisaient leur travail sans se poser de questions. Ils avaient une alliée de taille ! Qui se poserait des questions devant la menace de la main étrangère ? Cette main étrangère faisait plus peur que tes consœurs d’alors. Le peuple l’imaginait des plus redoutables. Un jour, il l’imaginait française, arrivant grande et lourde telle une gigantesque massue, au bout d’un bras aussi long que le trajet Marseille-Alger, un autre jour elle était américaine et impérialiste, portée par un bras tendu au-dessus de l’Atlantique. D’autres fois elle était colonialiste ou réactionnaire. Vous autres, peuples de matraques, vous ne remercierez jamais assez les inventeurs de la main étrangère. Elle vous secondait sans coûter un centime à l’état. On n’avait pas besoin de vous mettre en ordre de bataille pour faire pousser des bosses sur les crânes des citoyens. Dès que la radio et la télévision avertissaient de l’imminence d’un débarquement de la main étrangère, le peuple, infantilisé et terrorisé, oubliait son mécontentement et ses problèmes et se prosternait devant ses gouvernants en louant leur capacité à le protéger de la cruelle taloche étrangère. Heureusement que les matraques d’alors ne sortaient pas souvent, elles risquaient de s’abattre aussi sur les enfants de nos patrons qui ne connaissaient pas encore les lointains ailleurs où la vie était déjà meilleure. Imagine un peu. Tu casses le maximum de têtes en songeant à la prime et tu apprends en rentrant à la caserne la bavure commise sur le fils ou la fille d’une personnalité importante. On était prêts de demander aux CRS de procéder à des contrôles d’identité avant de charger.

Depuis le temps que je t’entends déverser tes sornettes, mon cher binôme, je n’ai cessé de me demander pourquoi ne me trouves-tu pas un usage moins culpabilisateur, en harmonie avec ta conscience s’exclama soudain la matraque. Te rends-tu compte que je peux servir à autre chose, comme bâton dans la roue de la fortune algérienne pour casser le cycle infernal des dictateurs qui se succèdent depuis l’indépendance. Tu peux me glisser dans les rouages de l’état pour mettre hors d’usage la machine diabolique qui écrase ton peuple. Vous pouvez utiliser notre cuir comme garrot à l’hémorragie qui vide le pays de ses cadres. Vous pouvez, tes collègues et toi, nous offrir à des artistes jongleurs pour finir notre sinistre carrière en égayant. Vous pouvez nous offrir aux hôpitaux pour servir d’attelles aux jambes fracturées. Vous pourriez nous offrir aux dépravés des quartiers huppés pour pimenter leurs soirées sadomasochistes. Il y a plein d’usages auxquels vous pourriez nous destiner si vous aviez un peu de bonne volonté.

Et bien dis donc ! Tu te rebelles ou quoi ? Tu ne serais pas fabriquée à partir d’un matériau kabyle ? Te rends-tu compte un peu de ce qui arriverait si ton refus de servir s’étendait aux menottes, aux gaz lacrymogènes et aux armes ?

Oui, parfaitement ! Je m’en rends compte ; plus aucun Algérien ne sera blessé ou tué par la police censée le protéger et vous fraterniserez avec votre peuple comme les policiers des pays civilisés.

Mais, ma chère grosse matraque, pardon mais il paraît que pour toi et la tige de notre masculinité à laquelle tu ressembles, l’adjectif « grosse » est un compliment, les policiers des pays civilisés n’ont pas été à la même école que nous autres. Je n’ai pas appris à aimer mon peuple. On m’a appris à aimer Dieu, mon travail et mes chefs, mais nul ne m’a jamais enseigné l’amour du peuple. Entre nous, le peuple nous rend bien notre haine. Il n’arrête pas de nous stigmatiser et de nous qualifier de méchants et quelques fois même d’assassins. Mais nous, on est pour rien, on obéit aux ordres.

Vous obéissez aux ordres mais il y a des circonstances particulières où obéir bêtement en mercenaires des méchants est criminel. Il doit y avoir une clause morale dans votre contrat qui vous protège de l’exécution des ordres injustes ou inhumains.

Écoute-moi ma grosse, je te promets de relire mon contrat pour voir si je peux opposer un droit de retrait aux ordres injustes mais pour cette fois-ci, il va falloir qu’on y aille.

Bon allons-y ! Quelles sont les consignes ?

Content de te voir revenir aux bons sentiments ! D’abord comme par le passé, tu essaieras d’atterrir sur les têtes sans faire éjecter le sang. Les bosses ne coulent pas sur le visage et restent invisibles aux caméras, le sang si. Quand toi et tes collègues matraques entendrez : député, comprenez que la personne vous insulte et vous traite de putes. Ton acharnement et ta férocité, si tu ne peux pas les contenir, doivent viser des têtes kabyles. Le reste du peuple ne se solidarisera jamais avec leurs porteurs car ils passent tous pour des séparatistes. Le plus algérianiste d’entre eux passera facilement pour un autonomiste du MAK pour peu que sa carte d’identité soit établie dans un département kabyle. Il est même arrivé qu’un jeune de la haute ville de Tizi-Ouzou soit assimilé à un militant du MAK. Évite de tomber sur les têtes de listes des élections. Ils sont tous connus et on prétend que certains d’entre eux soient des agents du DRS. Rien de plus terrible pour nous les flics que la rancune d’un gendarme ou celle d’un agent des services. Évite aussi de t’abattre sur des têtes à l’air intelligent car ces têtes-là ont des chances d’être récupérées par le système et d’être, dans un futur plus ou moins proche, des cadres de l’État.

Je ne veux pas compromettre ma carrière avec un supérieur hiérarchique en devenir. Mais que ferai-je dans un cas non prévu par tes conseils ? On avisera dans le feu de l’action. On y va ! Allons réduire en bouillie la racaille démocratique !

Ameziane

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